Nico Hirtt : l’Éducation nationale face aux directives européennes

Lucien Pons, président de l’association « Comité pour une Nouvelle Résistance » (CNR), invite Nico Hirtt, membre fondateur de l’APED (Appel pour une école démocratique), rédacteur en chef de la revue trimestrielle « L’école démocratique », et auteur de divers ouvrages sur l’école.
Nous vous proposons un résumé écrit de la conférence filmée par le Cercle.

En 1999, l’Organisation de Coopération et de Développement Économique (OCDE) a déclaré que « les perspectives de profit sur le marché éducatif pour les investisseurs institutionnels (fonds de pensions, assurances, financiers) sont de l’ordre de 1 à 7 quant ils ne sont que de 1 à 2 sur le marché de la construction automobile. », ce qui représente pour l’Europe 7 000 milliards de dollars. Dans une période de contraction économique, le marché de l’enseignement représente une bulle d’oxygène non négligeable. Jusqu’à la prochaine suffocation du moins.

Depuis 20 ans, on observe dans les pays industrialisés, une convergence des politiques d’enseignement. Et ce, malgré les particularités historiques du système éducatif de chacun de ces pays. Les études en observent  :

– une autonomie des écoles ou une décentralisation de l’enseignement : l’abandon progressif des systèmes éducatifs gérés centralement par l’État au profit de réseaux d’établissements scolaires plus autonomes. Ce qui se traduit par une mise en compétition entre ces réseaux. Délégation plus grande aux pouvoirs régionaux et locaux en matière d’éducation ;

– paradoxalement, cette autonomie des écoles s’accompagne de règlementations plus strictes dans les pratiques pédagogiques. On abandonne la liberté pédagogique des enseignants (c’était le cas jusqu’aux années 1960-1970) au profit de programmes stipulant la façon d’enseigner en classe ;

glissement conceptuel de l’éducation : initialement l’école était perçue avant tout, comme un corpus délivrant un savoir. Aujourd’hui, l’école est perçue principalement comme délivrant une compétence pluridisciplinaire ;

la stagnation ou réduction de la part du PIB investie en matière d’éducation. Ces dépenses publiques augmentaient régulièrement jusque dans les années 80 en France, voire les années 90 pour d’autres pays développés ;

l’entrée en force de l’évaluation à tous les niveaux de l’éducation : des élèves (livret personnalisé des compétences des élèves), des enseignements (lié à l’évolution salariale), des établissements scolaires (stimulant la mise en compétition des écoles), des systèmes d’enseignement (via des enquêtes internationales telle que PISA, mise en place à l’initiative de l’OCDE) ;

entrée en force depuis le milieu des années 90, sous la demande de la Commission Européenne, des technologies de l’information et de la communication (48% des achats d’ordinateurs par les ménages européens ont été faits suite à l’apprentissage informatique à l’école auprès des jeunes). Pour information, le marché des nouvelles technologies ayant aujourd’hui trouvé son rythme de croisière, l’enseignement se désengage de cette mission éducative. Cynique constat de l’accompagnement des marchés émergents par le système éducatif et donc des collusions en dernière analyse, entre acteurs économiques et politiques ;

privatisation de l’enseignement : il s’agit là non pas d’une croissance du nombre d’écoles privés mais d’entrevoir dans le système éducatif, un moyen de rentabilité. Autrement dit, la marchandisation de l’éducation ;

– la croissance de la fracture sociale dans le système éducatif : l’écart grandissant des « performances » entres les élèves issus des familles les plus riches et ceux issus des familles les plus pauvres, depuis 10 ans dans la quasi-totalité des pays observés par l’enquête PISA.

« Toutes ces convergences ne sont pas le fruit du hasard » selon Nico Hirtt. On ne peut pas les expliquer par une volonté politique puisque cela a commencé sous des gouvernements européens majoritairement de « gauche » et se poursuit sous des gouvernements majoritairement de droite.
Nous sommes au cœur d’une évolution historique : au XIXe siècle, l’école est perçue essentiellement comme un outil de socialisation, fin XIXe, l’école se charge d’une mission idéologique et enseigne l’amour de la patrie. Milieu du XXe siècle, on voit se développer un enseignement technique et professionnel avec la mise en place d’une sélection méritocratique répondant au besoin croissant d’une main d’œuvre de plus en plus qualifiée. Cela a pour objectif d’accompagner les nouveaux marchés montants (électronique, banque, finance, aéroportuaire, administration, etc.) : c’est la massification de l’accès à l’enseignement secondaire. Massification soutenue financièrement par l’État.

Des chocs pétroliers de 1973 et 1979 jusqu’à l’actuelle crise de l’UE, le capitalisme entre dans une phase de récession dont les crises qu’il connait sont de plus en plus profondes, de plus en plus globalisantes.

Dans ce contexte, les attentes en terme d’enseignement vont considérablement se modifier :

– les difficultés pour le capitalisme de trouver des secteurs rentables à long terme va favoriser la recherche de nouveaux secteurs d’investissement jusque là exclus de la logique marchande (privatisation de la Poste, des transports, de l’énergie, la santé, etc.) ;

– la surcapacité de production actuelle, dont la principale conséquence est l’incapacité à écouler l’ensemble des marchandises produites, pousse l’éducation à soutenir les nouveaux marchés émergents tels que les marchés de la technologie, de l’informatique et de la communication. Comprenez ainsi que les secteurs de la communication et du marketing, dont le rôle a été d’orienter les actes d’achat, n’est en bout de course qu’une résultante à l’initiale surproduction. Le problème de stock de quelques uns, a complètement bouleversé le rapport à la consommation et les relations inter-personnelles de millions de personnes : passage de la réclame à la publicité, soit un passage d’une consommation utilitariste, à une consommation mondaine, ludique, libidinale et transgressive : la société de consommation ;

– l’exacerbation de la mise en concurrence économique va pousser les décideurs économiques, et par ricochet les décideurs politiques, à instrumentaliser l’enseignement pour répondre au mieux aux besoins de l’économie, au détriment des autres missions culturelles, sociales ou d’émancipation citoyenne.

 Une commission préparatoire au sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) à Seattle en 1999 (date de naissance médiatique du mouvement alter-mondialiste) avait comme sujet de réflexion :

« les possibilités de libéralisation du marché mondial des services d’enseignement supérieur« 

Voici les quatre recommandations de cette commission, d’un cynisme non dissimulé :

– il faut remplacer les diplômes nationaux par des systèmes de certifications internationales afin de faciliter le transfert de clients (étudiants) au sein des différents fournisseurs de services (établissement scolaire).

– il faut harmoniser les cursus universitaires pour les mêmes raisons.

– il faut supprimer toutes les barrières administratives à la libre circulation des clients.

– il faut un système de contrôle de qualité transnational pour que les clients puissent juger le rapport qualité/prix des fournisseurs de services sur le marché mondial.

 L’Union Européenne (UE) a comme stratégie la mise en place du processus de Bologne. Ce dernier avait été organisé à la suite du non-sommet de Seattle. S’y étaient réunis des ministres européens de l’éducation pour décider de la mise en place d’un espace européen de l’éducation secondaire.

Ainsi, l’UE semble réaliser point par point les recommandations de la commission préparatoire de l’OMC dans l’espace européen.

Quelques citations intéressantes :

Le Rapport Thélot, en 2004, observe que la part des emplois peu qualifiés (ne nécessitant qu’une qualification d’ordre comportemental ou relationnel) demeurera considérable dans l’avenir : vente, service à la personne. Et de conclure :« la notion de réussite (ndlr : scolaire) pour tous ne doit donc pas prêter à malentendu. Elle ne veut certainement pas dire que l’école devrait se proposer de faire que tous les élèves atteignent les qualifications scolaires les plus élevées. Ce serait une illusion pour les individus et une absurdité sociale puisque le niveau de qualification ne serait plus adapté, même vaguement, à la structure des emplois. » Réussite pour tous se traduit donc par réussite à caser tous les élèves dans le circuit de l’économie, quelque soit leur volonté initiale. Réussite pour tous les acteurs économiques ou réussite pour tous les citoyens ?

Rapport de l’OCDE  : « Les programmes scolaires ne doivent pas être conçus comme si tous devaient aller loin. »
C’est à dire que l’on va faire mieux pour quelques uns pour en faire moins pour tous les autres. Voilà un des éléments de réponse au besoin de formation nécessaire dans l’accompagnement de l’économie, tout en réduisant le budget de l’enseignement.

Mme Cresson, commissaire européenne à la Recherche, aux Sciences et Technologies : « Le savoir est devenu dans nos économies et nos sociétés en évolution rapide, un produit périssable. »
Comprenez par « société en évolution rapide « , « sociétés progressistes ». Progressisme, mot que l’on peut facilement remplacer par « libéralisme » – la pratique systématique de la fuite en avant détruisant mécaniquement la compréhension de la tradition et de l’historicité des humanités. Lorsque l’attention se focalise uniquement sur l’avenir, les leçons du passé se trouvent dans l’angle mort. C’est pourtant à partir de son histoire personnelle qu’un individu peut anticiper l’avenir et s’y projeter. C’est un paradoxe anthropologique de ne jurer que par le progrès.

Par glissement successif, la mission de transmettre des savoirs se substitue à la compétence, à la formation. Élever les consciences est une notion surannée. Il faut aujourd’hui que l’enseignement favorise la flexibilité et l’adaptabilité des futurs travailleurs.

Je vous pose donc cette question, à vous lecteur : « la mission de l’enseignement doit-elle être avant tout sociale, doit-elle plutôt fournir un corpus de savoir ou préparer l’émancipation du citoyen ou encore permettre aux étudiants de trouver un emploi ? » Un peu de tout ça ?

Habituellement, dans un état dit républicain et démocratique, seule la politique a le pouvoir de fixer ces règles. Par politique il faut entendre que nos représentants peuvent orienter les grandes missions de l’enseignement. Par représentant il faut entendre, les serviteurs de l’intérêt général. Ils sont, normalement, une extension du peuple. Ils appliquent sa volonté et servent ses intérêts.
Faut-il donc comprendre, au vue du glissement progressif du concept d’enseignement, l’expression d’une volonté populaire à être plus flexible, plus adaptée au désidérata du marché du travail ?
Si votre scepticisme insolent vous fait dire que c’est plutôt les besoins de l’économie actuelle qui modèlent le devenir de l’enseignement, doit-on comprendre que nos représentants appliquent la volonté des acteurs économiques ?

Pourtant la Constitution précise que rien ne doit se mettre entre le citoyen et l’état.

Alors on peut légitimement se poser cette question : sommes-nous en démocratie ? Sommes-nous en République ?

(Soupir) Mais dites-moi … Ça sent la théorie du complot votre histoire non ? Ne seriez-vous pas des conspirationnistes qui s’ignorent ?

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