7ème partie : les échanges commerciaux et monétaires

Sans émergence de nouvelles idées, l’Europe devient une société qui se contracte sur elle-même et met son avenir entre les mains des aléas du climat,  des spéculations, et des grandes épidémies.

 

I. La spéculation sur les taux de change, l’endettement des États, et des dépenses publiques

Depuis l’époque de Charlemagne, pour faciliter les transactions de faible valeur, la monnaie était faite de métal d’argent.

En 1252, Florence et Gênes, ayant des exportations égales à leurs importations en Europe comme en Asie, décident de créer respectivement le florin et le ducat, avec de l’or. Mais très vite, en 1284, Venise elle aussi se met à battre monnaie en créant la monnaie du Doge : le ducat de Venise.

Venise imposât très vite le ducat comme standard des échanges. Établit à 3,5 grammes d’or, la chose fut rendu aisée grâce à son monopole sur le commerce.  Suite à cela, toute l’Europe va suivre et créer ses deniers or.

Ainsi, l’écu aura sa valeur fixée en France à dix sous, c’est à dire que l’or avait dix fois la valeur de l’argent. C’est dire que l’or était rare pour l’époque. On continuait donc à utiliser des pièces d’argent et des pièces d’or. Ce système selon les historiens porte le nom de système bimétalliste.

(de gauche à droite) Ducat de Venise, Florin florentin, pièces d’argent de l’époque de Charlemagne


Selon l’historien Jean Favier :

« Dès les premières expériences de bimétallisme, les spéculateurs occidentaux s’avisent que le rapport de l’or à l’argent sur la place d’Alexandrie, qui est l’une des principales portes de l’orient, favorise ceux qui exportent vers l’Égypte le métal argent et qui importent de l’or vers l’Europe occidentale[…] Le changeur florentin Lippo di Fede del Sega n’emmagasine pas moins de 2300 florins en argent métal de juin 1317 à mars 1318, pour les mettre en circulation quelques mois plus tard, après une légère hausse des cours.[…]  Le système donne donc prise à la plus grave des spéculations, celle qui profite des déséquilibres et, partant, les aggrave ».

A partir de la décennie 1320, de grandes manœuvres financières s’étaient mises en place : on observa d’énormes fuites d’argent outre-mer, qui bouleversèrent l’équilibre de l’Europe vers la moitié du XIVème siècle, selon Fernand Braudel.

Comme on le sait, Venise était la principale, sinon la seule porte vers l’Orient. La quantité de métal blanc européen exporté en Orient, par Venise, entre 1325 et 1350, équivalait probablement à 25% de tout l’argent exploité dans les mines d’Europe.

L’exportation vénitienne vers l’Orient « créa des problèmes chroniques pour la balance des paiements, y compris en Angleterre et en Flandre » et posa de graves problèmes pour le règlement des échanges. La France fut vidée de ses pièces d’argent.

Le directeur de la Monnaie du roi Philippe VI de Valois calcula qu’au moins 100 tonnes du métal blanc étaient exportées « vers la terre des Sarrasins », les meilleurs partenaires commerciaux de Venise.

De plus en plus de navires  « quittent Montpellier chargés d’argent en sacs, et même les ordonnances royales sont impuissantes à enrayer le phénomène. Un tel mouvement raréfie l’argent métal et par conséquent la menue monnaie disponible dans la vie courante. »

Entre 1250 et 1350, les financiers vénitiens mirent sur pied une structure de spéculation mondiale sur les monnaies et sur les métaux précieux qui rappelle par certains aspects l’immense casino moderne de « produits dérivés ». Les dimensions de ce phénomène dépassaient de très loin la spéculation plus modeste sur la dette, sur les marchandises et sur le commerce des banques florentines.

Pour Jean Favier : « c’est l’asphyxie. Force est au gouvernement de dévaluer la monnaie de compte, autrement dit de hausser le cours des espèces d’argent. L’instabilité aggrave l’insuffisance. Les changeurs voient alors croitre leur rôle. Ne sont-ils pas à la fois conseillers et spéculateurs, capables d’influencer le roi et d’informer la clientèle ? »

Les banques vénitiennes pouvaient paraître plus petites et moins présentes que celles de Florence, mais en réalité elles disposaient de plus grandes ressources pour la spéculation. L’avantage résidait dans le fait que l’Empire vénitien agissait comme un organisme unique, poursuivant ses propres intérêts non seulement à travers la banque, mais aussi le commerce, la diplomatie et l’espionnage. A cette époque, le commerce vénitien se faisait au moyen de navires bâtis par le pouvoir vénitien, escortés par des convois navals bien armés, où tout était décidé par les organes de l’État, et où l’on accordait aux marchands une participation. Le pouvoir de l’État centralisait également les activités de frappe de la monnaie ainsi que des trafics de métaux précieux.

La documentation présentée par Frederick Lane indique que, pas plus tard qu’en 1310, les métaux précieux et la monnaie constituaient déjà le commerce principal des Vénitiens.

Deux fois par an partait de Venise un « convoi des lingots » composé de 23 galères, armées et escortées à grands frais, qui naviguaient jusqu’à la côte de la Méditerranée orientale ou l’Égypte. Chargés principalement d’argent, les navires retournaient à Venise, transportant de l’or sous toutes ses formes : pièces de monnaies, lingots, barres, feuilles, etc.

Les profits de ce commerce étaient bien plus grands que ceux venant de l’usure en Europe, même si les Vénitiens ne se privèrent pas de cette deuxième activité. Des documents de l’époque nous montrent que les financiers vénitiens instruisaient à leurs agents à bord des convois d’obtenir un profit minimum de 8% pour chaque voyage de six mois, ce qui signifie un profit annuel de 16% et probablement en moyenne  20%.

Le célèbre discours du doge Tommaso Mocenigo illustre l’enrichissement fabuleux de Venise. Il déclara que le capital investi dans le commerce était de 10 millions de ducats l’an. Ces 10 millions rapportent, cite Braudel, « outre deux millions de revenu du capital, un profit marchand de deux millions. Les retours du commerce au loin sont ainsi à Venise, selon Mocenigo, de 40%, taux fabuleusement élevé (…). »

Venise battait chaque année 1 200 000 ducats d’or et 800 000 ducats d’argent, dont 20 000 allaient annuellement en Égypte et en Syrie, 100 000 sur le territoire italien, 50 000 outre-mer et encore 100 000 en Angleterre et autant en France.

Ce « succès » fut le résultat de l’usure érigée en « religion d’État ». A partir de la moitié du XIIème siècle, l’or oriental était pillé par les Mongols en Chine (qui jusque-là avait possédé l’économie la plus riche du monde) et en Inde. Autrement, l’or était extrait de mines au Soudan et au Mali pour être vendu aux marchands vénitiens en échange du métal blanc européen tout à fait surévalué. Cet argent, provenant de mines en Allemagne, en Bohème et en Hongrie, était vendu de plus en plus exclusivement aux Vénitiens qui payaient en or. Les pièces non vénitiennes commencèrent à disparaître, tout d’abord dans l’Empire byzantin au XIIème siècle, puis dans les domaines mongols et enfin en Europe au cours du XIVème siècle. Marchands et financiers vénitiens pouvaient alors compter sur des profits allant jusqu’à 40% par an sur des investissements à brève échéance (semestriels) et cela dans le contexte d’une économie mondiale où le profit réel, à savoir le « surplus » productif, atteignait dans les meilleurs cas les 3 à 4%.

Par ailleurs, les activités bancaires des florentins, qui étaient comme une sous-catégorie des manipulations financières vénitiennes, engendraient des taux de profit certes inférieurs à ceux de Venise, mais néanmoins suffisamment élevés pour miner la base productive de l’économie réelle.

Prenons l’exemple de l’Angleterre : de 1300 à 1309, elle importa 90 000 livres sterling d’argent pour la frappe, mais 30 ans plus tard, de 1330 à 1339, elle réussit à en acquérir seulement 1000. Mais pendant toute cette décennie, aucune pénurie d’argent ne fut enregistrée à Venise. Les banquiers florentins, avec leur florin d’or, eurent toute latitude pour spéculer.

Néanmoins, durant la période 1325-1345, il y eut un renversement de la situation. Le rapport entre le prix de l’or et celui de l’argent commença à chuter, passant de 15 pour 1, à 9 pour 1. Au moment où le prix de l’argent remontait, après 1330, l’offre était énorme à Venise. En 1340-50, « l’échange international de l’or et de l’argent s’intensifia considérablement », ce qui a provoqué en outre une nouvelle envolée des prix des biens.

Les banquiers florentins se retrouvent du coup piégés. Tous leurs investissements sont en or, alors que le cours du métal jaune est en chute libre.

Après l’écroulement de l’or provoqué par les Vénitiens avec leurs nouvelles pièces de monnaie, les Florentins ne firent de même qu’en 1334, lorsque c’était trop tard. Le roi de France attendit 1337 ,et le roi d’Angleterre 1340 avant de lancer la malheureuse tentative que nous avons mentionnée.

Selon Lane : « La chute du prix de l’or, à laquelle les Vénitiens avaient résolument contribué par d’importantes exportations d’argent et importations d’or, en en tirant des profits, fut néfaste pour les Florentins. Bien qu’ils fussent les dirigeants de la finance internationale (…), les Florentins ne furent pas en mesure, contrairement aux Vénitiens, de tirer avantage des changements qui eurent lieu entre 1325 et 1345. »

Les superprofits de la Sérénissime dans la spéculation globale continuèrent jusqu’aux désastres bancaires et à la désintégration du marché qui se produisirent en 1345-47 et au cours des années suivantes.

Ainsi, la production des biens les plus importants en Europe était sérieusement affaiblie, et la circulation de la monnaie désorganisée des décennies précédent le krach de 1340 causé par les  banques en recherche de profits.

 

II. L’effondrement financier, social, et culturel

Certaines banques toscanes, les Asti de Sienne, les Franzezi et les Scali, étaient déjà en faillite après les années 1320. Les Peruzzi, les Acciaiuoli et les Buonaccorsi travaillaient dans les années 1330 à perte et se dirigeaient vers la banqueroute suite à la chute de la production des biens de première nécessité dont ils avaient obtenu le monopole, mais qui était dévorée par la spéculation financière.

Les Acciaiuoli et les Buonacorsi, qui avaient été les banquiers des Papes avant leur déplacement à Avignon, finirent en banqueroute en 1342 à la suite de l’insolvabilité de Florence et des premiers moratoires d’Édouard III.

« Les Bardi réclamaient une dette supérieure à 180 000 marks sterling. Et les Peruzzi plus de 135 000 marks sterling, qui (…) ensemble faisaient un total de 1 350 000 florins d’or – soit la valeur d’un royaume. Cette somme comprenait de nombreux approvisionnements que le roi leur avait versés par le passé. »

Les Peruzzi et Bardi, les plus grandes banques du monde à l’époque, s’écroulèrent en 1345, provoquant le chaos des marchés financiers de la Méditerranée et de l’Europe.

Suite à ce défaut de paiement, c’est tout le système bancaire européen qui s’effondra et avec lui toute la société. Les banques lombardes, les premières, causèrent un rétrécissement du crédit, ou crise de confiance, qui entrainât les banques Florentines, puis les États. Les taxes furent augmentées et les dépenses des États réduites.

Dans les même temps, la peste noire fit son apparition en Europe. De la Sicile, elle remonta en France, puis en Flandre et en Allemagne.

 

Selon Jean de Venette, observateur de l’époque : « les gens n’étaient malades que deux ou trois jours et mourraient rapidement. Celui qui aujourd’hui était en bonne santé était mort demain. »

Les médecins, peu éclairés sur le problème des virus, désignèrent comme cause le passage d’une comète. Les soins qui étaient prodigués furent rudimentaires : saignées, purgations, diètes.

Certains accusèrent les juifs qui furent massacrés par centaines. Ainsi, en l’absence de solutions, l’épidémie s’étendit et emporta des millions d’âmes. A cela vint s’ajouter la guerre de Cent ans qui mobilisa les États dans une guerre inutile, au lieu de résoudre les problèmes réels auxquels ils faisaient face.

Pour finir, suite à la chute des prix agricoles et à l’augmentation des taxes,  les jacqueries créèrent des soulèvements des populations contre leur dirigeants, que le peuple considérait de moins en moins responsables.

Du bas Moyen-Âge, on passât à l’Âge des Ténèbres :

« Les jacques allèrent à un château, prirent le chevalier et le lièrent fort. Sous ses yeux, ils tuèrent la dame enceinte, puis le chevalier et tous les enfants et brulèrent le château. Ainsi firent-ils en plusieurs châteaux et bonnes maisons. Chevaliers et Dames, écuyers et demoiselles s’enfuyaient partout où ils pouvaient. Ainsi ces gens, assemblés sans chef, brûlaient et volaient tout et tuait gentilshommes, nobles dames et leurs enfants sans miséricorde », relate Jean de Venette.

Dans ce contexte, l’Europe connaîtra sa plus grande diminution de population de tous les temps. On voit 50% de la population disparaître dans le sud de la France. Dans d’autres régions, c’est la totalité de la population qui sera décimée . La peur, la superstition, et le fondamentalisme religieux gagne alors les esprits.

Plusieurs hypothèses peuvent être émises sur les causes de cet âge des ténèbres, mais certains facteurs déterminants sont à mettre au premier plan pour établir un diagnostic correct.

La première cause porte sur les capacités de la société à anticiper sur les dangers inconnus tels que la peste, ou connus tels que les famines.

La deuxième cause porte sur les facteurs qui augmentent ou diminuent les capacités d’une société à anticiper sur ces dangers.

Ainsi, les croisades et le système d’usure sans limite, tous deux liés au système vénitien, ont indéniablement diminué les capacités de la société à anticiper sur les dangers connus et inconnus qui la menaçait. Tout cela, à l’inverse d’un dialogue de civilisations, qui aurait indubitablement augmenté ce potentiel.

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4 commentaires

  1. Pablito Waal dit :

    Bon article. J’aimerais avoir la bibliographie cependant, si possible.

  2. Lisandro Dias dit :

    Plusieurs choses à revoir et à clarifier, mais dans l’ensemble l’article est de bonne qualité 🙂

    « Dans les même temps, la peste noire fit son apparition en Europe. De la Sicile, elle remonta en France, puis en Flandre et en Allemagne. » = Pas exactement.

    La Grande Peste, également appelée Peste Noire est apparut à Caffa, comptoir génois, en 1346. Elle fut dispersée partout en Europe grâce (plutôt à cause) des bateaux navigants entre tous les comptoirs génois et villes avec lesquelles Gênes faisait du commerce, parmi lesquelles… Marseille ! C’est par Marseille que la Peste Noire gagna l’occident médiéval, pour se répandre en Belgique, en Allemagne comme tu dis, mais elle monta jusqu’à l’Angleterre !

    « les jacqueries créèrent des soulèvements des populations contre leur dirigeants, que le peuple considérait de moins en moins responsables. » = Pas exactement.

    Les Jacques sont les paysans. Ca ok. Mais il faut développé ceux que tu appelles « dirigeants’. Dans le cas des révoltes de la Jacquerie du milieu du XIVeme siècle, il s’agit de la noblesse locale et non pas de la haute noblesse ou encore de la bourgeoisie comme ça peut le laisser sous-entendre. A bien distinguer ^^

    « Dans ce contexte, l’Europe connaîtra sa plus grande diminution de population de tous les temps.  » = En terme de proportion c’est exact ! Les sources de l’époque évoquent une réduction d’un tiers à un demi de la population européenne, uniquement du à la peste en 5 ans !!! Soit entre 15 à 30 millions de morts (très difficile d’avoir le chiffre exact. Cela demanderait un travail de toute une vie pour réunir toutes les sources européennes…)
    En revanche ça n’est pas la plus grande diminution de population de tous les temps en Europe => la seconde guerre mondiale avec 60 millions de morts ça ne compte pas? =p

    « Ainsi, les croisades et le système d’usure sans limite, tous deux liés au système vénitien » = Certainement pas !
    Pour le système usurier, entièrement d’accord (au même titre que Florence ou de Gênes dans une moindre mesure).
    Par contre pour les croisades Oh que non ! J’aimerais savoir ce qui t’a poussé à écrire cela -tu as peut-être raison après tout^^- Mais les templiers étaient le bras armé de l’Église catholique de Rome et personne d’autre ! C’est Rome qui appelait à la Croisade et personne d’autre ! L’Eglise avait droit de vie et de mort sur le Templiers (au point qu’elle a elle-même organisé la mise à mort de l’ordre…).
    Cependant, il serait bien plus juste de dire que les vénitiens ont détournés intentionnellement certaines croisades. Exemple de la Quatrième croisade, du début du XIIIeme siècle, qui fut détourné par les vénitiens pour aboutir à la prise de Constantinople.

    Voila, je pense avoir clarifier les points qui me semblaient devoir l’être ^^
    Au passage, je conseil aux internautes de visionner l’excellent film « Black Death » (disponible en VO ou VOSTFR) parlant de la peste noire en Angleterre. Film assez réaliste avec Boromir du seigneur des anneaux 😀

    • plethon1 dit :

      il faudrait que tu lises la partie 3 de ma série. j’explique en quoi les croisades ont permit à Venise d’accroître ses monopoles commerciaux, soit directement comme la 4ème et la 5ème, soit par le fait que les relations entre orient et occident était devenu de fait leur privilège. pour le reste il y a 3 livres:
      venise triomphate de Elisabeth Crouzet-Pravan, De l’or et des épices de jean Favier, puis d’autres références comme les pièces de shakespeare, et les roi maudits. Je ferai une liste complète dans la conclusion.

  3. Lisandro Dias dit :

    Je vais suivre tes conseils et j’attends ta conclusion avec impatience 😉
    Je connais le livre de Favier, en revanche l’autre pas du tout !

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