Vidéosurveillance, panoptique et gentrification : en route vers le meilleur des mondes ?

La vidéosurveillance des voies publiques est régulièrement l’objet de vifs débats. Cependant, les discussions se circonscrivent bien souvent à la question de la protection de la vie privée de chacun. Devant les risques manifestes d’atteintes à ce droit que font porter ces systèmes de vidéosurveillance, leurs promoteurs les habillent de différents labels censés garantir une utilisation éthique des caméras. Par exemple, la Charte pour une utilisation démocratique de la vidéosurveillance (1) pose comme priorité principale « la nécessité, dans l’élaboration et le fonctionnement des dispositifs de vidéosurveillance, d’apporter des garanties visant à assurer le respect de la vie privée des citoyens et des libertés fondamentales. »

La Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL), dont l’autorité constitue souvent un argument central dans les débats, s’investit uniquement dans cette dimension. Dans ce contexte, et face à l’évolution et à la propagation des systèmes de vidéosurveillance sur les voies publiques, nous pouvons poser deux questions.

Tout d’abord, sur la pertinence de garde-fou bien peu convaincant au regard de l’essor technique, stimulé par des investissements conséquents dans les programmes de recherche européens en matière de sécurité et de surveillance d’une part, et une demande croissante de la part des autorités publiques d’autre part.

De même, nous pouvons nous demander pourquoi, alors que les enjeux s’étendent sur plusieurs champs politiques (sécurité civile, sécurité nationale, politique urbaine, politique judiciaire, politique sociale, etc) les débats tournent régulièrement autour du même principe, moitié éthique moitié juridique, de la protection de la vie privée du citoyen idéal-typique n’ayant rien à se reprocher. Dans cet article, nous voulons appréhender ce que l’utilisation de plus en plus courante des systèmes de vidéosurveillance par les autorités publiques révèle de leur gestion de la violence et de la médiation sociale. Nous nous appuierons plus particulièrement sur la vidéosurveillance des voies publiques dans les zones commerciales des centres villes.


Place Arnaud-Bernard à Toulouse

En effet, dans des villes de plus en plus nombreuses, les pouvoirs publics mettent en place des systèmes de vidéosurveillance pour « lutter contre la délinquance ». Cela concerne les petites communes, comme Tonneins (47), dix mille habitants, où le maire vient de déposer une demande de subventions pour l’installation «d’une demi-douzaine [de caméras] dans un premier temps » (2), ainsi que les communes plus grandes, comme Bordeaux ou Lyon. Les autorités prétendent répondre aux demandes des riverains et des commerçants. A Toulouse, devant le refus de la mairie d’installer des caméras dans le quartier Arnaud-Bernard, « les commerçants d’Arnaud-Bernard repartent en croisade pour obtenir l’installation de la vidéosurveillance sur la place »(3).

De la gentrification aux luttes pour le monopole de l’occupation légitime d’un territoire

A l’origine des installations de systèmes de vidéosurveillance des voies publiques se trouvent souvent des pressions exercées par certains riverains et commerçants, regroupés en associations. Dans le cadre de leurs recherches sur l’installation de la vidéosurveillance dans le centre-ville de Lyon, Christophe Bétin, Emmanuel Martinais et Marie-Christine Renard ont réalisé plusieurs entretiens avec les commerçants des quartiers concernés. Les propos rapportés témoignent de l’ampleur du sentiment d’agression par des personnes extérieures au quartier. En effet, les commerçants accusent les « jeunes de banlieues », dont le centre-ville est un lieu de socialisation important, de se rendre régulièrement coupable d’atteintes aux biens et aux personnes. Certains déplorent les conséquences néfastes sur le commerce : « L’insécurité, ça se ressent au niveau de la clientèle. Nous, on a une baisse du chiffre d’affaires qui est importante. »(4)

Capture d’écran du site www.lyon.sous-surveillance.net

Pour autant, les entretiens mettent en évidence, outre le décalage entre « la description qu’il font de la Presqu’île [qui] peut paraître exagérée (voire caricaturale) par rapport à ce que l’observateur peut éprouver en fréquentant, même quotidiennement, les lieux […] dont il est question ici »(5), un état de tension permanent entre les commerçants et les jeunes visés qui ne reposent pas uniquement sur la commission, supposée ou confirmée, d’actes délictueux. Les commerçants critiquent une utilisation différente de l’espace par des individus qui ne sont pas là pour consommer et dont les pratiques et les attitudes s’écartent des codes admis par la population cliente ou riveraine.

Nécessaire à la mise en place d’un système de vidéosurveillance, un groupe de travail (6) est chargé d’établir un Diagnostic local de sécurité (DLS). S’il s’agit « [d’] apporter les connaissances quantitatives et qualitatives, objectives ou basées sur le sentiment des habitants »(7), c’est avant tout cette dernière dimension qui est retenue, puisque comme le note Bétin, Martinais et Renard, les commerçants représentent 70% des points de vue pris en compte par le groupe de travail. De plus, les conclusions du DLS se basent sur des analyses biaisées de la réalité, étant donné que le nombre d’actes délictueux constatés n’est pas rapporté à la fréquentation du lieu, mais au nombre de résidents.

Ces erreurs, et le poids déterminant de la parole des commerçants, favorisent, d’une part, la consolidation des représentations sociales à l’œuvre et permet, d’autre part, l’émergence de catégories sociales censées définir la violence à combattre. A Lyon, les élus, se faisant les porte-paroles des commerçants, contribuent ainsi à renforcer le concept de la délinquance d’importation, expression reprise dans les rapports du DLS. La dimension territoriale y est explicite. Les responsables de tous les maux du centre-ville sont les « marginaux » et, surtout, « les jeunes de banlieues », c’est à dire des individus considérés comme fondamentalement étrangers aux lieux dont il est question. Pourtant, aucune enquête n’a permit de démontrer, preuves à l’appui, que les actes délictueux dans ces quartiers soient essentiellement le fait de ces populations indésirables. Mais les échos entre les rapports du DLS et le discours des commerçants produisent un effet de consensus qui permet à « cette représentation qui associe l’origine de la délinquance en Presqu’île aux jeunes de banlieue parvient finalement à s’imposer comme une évidence […]. »(8) 

Il serait plus juste de parler de déviance plutôt que de délinquance, c’est à dire des pratiques et des attitudes qui s’écartent des codes et des normes admises. En effet, comme nous l’avons noté plus haut, les populations visées ne se voient pas reprocher uniquement des actes délictueux, mais un comportement nuisible, dérangeant, différent. C’est cette différence, entre ces comportements et les codes sociaux des commerçants et des riverains, supposés admis par tous, qui est, pour les commerçants, porteuse de violence. Du moins, elle est vécut comme telle, ainsi que comme une menace directe vis à vis des intérêts économiques. Cette représentation, qui trouve une réponse dans le clientélisme de certains élus municipaux, enferme de facto certains individus et certains groupes sociaux dans la catégorie des criminels, sinon notoires, du moins potentiels.

Ce qui apparaît être une lutte pour l’appropriation légitime d’un territoire, et dont les dispositifs de vidéosurveillance des voies publiques sont un outil, s’inscrit dans le prolongement d’un processus de gentrification des villes. Nous entendons, par gentrification, le changement de classe sociale des habitants d’un quartier, c’est à dire le remplacement, dans un quartier, des classes populaires par des classes sociales supérieures. On constate ce phénomène dans de nombreuses villes, où les quartiers des centre-villes voient leur valeur immobilière augmenter, les infrastructures être réhabilitées et, par conséquent, le départ des familles ne pouvant, financièrement, continuer à y vivre, avec l’arrivée de nouveaux habitants plus aisés. C’est le cas dans les quartiers de la Presqu’île de Lyon. Eric Maurin analyse la gentrification comme une forme de ségrégation sociale entre les groupes sociaux, qui ne se limite pas aux ghetto de riche, qui en est une forme extrême, mais se retrouvent à tous les niveaux de la société.

Dans cette perspective, et observant les représentations sociales que nous avons exposées plus haut, les dispositifs de vidéosurveillance apparaissent comme le prolongement de la gentrification. Ainsi, ces dispositifs sont porteurs d’une double violence a la fois sociale et symbolique dirigée contre les classes populaires, les « jeunes de banlieue » et les « marginaux ». D’une part, ils actent l’appropriation d’un territoire par une classe sociale supérieure, et par conséquent, le déclassement des classes populaires poussées à déménager dans des lieux plus excentrés. D’autre part, ils perpétuent cette ségrégation sociale en se faisant les outils des commerçants et de certains riverains pour effacer définitivement toute occupation du territoire ne rentrant pas dans les nouvelles normes admises, perçue comme déviante.

De la prévention à la gestion des risques

De plus en plus utilisée par les municipalités des petites communes comme des agglomérations plus grandes, la vidéosurveillance des voies publiques bénéficie « de la prétendue  »neutralité » de la technique »(9). Mais comme le note B. Rochette et E. Marchandet, « les techniques ne sont jamais de simples adjuvants instrumentaux à des pratiques qu’elles viendraient seulement rationaliser, elles sont l’expression d’une culture et la modifient »(10). Autrement dit, la vidéosurveillance n’est pas qu’un auxiliaire aux pratiques déjà existantes de lutte contre la délinquance, mais elle agit sur ces pratiques et les encadrent, témoignant par là du mode de médiation et de gestion de la violence vers lequel s’orientent de plus en plus les pouvoirs publics. La médiation et l’action sociale s’effacent devant la « gestion de risque ». La déviance, perçue comme une agression et, à ce titre, à l’origine du sentiment d’insécurité des commerçants, étant toujours susceptible de devenir une délinquance effective, une réelle atteintes aux biens ou aux personnes.

La rationalisation implique la constitution d’un savoir objectif. Dans une conférence donnée en 2008 et en 2009, Chistian Laval souligne cette fonction essentielle de la vidéosurveillance, garante de son effectivité : « La surveillance, au sens le plus général, apporte des informations, ou comme on dit dans la police, des  »renseignements », c’est à dire un savoir qui peut s’accumuler sur des individus, des groupes, des entités morales. Cette fonction est inséparable d’un autre effet, qui est d’orienter les conduites, de les modifier, voire de les corriger […] (11). 

Sur la base de ce savoir et des rapports du DLS, la prévention est confiée à des techniciens dépendant de la police municipale. Il s’agit alors de permettre une détection rapide des risques et d’assurer une prévention efficace. Cette rationalisation s’exprime aussi dans la Charte pour une utilisation démocratique de la vidéosurveillance : « Le principe de nécessité impose de faire clairement apparaître le raisonnement derrière une action et ce qui la justifie »(12). Le principe de nécessité est représenté par le schéma « circonstances → besoin → réponse » et témoigne d’une approche rationnelle, presque médicale, de la gestion de la déviance et de la délinquance.

Les techniciens en charge de la visualisation des écrans doivent identifier les situations à risques. N’étant pas assez nombreux pour assurer une surveillance humaine effective et permanente sur tous les périmètres balayés par les caméras, il s’agit d’optimiser l’organisation de la surveillance pour la rendre la plus efficace possible. En d’autres termes, où, quand et qui surveiller en priorité ? Le choix des techniciens se fait en fonction de consignes données, sur la base d’un savoir objectif mais déterminé par des représentations sociales. Les entretiens réalisés avec des techniciens travaillant dans le dispositif lyonnais montrent comment la délinquance d’importation se retrouve dans leur gestion pourtant très technique. Ces représentations sociales se voient renforcées par leur mise en application systématique au travers de dispositifs technologiques et d’une gestion rationnelle.

« La nécessité a ainsi une dimension prescriptive [souligné par nous] (13). Le vocabulaire employé par cette charte fait échos aux propos d’un technicien lyonnais : « Vous faites dans le préventif tant que c’est possible, et puis après, vous passez dans le curatif. Alors, nous ce n’est pas du curatif. C’est du répressif, mais le répressif, c’est aussi une manière de faire du curatif, de résoudre un problème qui s’est posé » (14). La déviance est prise d’une anomalie dangereuse, à l’image d’une bactérie nocive dans un corps sain, qu’il convient d’éliminer. Dans cette perspective, les moyens techniques s’avèrent être plus adéquat que les moyens humains. Le traitement de la délinquance et de la déviance devient moins l’affaire des travailleurs sociaux ou des agents municipaux de proximité, que celles des techniciens de la vidéosurveillance. Dans la gestion des risques, la prévention humaine disparaît complètement derrière le couple anticipation/répression. En investissant et en pariant sur l’installation des dispositifs de vidéosurveillance des voies publiques, plutôt que sur la prévention et le travail social, c’est un véritable choix de médiation et de pacification sociale que font les pouvoirs publics. Ce choix, déterminé par des représentations sociales et les pressions des commerçants, nous apparaît comme porteur d’une violence plus grande que celle qu’il traite de manière effective.

Conclusion : « Surveillance et utopie » (15)

« L‘effet global provoqué par la multiplication et le croisement des points d’observation renvoie à une problématique qui relève de l’utopie moderne de la société et de l’homme transparents à eux mêmes, […] une transparence qui serait au fond le moyen idéal de s’assurer des personnes, de les conduire dans leurs actions sinon dans leurs pensées, et d’apporter aux individus et à la société une pleine et entière sécurité »(16).

Cette réflexion de Christian Laval s’inscrit dans le prolongement de la pensée de Foucault et l’idée du panoptisme et de la société panoptique. Comme l’écrit Dominique Pecaud, « la vidéosurveillance peut apparaître comme un moyen contrôlant de l’extérieur des comportements humains. […] [Une personne surveillée] adoptera, sans intention déclarée, un comportement attendu que le même surveillant validera comme conforme » (17).

Une infrastructure panoptique est une infrastructure dans laquelle le sujet est tout le temps observable sans avoir les moyens de savoir quand on l’observe réellement. Imaginez qu’un instituteur face cours en se mettant tout au fond de la classe, dans le dos des élèves, ce serait une structure panoptique : les élèves sont tout le temps observables par l’instituteur, mais individuellement, ils ne peuvent pas savoir quand l’instituteur braque son regard sur eux.

Les caméras de vidéosurveillance portent en leur sein cette utopie d’une société absolument transparente et se donnant les moyens de contrôler les individus. L’utopie n’est plus un discours ouvertement idéaliste, mais se situe dans l’apologie et les espoirs misés sur la technologie de surveillance pour atteindre ce but. « La société idéale, telle qu’on peut la déduire de ce qui est dit des vertus de la technologie sociale, du management ou de l’économie politique, c’est la représentation de notre société efficace, performante, productive, celle-là même qui contiendrait potentiellement les moyens de se contrôler.[…] et c’est une société transparente, faite d’individus visibles et identifiables, que l’on peut compter, que l’on peut classer, que l’on peut connaître de près […] »(18). 

Dans ce cadre, nous pouvons mieux comprendre comment la moindre déviance peut être interprétée comme une conduite à risque et potentiellement dangereuse dont il convient de se débarrasser.

Politiques sécuritaires, austérité anti-ouvrière, démantèlement de l’ensemble des acquis sociaux, multiplication des guerres dans le monde… La vidéosurveillance s’insère dans un contexte extrêmement grave. Ce qui préoccupe, avec raison, les dirigeants des régimes soumis au diktat du capital, c’est l’organisation massive des peuples, qui partout dans le monde, se lèvent pour combattre ce système, pour le droit de vivre dignement. Ce qu’ils veulent empêcher, c’est l’unité et l’indépendance des peuples et des travailleurs. Le flicage systématique et permanent, soi-disant pour lutter contre la délinquance et la criminalité… Mais qui supprime in fine les postes de surveillants dans les collèges et les lycées ? Qui supprime les postes d’agents municipaux de proximité ? Qui condamne des milliers de jeunes à la précarité, au chômage et à la misère ? Si on voulait provoquer volontairement de l’insécurité, on ne s’y prendrait pas autrement ! Les responsables de la barbarie économique et sociale quotidienne sont ceux là même qui seront derrière les écrans.

Qui nous protégera d’eux ?

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1Adoptée en décembre 2012 lors du Forum Européen sur la Sécurité Urbaine : efus.eu

4Bétin Christophe et al., « Sécurité, vidéosurveillance et construction de la déviance : l’exemple du centre-ville de Lyon », Déviance et Société, 2003/1 Vol. 27, p. 7

5Ibid. p. 5

6Composé de la police nationale, la police municipale, les services de la Ville de Lyon compétents et des représentants de la justice ;

7Ibid. p. 9

8Ibid. p. 8

9Ibid. p. 3

10B. Rochette & E. Marchandet, « La télésurveillance au service des particuliers », Cahiers du Centre scientifique et technique du bâtiment, CSTB, 1998, p. 185

11Laval Christian, « Surveiller et prévenir. La nouvelle société panoptique », Revue du MAUSS, 2012/2 n°40, p. 49 et 50

12Page 9 de la Charte efus.eu

13Ibid. p. 9

14C. Bétin et al., Op. déjà cité, p. 18

15Christian Laval, Op. déjà cié, p. 47

16Ibid, p. 47

17Dominique Pécaud, « Territoire et appropriation : vers une biosécurité généralisée ? », Ecologie & politique, 3/2011 (N° 43), p. 95

18Christian Laval, Op. déjà cité, p . 49

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