Un carré triangulaire pour se désengager de la Syrie

Lors du Sommet des Non-Alignés, tenu à Téhéran, le Président Égyptien M. Morsi avait proposé la création d’un « groupe de contact » pour tenter de résoudre la crise syrienne. Ce groupe est composé de l’Égypte, de la Turquie et de l’Arabie Saoudite (pays à majorité sunnites demandant le départ du président syrien), et de l’Iran (pays à majorité chiite, cherchant une solution négociée dans le respect de la souveraineté syrienne). Le Qatar n’était pas convié.

Mahmoud Ahmadinejad et Mohamed Morsi

Les convictions politiques des pays sunnites ayant sensiblement évoluées, la chute du pouvoir syrien est de plus en plus improbable, ce que confirme la situation réelle sur le terrain où l’armée syrienne a hautement marqué sa fidélité à la patrie et à la direction politique. Ceci nous laisse à penser que ce groupe offre une porte par laquelle sortiront, sans trop de dégâts, notamment la Turquie et les pays du golfe.

La Turquie et la politique du nouveau Kissinger turc

La Turquie est le pays qui a montré le plus d’animosité à l’égard de la Syrie. Dès le début, le Premier ministre turc T. Erdogan montra ses crocs avec des déclarations belliqueuses, persuadé que le moment était venu pour accroitre son hégémonie dans la région en édifiant un califat islamique moderne. Les analyses du ministre des Affaires Etrangères, présageaient inévitablement la chute d’A-Assad en très peu de temps. Ainsi, la Turquie « a cru que son chemin serait sans encombres étant donné l’absence de stratégie arabe et l’isolement de l’Iran » (1).

L’OTAN avait confié la gestion de la question syrienne à la Turquie. Celle-ci n’avait prévu qu’un seul plan A. Elle voyait le modèle libyen se reproduire en Syrie et que le régime sera renversé dans un délai ne dépassant pas trois mois. Ainsi, elle a demandé à l’opposition syrienne de rejeter toute négociation avec le régime syrien.

Exploitant les malheurs des réfugiés, elle transforme les camps de réfugiés en base d’entrainement des rebelles syriens qui trouvent dans ce pays le refuge, l’encadrement par les services spéciaux de l’OTAN et la logistique. Pour l’après Assad, elle réunit des syriens de différentes doctrines vivant à l’étranger, ignorant la situation interne de leur pays et pour créer le Conseil National Syrien. Chaque membre travaille pour un agenda du pays l’ayant parrainé. Des discordances au sein de ce conseil surgissent le lendemain même car l’absence de l’unicité de pensée est manifeste.
Elle permet aux djihadistes de tous bords d’attaquer la Syrie à partir de son territoire en vue de créer une zone d’exclusion aérienne ou zone sécurisée pour la transformer en base de départ des opérations militaires vers Damas.

Ce plan devait être couronné par la chute du régime et ouvrir largement la porte à la Turquie pour asseoir son hégémonie non seulement au Moyen-Orient, mais aussi dans les anciennes républiques soviétiques que l’empire Ottoman avait occupées au 16ème siècle.

Erdogan a commis de nombreuses erreurs de jugement, si bien qu’aucune étape de son plan n’a pu être réalisée sur le terrain. Son incapacité à faire tomber Al-Assad fait que ses commanditaires américains notamment, préoccupés par l’échéance électorale, ne le suivent plus dans sa politique guerrière contre la Syrie.

Méconnaissant la fidélité à la patrie et à la direction politique de l’armée et des institutions (notamment le corps diplomatique), Erdogan demandé à l’opposition de rejeter toute négociation avec le président Al-Assad. Désavoué par la solidité du régime syrien, il est tel ce chasseur qui vendrait « cash » la peau d’un ours avant de l’avoir abattu. Que peut-il faire face à l’effervescence de la rue et des partis d’opposition qui interpellent le gouvernement sur cette politique ? Son avenir politique se joue à Alep : la bataille de la ville d’Alep est qualifiée de « décisive ».

Erdogan escompte une victoire des rebelles à Alep qui lui donnerait le poids politique pour faire taire aussi bien ses adversaires au sein de son parti, et l’opposition qui lui demandent des explications sur l’implication de la Turquie dans la crise syrienne, alors que la population commence à manifester dans la rue.

Les nouvelles qui parviennent de cette ville, partie de l’Empire Ottoman jusqu’en 1920 suite au « traité de Sèvres », ne sont pas réjouissante pour les adeptes du « zéro problème » devenu « zéro voisin ». Le moral étant bas, pour encourager les troupes, les chefs de différentes unités se montraient rassurants : « Nous avons attaqué l’armée et elle recule », assurent-ils tous dans leurs talkies-walkies » (2).

Suite à l’obus tombé sur le village turc d’Akàacale, Erdogan hausse le ton, battant même les tambours de guerre. Face au refus de la guerre exprimé par le peuple, l’opposition et le manque de soutien de l’OTAN, il fait marche arrière car ce qui se passe sur le terrain est contraire à ses attentes. Des témoignages indiquent « les miliciens sont fatigués, désorganisés, sans chaine de commandement. Ils ont le moral bas, manquant de munitions, et leurs lignes de ravitaillement sont devenues de véritables routes de la mort, constamment pilonnées par l’armée syrienne » (3). Il faut bien ces paroles menaçantes pour relever le moral des rebelles.

Le retour de l’Égypte et le rééquilibrage des alliances

Éclipsée depuis longtemps de la scène internationale, l’Égypte tente de retrouver son leadership du monde arabe. En vue de réduire l’influence de l’Arabie Saoudite, Morsi pense à un réchauffement des relations de son pays avec l’Iran. Ainsi, il se positionne comme un médiateur entre les sunnites et les chiites. Ses déclarations sur la Syrie sont difficiles à comprendre. Miné par une crise économique et une certaine instabilité politique, l’Égypte risquerait d’hypothéquer sa politique extérieure au profit des monarchies du Golfe. Il est également pressé durement par les États-Unis sur la question des relations avec Israël. Le Fonds Monétaire International n’accorde des crédits que si les Américains sont favorables. L’Égypte pense qu’elle en a grand besoin pour faire redémarrer son économie.

Comment Morsi réussira-t-il à concilier l’ambition de conduire le monde arabe en satisfaisant le Qatar, l’Arabie Saoudite et les États-Unis, potentiels préteurs de crédits, et l’Iran, dont le rapprochement est nécessaire pour contenir l’influence des pays du Golfe ?

La visite de Morsi en Chine est un message plutôt clair : l’Égypte cherche à faire disparaitre la dépendance de l’aide américaine octroyée à son pays en guise de remerciement pour les accords avec Israël. Cette dépendance avait pris au fil des ans la forme d’une vassalisation complète.

Sur la question syrienne, Il semble que la présidence prône un langage qui tranche avec les positions des monarchies, alors que son ministère des Affaires Étrangères est pour un règlement qui « sauvegarde la complémentarité régionale de ce pays stratégiquement important » (4).

Nous entendrons deux voix, celle de la Présidence et celle des Affaires étrangères, mais celle de la diplomatie l’emportera car elle considère que l’axe Le Caire / Damas / Bagdad est stratégique, comme il le fut par le passé. En plus, en aucun cas l’Égypte n’accepterait que l’armée et l’État syriens soient brisés.

L’Arabie Saoudite et l’Arc Chiite

L’Arabie Saoudite cherchait un prétexte pour contenir et affaiblir l’influence de l’Iran dans la région et briser l’arc chiite. La crise syrienne lui donne cette occasion.

Au départ, Riyad finance et arme les djihadistes de différents pays pour aller se battre en Syrie. Elle compte profiter du besoin urgent de capitaux pour redémarrer une économie en panne. l’Arabie Saoudite s’allie donc à l’Égypte pour avoir l’appui des frères musulmans dont l’idéologie est l’opposé du wahhabisme. Elle rêve de former avec la Turquie et l’Égypte, pays sunnites, un front uni contre l’Iran, afin que celui-ci lâche la Syrie. Les intérêts stratégiques à long terme de ces trois pays sont difficiles à concilier. Le royaume le constate lors de la première réunion du groupe de contact. L’absence de son ministre des affaires étrangères à la réunion du groupe de contact au Caire le 17 septembre 2012 s’explique aussi par la situation interne du royaume.

Le royaume traverse une période d’instabilité politique relancée la question de la succession, les prétendants au trône sont trop vieux, le plus jeune a dépassé les 75 ans. Le royaumel est également face à des problèmes structurels. C’est un régime qui n’est jamais parvenu à se réformer politiquement, socialement et économiquement. Il est parmi les régimes les plus rigides dans le monde, et où le respect des droits de l’homme n’existent pas.

A ces facteurs successoraux et structurels s’ajoute l’orientation que compte donner l’Égypte au groupe. Le ministère égyptien des affaires étrangères avait alors précisé que « l’Egypte espérait obtenir un consensus sur un certain nombre de principes, dont la fin immédiate des meurtres et de la violence, la préservation de l’unité, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la Syrie et la nécessité de lancer un processus politique avec la participation des diverses composantes du peuple syrien » (5).

Persuadé que « la tête du serpent ne sera pas coupée » (6), car les États-Unis ne voient plus d’objection à ce que l’Iran soit associé au règlement de la crise syrienne, l’Égypte considère que le départ de Bachar Al Assad n’est plus un préalable au dialogue.

Le carré prend acte que les jours du président syrien ne sont plus comptés. L’armée et les services de sécurité syriens lui restent fidèles, la bourgeoisie ne l’a pas lâché et les minorités lui apportent leur soutien. L’Égypte est opposée à l’effondrement de l’État syrien, la Turquie a peur de voir sa géographie modifiée par la montée en puissance des Kurdes, l’Iran favorise le maintien du régime mais avec des réformes en profondeur, l’Arabie Saoudite se retire car trop occupée dans ses luttes internes pour la pérennité du wahhabisme. Le carré devient triangle dont le sommet tend vers le maintien du régime actuel avec un multipartisme réel. Toutes les agitations actuelles d’Erdogan sont destinées à la politique intérieure turque, à des fins électoralistes.


(1) Dr Amine Hoteit dans Thawra on line du 27 aout 2012 traduit de l’arabe par Mouna Alno-Nakhal pour mondialisation.com et publié par MediaBenews publié le 9 aout 2012.

(2) Le nouvel Observateur du 28 septembre 2012 : F. Ballanche, maitre de conférence à l’université de Lyon 2, la bataille d’Alep est « un dernier baroud d’honneur pour les rebelles »

(3) Ghaleb Kandil – Réseau voltaire du 8 octobre 2012.

(4) Yallaafica du 4 octobre 2012.

(5) L’Orient Le Jour du 8 octobre 2012.

(6) Appel du roi Abdallah d’Arabie Saoudite aux USA en mars 2009, révéle par Wikileaks.

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