Polémique Richard Falk / Richard Prasquier : Qui est le juif haineux ?

Oumma.com a publié la lettre ouverte de Richard Falk, intellectuel juif américain et professeur émérite de l’Université de Princeton, à son homonyme Richard Prasquier, le Président du CRIF. Il nous a donc paru important de relayer la réponse de Richard Falk et de commenter quelques points au passage.

Richard Prasquier a utilisé à l’encontre de Richard Falk (article ici), l’un des éléments de la langage les plus fameux de la propagande nationaliste juive. C’est à dire qualifier les juifs opposés au sionisme, de « juifs antisémites », ou encore de « juifs haineux d’eux-mêmes » pour discréditer l’ensemble de leur discours. Ce terrorisme intellectuel convainc de moins en moins, mais les points de vues hétérodoxes sont si peu organisés et représentés médiatiquement que la pensée sioniste continue de dominer l’espace médiatique français. Cette tribune de Richard Falk est une opportunité pour promouvoir les voix dissidentes juives…

Richard Falk, dans sa réponse, se limite à balayer le qualificatif de « self-hater », qualifiant ceci de « calomnie ». Mais d’autres penseurs juifs revendiquent ce terme, et s’en font parfois même une fierté. C’est notamment le cas de Gilad Atzmon, qui ne s’empare de ce qualificatif que pour mieux retourner cette arme rhétorique contre celui qui l’utilise. Ancien israélien ayant renié sa nationalité et vivant aujourd’hui à Londres,  ce saxophoniste est à l’origine d’un livre incontournable sur la question de l’identité juive : la Parabole d’Esther. Richard Falk s’est notamment vu reproché son soutien à cet essai que le CRIF qualifie « d’antisémite« .

Répondant à des attaques similaires à celles ayant touché Falk, mais émises par Alan Dershowitz,  Gilad Atzmon explique accepter de se qualifier de « juif haineux de lui-même« , si la référence du « juif » prise en compte est celle d’un sioniste comme Richard Prasquier :

« Il est […] vrai que je suis un « juif qui a la haine de soi », et même un « juif qui a la haine de soi et fier de l’être » – en tant que position intellectuelle encore légale à l’Ouest. Il est aussi vrai que je me confronte au « juif » en moi, mais en quoi cela fait-il de moi un antisémite ? En m’opposant au juif en moi, je m’oppose seulement à une idéologie. En résumé, je rejette tous les symptômes que Dershowitz et les autres sionistes manifestent dans toutes et chacune de leurs incessantes campagnes de hasbara judéo-centrées ; c’est à dire le suprémacisme, la duplicité, la brutalité, le désir de vengeance, l’ignorance et l’arrogance. »

[The Zionist Caricature by Gilad Atzmon]

En bref, mieux vaut être qualifié de juif « haineux de lui-même » plutôt que d’être un sioniste haineux tout court !

Nous verrons aussi si monsieur Prasquier aura suffisamment de chutzpah pour répondre à Richard Falk au sujet du 11 septembre et de la référence cité par le professeur américain : David Ray Griffin. M. Griffin est à l’origine de plusieurs ouvrages de référence sur le 11 septembre contenant des argumentaires solides et irréfutables. Il est clair que si M. Falk affirme ne pas avoir tranché, le fait qu’il renvoi aux écrits de M. Griffin (qui eux ne laissent planer que peu de doute sur la crédibilité des versions officielles – voir notamment : Le Nouveau Pearl Harbor) place Richard Prasquier dans un embarras certain.

Mais il y a fort à parier que cette polémique n’ira pas plus loin !

En attendant une hypothétique réponse, voici donc la lettre ouverte de Richard Falk

Jonathan Moadab

Richard Falk, Professeur émérite à l’Université de Princeton

Je suis choqué et attristé que votre organisation puisse m’étiqueter comme un antisémite et un Juif cultivant la haine de soi. C’est totalement diffamatoire et de telles allégations sont entièrement basées sur la déformation de ce que je crois et de ce que j’ai fait. Amalgamer mes critiques d’Israël avec la haine de soi en tant que Juif ou la haine des Juifs est une calomnie. J’ai longtemps été un critique de la politique étrangère américaine, mais cela ne fait pas de moi un anti-Américain.

C’est la liberté de conscience qui est le noyau définissant la réalité d’une société véritablement démocratique, et son exercice est essentiel à la qualité de la vie politique dans un pays donné, en particulier ici, aux États-Unis, où sa taille et son influence exercent une grande importance sur la vie et le destin de nombreux peuples exclus de toute participation à sa politique.

Il est toujours difficile de démentir des accusations de ce genre. Ce qui suit est une tentative de clarifier mes positions prises en toute honnêteté par rapport à une litanie d’accusations formulées lors d’une campagne menée contre moi par UN Watchdepuis que j’ai été nommé en 2008 par le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU en tant que rapporteur spécial pour les droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés. Voici de brèves clarifications en réponse aux principaux chefs d’accusation:

– Les attaques contre moi par des individus aussi prestigieux que Ban Ki-Moon, Susan Rice, David Cameron ont été faites en réponse aux lettres diffamatoires à mon sujet envoyées par UN Watch, et signées par son Directeur exécutif, Hillel Neuer. L’affirmation selon laquelle Mme Navi Pillay, Haut-Commissaire aux droits de l’homme, m’a également attaqué a pu induire en erreur. Elle a regretté la publication d’une caricature sur mon blog qui avait un motif antisémite mais elle a pris note de mon affirmation selon laquelle c’était complètement accidentel et que la caricature a été immédiatement retirée lorsqu’elle fut est amenée à mon attention.

– C’était cette caricature qui a servi à UN Watch comme support de leurs propos répétés selon lesquels j’étais  un antisémite. Leur mauvaise foi est démontrée par leur grossissement réitéré pour la Cour pénale internationale du dessin au-delà de ce que j’avais affiché en se basant sur sa taille affichée sur la page Google Image. Comme je l’ai expliqué à plusieurs reprises, je n’étais pas au courant du caractère antisémite de la caricature quand je l’ai posté, et j’ai fait remarquer que le billet dans lequel elle a été insérée traitait de mon argument selon lequel la CPI était partiale dans l’utilisation de son autorité comme, par exemple, dans  l’émission de mandats d’arrêt contre le régime de Kadhafi. Israël n’a pas été mentionné dans ce billet dont le contenu n’a rien à voir avec le judaïsme ou les Juifs.

Selon moi, ignorer une telle explication et reproduire la caricature dans une forme élargie est un signe de malveillance. Toute lecture équitable des 182 billetssur mon blog, dont un consacré à l’identité juive, mettrait en évidence pour tout lecteur objectif que je n’ai pas exprimé un seul sentiment qui peut être qualifié d’antisémite. C’est un mauvais service rendu, à la fois, à Israël et aux Juifs d‘amalgamer la critique de l’attitude d’Israël envers les Palestiniens avec de l’antisémitisme.

– L’affirmation selon laquelle je suis un théoricien du complot du 11-Septembre, en fait l’une des allégations principales à mon encontre, est également fausse. J’ai toujours maintenu que mes connaissances sont insuffisantes pour tirer des conclusions quant à savoir s’il y a un récit alternatifsur les événements du 11-Septembre qui serait plus convaincant que la version officielle.

Ce que j’ai dit, et maintiens, c’est que David Griffin et beaucoup d’autres ont soulevé des questions qui n’ont pas obtenu de réponse satisfaisante et qui constituent de graves lacunes dans la version  officielle, non résolues par le rapport de la Commission d’enquête sur le 11-Septembre. Je voudrais réaffirmer que David Griffin est un ami très cher, et que nous avons professionnellement collaboré sur plusieurs projets bien avant le 11-Septembre. Il convient de souligner que Griffin est un philosophe des religions de notoriété mondiale qui a écrit sur un vaste éventail de sujets, notamment sur une série de problématiques dans le monde post-moderne et l’opportunité d’une civilisation écologique.

– La récente lettre de UN Watch qui m’a amené à être démis du conseil de Human Rights Watch de Santa Barbara affirme également que je suis un partisan du Hamas, ce qui est polémique et faux. Ce que j’ai encouragé est une vision équilibrée du Hamas basée sur le contexte intégral de leurs  déclarations et comportements, et non la fixation sur le langage employé dans la charte du Hamas ou dans un discours particulier. Lorsque le contexte plus large est considéré, incluant les déclarations du Hamas et leur récent comportement, alors je crois qu’il existe une opportunité potentielle à travailler avec les dirigeants du Hamas afin de mettre fin à la violence, libérer les habitants de Gaza de la captivité, et générer un processus diplomatique qui conduira à une période prolongée de coexistence pacifique avec Israël. Je n’ai jamais insisté sur le fait que cette interprétation optimiste est nécessairement correcte, mais je maintiens qu’elle vaut la peine d’être explorée, et qu’elle constitue une alternative préférable à l’actuel refus rigide et persistant de traiter le Hamas comme un acteur politique parce qu’il est « une organisation terroriste ».

Il était évident lors de la récente violence précédant le cessez-feu de Novembre à Gaza que les dirigeants à travers le Moyen-Orient considéraient le Hamas comme l’autorité gouvernementale de la bande de Gaza et comme entité politique normale, ce qui a contribué à ce que les violences prennent fin.

– Enfin, UN Watch déclare que je suis partial et unilatéral dans mon traitement de l’attitude des Israéliens -citant en renfort Susan Rice et d’autres- et de noter mon incapacité à rendre compte des violations commises par le Hamas, le Fatah et l’Autorité palestinienne. Je peux seulement dire une fois de plus que je fais de mon mieux pour être objectif et honnête, bien que je ne suis pas disposé à céder à la pression. J’ai fait un effort lors de ma première comparution devant le Conseil des droits de l’homme afin d’élargir mon mandat pour tenir compte des violations palestiniennes, mais cela a été repoussé par la plupart des 49 membres gouvernementaux du Conseil et des motifs raisonnables ont été avancés pour ne pas changer mon mandat. J’ai noté les violations palestiniennes du droit international lorsque cela était pertinent pour l’évaluation du comportement israélien, comme, par exemple, en ce qui concerne le lancement de roquettes aveugles.

Les violations des droits de l’homme entre Palestiniens dans les parties de la Palestine occupée qui sont sous leur administration sont en dehors de mon mandat, et je n’ai pas le pouvoir de commenter un tel comportement dans l’exercice de mes responsabilités en tant que Rapporteur spécial.

C’est mon point de vue qu’Israël est en contrôle des territoires palestiniens occupés de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est et de la bande de Gaza, et qu’il est principalement responsable de la situation et de la persistance du conflit, en particulier par leur insistance à réaliser des actions provocatrices comme les assassinats ciblés et l’accélération de l’expansion des implantations.

Je serais reconnaissant si ce récit relatif à mes véritables opinions pouvait être largement diffusé en réponse à la répétition du CRIF des attaques de UN Watch.

Richard Falk
29 décembre 2012

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