Rohingyas : témoignage de Mouna Derouich

Mouna Derouich, 27 ans, revient d’un voyage en Asie du Sud-Est au cours duquel elle a pu visiter des pays tels que le Cambodge, le Laos, le Viet-nam, la Thaïlande mais aussi l’Inde où elle a proposé ses services comme bénévole auprès de la fondation Mère Thérèsa. Le pays qui a néanmoins le plus marqué son voyage c’est la Birmanie. Le plus choquant concernant ce pays est le contraste effrayant entre la gravité et la violence de la situation là-bàs d’une part, et le silence et l’indifférence ici d’autre part. En effet, Mouna s’est rendu dans la province de l’Arakan où elle a pu être témoin de la persécution dont sont victimes les Rohingyas.

Comment es-tu arrivée en Birmanie ?

J’ai pris l’avion de Bangkok direction Yangun, je savais que quelques mois auparavant de violents affrontements avaient opposé les bouddhistes et les musulmans Rohingyas dans l’Etat d’Arakan. A l’hôtel de Yangun j’ai commencé par demander les avis sur comment se rendre dans l’Arakan, mais j’ai été fortement découragée. Aucun soutien, impossible de s’y rendre en étant ni journaliste ni rattachée à une ONG m’a-t-on dit. Mais qui ne tente rien n’a rien. J’ai choisi l’option la plus longue mais qui selon moi me donnait le plus de chances d’atteindre mon but, à savoir de m’approcher petit à petit de ma destination en voyageant de ville en ville. J’ai donc pris le train de Yangon direction Pyay, ville frontalière de l’état d’Arakan. Je suis immédiatement mis dans le bain de ce à quoi j’allais être confrontée. Un homme s’assis en face de moi, il est manchot. Dans la conversation je lui demande comment il a perdu son bras et il m’explique qu’il est un ancien soldat de l’armée birmane et que dans le cadre de ses fonctions il a été amené à poser de la dynamite à l’encontre de la population musulmane de l’Etat d’Arakan et c’est ainsi qu’il perdit son bras… J’avale ma salive, en me concentrant pour de rien laisser paraître de l’effroi qui m’envahit, d’autant que soucieux de bien me faire comprendre, il répète « no like muslim », « no like muslim » en faisant le signe de tirer avec une arme. Et pour dissiper tout risque de doute il finit par me montrer un chech (petit bonnet blanc typique du vêtement musulman masculin) sorti de son sac en répétant « no like muslim ». Déconcertée, je lui demande tout naturellement pourquoi il voyage avec ce bonnet musulman dans son sac mais il feint de ne pas comprendre et ne souhaite pas répondre. Je commence alors par me rendre compte de la haine profonde qu’inspire la communauté musulmane dans ce pays.

L’idée de rebrousser chemin ne me vient pourtant pas à l’esprit, je comprends seulement que je devais me protéger au maximum. De confession musulmane, il devenait vital de ne surtout pas afficher ma religion, faire attention à ne pas prononcer le moindre petit mot à connotation musulmane comme inchaAllah ou autre, et ce pour ma propre sécurité. Le voyage est long il y a peu de transports qui permettent de traverser l’état d’Arakan et je comprends en me renseignant que cela n’a pas toujours été le cas et qu’il y a donc une volonté d’entraver l’accès à cette région. A ma grande surprise cependant, je parviens à y entrer sans qu’on me demande la moindre autorisation, ni aux différents contrôles de l’immigration, ni en arrivant dans la ville de Sittwe, capitale de l’état d’Arakan où j’allais rencontrer les Rohingyas, l’ethnie musulmane la plus importante de la région.

Qui sont les Rohingyas ?

La question qui entoure la polémique à leur égard est celle de savoir s’ils sont ou non birmans. Ils vivent dans la région de l’Arakan depuis des siècles mais une loi de 1982 décrète que leur ethnie n’est pas reconnue comme composante de la nation birmane. Ils sont donc apatrides dans leur propre pays. Le réceptionniste de l’hotel me demande si je suis au courant des affrontements qui a opposés les rakhines aux rohingyas ces derniers mois. Feignant la stupéfaction, je lui demande des explications et il m’explique que les rohingyas n’existent pas, que c’est un nom d’ethnie que ces gens ont inventé pour masquer le fait qu’ils seraient en réalité des immigrés clandestins en provenance du Bangladesh. Il m’indique également des ONG notamment française comme Action contre la faim (ACF) et Solidarité qui tentent d’apporter un secours aux sinistrés.

Je décide d’aller à leur rencontre et j’apprends qu’il existe un quartier entier de la ville de Sittwe qui a été transformé en ghetto où les Rohingyas sont parqués, encerclés par l’armée birmane, c’est Auminga lar. Pour s’y rendre il faut passer un checkpoint, prouver son identité, avoir une autorisation, à moindre d’être rakhine, auquel cas on peut traverser le ghetto sans problème alors que les Rohingyas n’ont pas le droit d’en sortir, sous peine de mort. Pour ma part, après une photocopie de mon passeport et les questions usuelles, je suis autorisée à entrer. Je découvre une population qui vit dans la peur et l’humiliation. Ils ont à cœur de me montrer les pièces d’identité de leurs parents afin de me prouver leur appartenance à la Birmanie. La contradiction réside en effet dans le fait que les aînés possèdent bien une cartes d’identité birmane datant d’avant de 1982 alors que leurs enfants n’en ont pas ou ont du accepter une carte d’identité blanche indiquant qu’ils sont bengali pour tenter d’avoir un minimum de droits.

Camp de réfugiés Rohingyas


Comment vivent-ils à Sittwe ?

Ils sont parqués dans des ghettos ou des camps de réfugiés, surveillés, interdits de se déplacer. Déshumanises, impossible de sortir pour travailler, ils tentent de bricoler pour survivre. Ils attendent que la communauté internationale fasse quelque chose. En entrant dans Auminga lar, un homme s’approche de moi, me parle furtivement, m’expliquant qu’il est content de me voir arriver mais qu’il ne peut pas s’arrêter pour discuter, que les soldats nous surveillent, que c’est trop dangereux pour lui. Là-bas j’apprends que des Rohingyas sont également parqués, et ce depuis plusieurs décennies, dans un village à la périphérie de Sittwe du nom de Bumway. C’est près de ce village qu’ont été installés des camps de réfugiés, suite aux différentes opérations d’épuration ethnique dont ont été victimes les Rohingyas, et que les événements de juin dernier ont fait exploser sur le plan démographique.

 

Tente d’habitation fabriquée avec des sacs d’aide alimentaire

Je décide de me rendre dans ce village en espérant pouvoir également entrer dans les camps. Le chauffeur de taxi me déconseille de m’explique que c’est très dangereux. Check point à l’entrée du village, les Rohingyas ne peuvent pas en sortir à leur guise, ni même d’acquérir, mais c’est dans les camps que les conditions de vie sont vraiment catastrophiques. J’apprends qu’il existe 9 camps de réfugiés : Thet kay pin, Bow du pa, Da baine, Thay chaung, Saytha ma, Khaung ta kar, Basara, Own daw, Dar pi. La misère s’étend à perte de vue. Beaucoup d’enfant sont nus même à un âge avancé faute d’habits. La bouse de vache sert de combustible. Solidarité a pu creuser un point d’eau dans un seul des camps, c’est-à-dire un pour plusieurs dizaines de kilomètres.

Femme Rohingyas fabricant du combustible à partir de bouse de vache


Quelles aides ces populations reçoivent-elles ?

L’aide que les ONG peuvent apporter est très limitée car ils sont obligés de partager les fonds disponibles avec les autorités locales. De plus, elles sont régulièrement menacées de mort et de retrait. Le gouvernement birman n’accepte leur intervention que car il s’agit pour eux d’une ressource financière intéressante. Il impose aux associations de passer par leur intermédiaire pour distribuer l’aide, il ne les autorise pas à agir directement. Leurs salariés vivent en vase clos dans le bureau où ils travaillent. Le constat sur place qui s’impose est que les Rohingyas donnent l’impression, de ne pas recevoir grand secours.

Les expatriés eux-mêmes qui travaillent pour ces ONG ressentent un climat d’insécurité. Dans ces conditions, très peu d’ONG sont présentes sur le terrain. J’ai pu constater à Sittwe en plus des deux françaises citées, une ONG allemande et Islamic Relief (UK).

Tentes envoyées par l’Arabie Saoudite


Les Rohingyas sont-ils les seuls à recevoir ce traitement ?

Non, j’ai remarqué que des kamans étaient également parqués dans les ghettos et les camps de réfugiés. Pourtant ils sont bien reconnus comme ethnie birmane à part entière et possèdent des pièces d’identité birmane. En revanche, ils sont musulmans… Je sais que des ethnies chrétiennes sont également persécutées dans l’Etat Chin, mais elles possèdent une milice armée qui les défend et même s’ils sont également entravés dans la vie quotidienne, la persécution est moins virulente qu’à l’envers des musulmans qui sont sans défense.

A cause de la pauvreté, beaucoup d’enfants Rohingyas de portent pas de vêtements


As-tu eu peur pour ta vie ?

Oui et particulièrement quand j’ai souhaité me rendre dans un quartier où habitaient les Rohingyas et qui a été complètement détruits et brûlés, Nazhi Quarter. Le taxi fait semblant de ne pas comprendre. Il m’amène aux abords d’un champ de blé en me disant que les rohingyas habitaient ici avant. Je descends et décide de m’adresser aux enfants qui m’indiquent le quartier en question. Je m’approche et je sens que je suis démasquée. Le quartier est évidemment bouclé par un check point mais avant le barrage j’aperçois quelques maisons brûlées que je prends en photo et je suis aussitôt confrontée à la haine et à l’agressivité des habitants.

La nouvelle se propage très vite et tous les civils m’observent, un homme me crie dessus, et me bouscule en disant que je n’ai pas le droit de prendre des photos, je décide de négocier avec le militaire directement qui me refuse l’accès au Nazhi quarter. Excédée, en me retournant je prends quand même une photo et j’entends encore une fois des cris de mécontentement toujours plus virulents. Un couloir d’individus se forme autour de moi et je sens qu’au moindre faux pas, je pourrai très facilement finir lynchée. Le temps est venu pour moi de partir, je crains sérieusement pour ma vie. Dès le lendemain, je me mets en route pour Yangun en suivant le même périple qu’à l’aller en craignant toujours pour ma vie. La sortie du territoire est plus difficile que l’entrée mais il est toujours possible de négocier avec les soldats. Je prends conscience qu’en tant que touriste le danger n’est pas à craindre des militaires mais des civils.

Quelles perspectives envisages-tu pour cette population ?

J’ai très peur. Je me dis que les autorités ne vont pas les garder enfermés éternellement. Leurs maisons a été brûlées, que va-t-il se passer maintenant? Je redoute qu’ils soient en fait en attente d’exécution. On entend dire que les choses devraient s’arranger avec les élections présidentielles de 2015 mais trois ans, c’est long, en trois ans tout peut arriver ! Les Rohingyas n’ont aucun recours, nulle part où fuir.

En rentrant en France, j’étais censée rentrer dans ma famille mais je ne peux pas rester silencieuse. Je souhaite témoigner et je pense que les gens doivent s’organiser pour se rendre en Birmanie.

Je lance un appel d’urgence pour une mobilisation internationale afin de mettre la pression sur le gouvernement birman. Je suis choquée de constater que la Birmanie devient une destination touristique à la mode en dépit de ce qu’il se passe. Passer ses vacances en Birmanie aujourd’hui, c’est participer au financement d’un génocide.

Les Rohingyas sont aussi victimes de l’idée communément admise en Occident que les Bouddhistes sont non violents. Mais les manipulations du pouvoir et la radicalisation du bouddhisme sont une réalité dans l’état d’Arakan.

Les discours de moines (sous ordres du Conseil de Maha Nayaka Sangha) tenant des propos racistes, nationalistes et anti-musulmans sont à l’origine de toutes ces violences.

Il est temps de dénoncer ces extrémistes alors INDIGNEZ VOUS !

 

Enfants Rohingyas

A propos de l'auteur :

Je suis Webmaster depuis 1998, et producteur de musique reggae (Black Marianne Riddim). Je suis un grand curieux, je m’intéresse à beaucoup de sujets (politique, géopolitique, histoire des religions, origines de nos civilisations, …), ce qui m’amène à être plutôt inquiet vis-à-vis du Choc des Civilisations que nos dirigeants tentent de nous imposer.

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2 commentaires

  1. cyril dit :

    je ne sais pas ou elle a été au cambodge ou au vietnam,mais j’en reviens,j’y ai passé de nombreux mois,dans la merde en plus,sans un rond et des problemes dans les minorités ou avec,il y en a des kilometres. les plus fervents soutiens aux « khmers » rouges qu’etaient les kroeung et les tampuon,sont a 2 doigt de reprendre les armes,tellement ils crèvent la misere,sont fliqués et dépouillés de leur terre dans ce qui s’apparente a des reserves. au laos,il y a les hmong qui en chient violemment et vivent tels des betes dans la foret pour beaucoup,car aillant peur de se faire assassiner par le pouvoir stalinien qui est en place,en thailande,on pourrait parler des akka ou des karens,ou pour ces derniers,on oblige les femmes a mettre des colliers pour que les touristes voient de la femme girafe et qu’on extermine comme de la vermine du coté birman. le sud est asiatique est malheureusement bourré d’histoires sordides de ce style,car planqué derrière la religion,en l’occurrence le bouddhisme en l’espèce,pour maintenir la terreur et la domination,on tue sans état d’âme les minorités. je connais particulièrement bien cette région du monde et du souci,il y en a a se faire. pour les asiat,nous sommes des moines franciscains avec un très haut degré de moralité,ce qui est très loin d’etre leur cas. ils ne s’embarrassent guère d’humanisme,seul l’appât du gain compte,quitte a louer les fesses de leurs gamins,alors tuer des gens pour leur piquer le peu qu’ils ont n’est franchement pas un probleme. derriere les photos de cartes postales,la réalité est beaucoup,mais beaucoup plus merdique.

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