La liste de Patrick Cohen, par Daniel Schneidermann

Eh bien, c’est dit. Il existe une liste noire d’invités sur France Inter. C’est l’animateur de la Matinale, Patrick Cohen, qui a benoîtement mangé le morceau. Cela se passe au micro de l’émission C’est à vous (France 5). Chroniqueur de cette émission, Patrick Cohen reçoit son collègue Frédéric Taddéï, animateur de Ce soir ou jamais, qui vient d’être transférée de France 3 à France 2. Et Cohen ne va pas le rater, Taddéï. À présent qu’il est passé sur France 2, chaîne amiral, Taddéï continuera-t-il d’inviter les maudits, comme il le faisait à l’abri de la (relative) confidentialité de France 3 ? « Vous invitez des gens que l’on n’entend pas ailleurs, mais aussi des gens que les autres médias n’ont pas forcément envie d’entendre, que vous êtes le seul à inviter. » Et Cohen cite quatre noms : Tariq Ramadan, Dieudonné, Alain Soral et Marc-Edouard Nabe.

Un théologien, un humoriste, un publiciste inclassable, un écrivain : voici la liste des proscrits, des interdits, des bannis, dressée pour la première fois, tranquillement, sur un plateau de télé convivial et sympathique. Instant de vérité. Deux quinquas se font face, deux animateurs professionnels, au sommet de leur carrière, que tout pourrait réunir, et dont on réalise en une seconde tout ce qui les sépare. Cohen : « Moi, j’ai pas envie d’inviter Tariq Ramadan. » Taddéï : « Libre à vous. Pour moi, y a pas de liste noire, des gens que je refuse a priori d’inviter parce que je ne les aime pas. Le service public, c’est pas à moi. » « On a une responsabilité. Par exemple de ne pas propager les thèses complotistes, de ne pas donner la parole à des cerveaux malades. S’il y a des gens qui pensent que les chambres à gaz n’ont pas existé. » « Qui ? » « Kassovitz sur le 11 Septembre. » « Si je dis « j’ai des doutes sur le fait que Lee Harvey Oswald ait été le seul tireur de l’assassinat de Kennedy à Dallas », vous m’arrêtez ? » « Evidemment pas. » « Quelle différence ? Tout ce qui n’est pas défendu est autorisé. Je m’interdis de censurer qui que ce soit, à partir du moment où il respecte la loi. »

Même si la liste Cohen mélange tout (quoi de commun entre les quatre ? Et pourquoi Kassovitz ne figurait-il pas dans la liste initiale ?) chacun en entend bien le point commun : les quatre proscrits, sous une forme ou une autre, ont dit des choses désagréables sur les juifs, Israël, ou le sionisme.

Mais soudain, Taddéï renvoie la balle. « Vous voulez que je vous fasse la liste des ministres condamnés, y compris pour racisme, que vous avez reçus dans votre émission de radio ? » « Y en a pas beaucoup. » Taddéï ne prononce pas le nom de Hortefeux, mais là aussi tout le monde a entendu pointer son nez l’éternelle concurrence victimaire : il est légitime d’être désagréable aux Arabes, mais pas aux juifs. Qu’on s’entende bien : c’est parfaitement le droit de Cohen, de ne pas inviter Ramadan, Soral, Nabe ou Dieudonné. Aucun cahier des charges du service public ne l’oblige à le faire. On a le droit d’estimer que Dieudonné n’est pas drôle, ou que Nabe n’est pas un grand écrivain. Cohen serait parfaitement fondé à dire « j’estime qu’il existe des théologiens plus pertinents, des humoristes plus drôles ». Manchettes, sujets, invités : être journaliste, c’est choisir, trier, hiérarchiser. Mais aucune raison d’en faire une question de principe, et de proclamer que même la baïonnette dans les reins, on n’invitera pas Bidule. En reprochant à Taddéï d’inviter les proscrits, Cohen dit en fait « ce n’est pas parce que je ne les juge pas intéressants, que je leur barre l’accès au micro de France Inter. C’est parce qu’ils ont contrevenu à un dogme ».

Se priver d’invités intéressants parce qu’on n’est pas d’accord avec eux est, pour un journaliste payé par le contribuable, une faute professionnelle. Et non seulement c’est indéfendable, mais c’est contre-productif. Aujourd’hui, les dissidents n’ont plus besoin de Cohen et de ses homologues, pour trouver un écho sur Internet. Avant, il était possible de décider qui étaient les « cerveaux malades », et de les condamner pour crime de pensée, comme dans 1984. Mais aujourd’hui, pour un animateur en vue, déclarer qu’il n’invitera pas Bidule, c’est hisser Bidule sur le piédestal de victime de la censure. Le pré carré audiovisuel, s’il veut rester un lieu crédible de débat d’idées, n’a donc plus d’autre choix que de s’ouvrir aux paroles jadis bannies, quitte à leur opposer une contradiction vigoureuse et argumentée, ou à les prendre à leur propre piège de la dialectique. Et de s’en donner les moyens.

DANIEL SCHNEIDERMANN (source)

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A propos de l'auteur :

Je suis Webmaster depuis 1998, et producteur de musique reggae (Black Marianne Riddim). Je suis un grand curieux, je m’intéresse à beaucoup de sujets (politique, géopolitique, histoire des religions, origines de nos civilisations, …), ce qui m’amène à être plutôt inquiet vis-à-vis du Choc des Civilisations que nos dirigeants tentent de nous imposer.

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10 commentaires

  1. Romain dit :

    Quelle blague,
    Cohen a bien évidemment raison. Si demain on invitait Alain Wagner ou Guy Millière voir Jacques Kupfer ou le leader de la LDJ, cela influencerait la pensée des français…

    • Je ne suis pas d’accord. Vous comparez le leader de la LDJ à Dieudonné. Je ne suis pas certain que vous mesuriez l’énormité de cette comparaison…

      Dieudonné n’a agressé personne physiquement à ce que je sache. Ce n’est pas quelqu’un qui prône la violence !

      De plus, nous sommes censés être en Démocratie. Il faut respecter – un minimum – la liberté d’expression, même quand ça ne nous plait pas.

      Et plutôt que d’infantiliser les français en supposant que leur pensée serait si influençable, il serait peut-être opportun de mettre l’accent sur le rôle des journalistes.

      Effectivement, avec les journalistes modernes qui ne prennent jamais parti, sinon pour la pensée unique, il est dangereux d’inviter quelqu’un dont le but est d’exacerber les luttes entre communautés.

      Mais avec un journaliste honnête et pugnace (et il en reste quelques uns), il n’y a aucun risque qu’une personne mauvaise influence le public, au contraire. Ses arguments sont démontés.

      Il faut mieux combattre dans la lumière que de censurer du débat, ce qui victimise.

      Enfin ce qui victimise les mauvaises personnes censurées. Mais ce qui ostracise injustement les personnes censurées pour des motifs fallacieux, comme Dieudonné.

  2. (suite)
    Débat sur RTL dans « On refait le monde » le 18 mars, animé par Marc-Olivier Fogiel, avec Clémentine Autain, David Koubbi, Claude Askolovitch et Ivan Rioufol, suite à l’appel de Patrick Cohen à ne plus inviter sur le service public Tariq Ramadan, Alain Soral, Dieudonné, Marc-Edouard Nabe.

    http://www.agoravox.tv/actualites/medias/article/peut-on-inviter-tout-le-monde-sur-38412

  3. Lovyves dit :

    Bonjour
    « Inviter Dieudonné et Soral c’est pas une bonne idée » !
    Intéressant de voir, Clémentine Autain, la gauche de la gauche, dire que c’est pas une bonne idée !
    Parler d’eux, parler sur eux, c’est, il faut croire, une bonne idée !?
    A gauche du capital, c’est encore le capital !
    Dire la réalité de la société, n’a jamais été une bonne idée, et nous devons le croire !

  4. glouglou dit :

    Heureusement qu’il nous reste des Taddei…ou plutôt 1 Taddei !

    Le formatage des idées est le début de la dictature mentale autrement nommée « démocratie occidentale » dont les ressort de manipulation des masse par les stratagèmes de relations publiques théorisées par Edward BERNAYS il y a plus de 80 années, est ce qui peut nous arriver de pire.

    parce que là on parle de Dieudonné ou soral…mais on pourrait en dire tout autant pour nombre d’intellectuels et d’économistes hétérodoxe comme LORDON, GENEREUX, GADREY, JORION ou encore CHOUARD, Michel COLLON qui ont tous des choses « hors cadre » à dire et exprimer et que l’on invite quasiment jamais…évidemment !

    Le commentaire de Romain « quelle blague » est triste à lire. Romain devrait se poser la question, lorsque l’on parle de d’influence sur la pensée des français : de qui est-ce que je tiens mes idées ?

    Faire cet exercice est saisissant…hors du cadre bien tracé par les médias, il ne sait rien d’un nombre incalculable de sujets…Il est totalement manipulé sans même le savoir. Du coup, il se fait des représentations du monde et des grands enjeux de société sur la base de ce que lui disent les médias de masse :
    F.INTER/F.CULTURE/RMC/EUROPE1/BFM/RTL
    TFI/FRANCE2/3/M6 …etc
    LIBERATION/FIGARO/L’EXPRESS/LE POINT/ LE NOBS…

    TOUS sont aux mains de 4-5 personnes.

    Parler de risque « d’influence sur la pensée des français » à propos de personnes comme celles citées est un renversement assez incroyable de situation.

    Ce sont les médias mainstream qui manipulent et orientent et contribuent à nous façonner des représentations que l’on pense être libre de penser…mais qu’en fait, nous ne prenons pour acquis.

    Permettre la diversité des personnalités et de l’information est inverse précisément d’une information « de propagande ».

    Ne plus s’en rendre compte à ce point est la preuve même de l’efficacité de ce système néolibéral qui privatise l’information et la fait avancer au pas des rythmes effrénés du « marché ».

    Mon ami Romain, je t’invite à ouvrir tes yeux et tes oreilles à faire 2 BA pour ton équilibre mental cette année :
    Regarder « LES NOUVEAUX CHIENS DE GARDE »
    Lire « Propaganda » d’Edward BERNAYS

    Tu n’auras plus jamais le même regard sur l’information.

    Bien à toi et à vous tous !

  5. Morpheus dit :

    Ce qui est le plus révélateur dans ce que Cohen a dit dans cette émission, son véritable « cri du cœur » (même si j’admets que l’expression est sans doute mal choisie), c’est la réponse qu’il fait à l’animatrice de l’émission lorsque celle-ci lui dit « Mais enfin, Patrick, on a tout de même le droit de PENSER ce qu’on veut. » et lui de répondre un tonitruant « NON » !

    Donc, non seulement on n’a pas le droit d’inviter qui on veut sur un plateau de télévision PUBLIQUE (et donc, la liberté d’expression c’est bien du pipeau pour ce sinistre chien de garde), mais en plus, on n’a carrément plus le droit de PENSER ce qu’on veut : il avoue sans la moindre vergogne son idéologie totalitaire.

    Du temps de l’ORTF (vous savez, cette époque où les médias étaient sous contrôle de l’État, donc cette époque stalinienne de l’information, selon certains chiens de garde – cf. le film de Serge Alimi « les nouveaux chiens de garde ») une telle sortie de P. Cohen lui aurait valu son exclusion de la chaîne du jour au lendemain pour faute déontologique grave.

    « Il n’y a plus guère de remède au mal quand les vices d’hier sont devenus les mœurs d’aujourd’hui. » [Sénèque]

    Morpheus

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