Gestion photovoltaïque ou le sens de l’anticipation

Ou la logique du capital et ses conséquences non anticipées expliquée aux verts !

En 2007, au sortir de l’élection présidentielle, le tout frais omni-président, avec son panel représentatif de la population écologiste française, décide, lors d’un Grenelle de l’environnement, d’encourager fortement le passage aux énergies renouvelables. C’est dans l’air du temps, et il convient de laisser un peu de place médiatique à ce nouveau groupe de lobbying afin d’asseoir plus encore une politique basée sur l’image, le mouvement et ce que j’appelle « l’esthétique immédiate », sorte de monde « tout beau, tout de suite » dans lequel nous vivons depuis une grosse décennie. Le calcul semble plutôt bon car, non content de satisfaire les tous frais convertis au vert, on nous explique que ce nouveau plan permettra le développement d’une nouvelle économie, donc qu’il pourra participer à une croissance garantie. Et qui dit croissance, dit budget en hausse, donc emprunt, donc intérêts, donc dette. En somme, on peut continuer de vivre au dessus de nos moyens… Mais passons sur ces questions d’ordre philosophico-politico-économiques pour entrer dans le vif du sujet.

Je suis courtier depuis 2005. Pas de ceux qui courent sur les marchés, non. De ceux qui interviennent auprès des particuliers et des entreprises pour aider ces derniers à trouver une réponse favorable à leurs projets auprès des établissements bancaires, et aux meilleures conditions. Je dois avouer que le début de ce plan m’échappe totalement. De toute façon, rien n’est encore en place et les nouveaux organismes fraichement créés pour la cause ne sont pas prêts alors même que les demandes commencent à affluer. De mon côté, après cinq années de service avec mes associés, je décide, pour des raisons géographiques et personnelles, de continuer seul. Non sans quelques doutes sur l’avenir de la profession toutefois (nous pourrons l’exprimer une autre fois). Et, avant de réellement me lancer à titre individuel, je fais une pige de quelques mois en tant que commercial auprès d’un fournisseur, poseur de panneaux photovoltaïques d’envergure nationale. J’en profite donc pour apprendre comment fonctionne la chose. Nous sommes déjà au début de l’année 2010.

L’intermède est instructif mais le métier de commercial qui frappe aux portes ne me convient définitivement pas. Je retourne donc à mes amours précédents et j’ai désormais la capacité à intervenir sur les financements de parcs photovoltaïques privés. Breton, d’obédience paysanne, je ne mets pas longtemps avant de voir arriver sur mon bureau des dossiers de demandes de financement de bâtiments agricoles avec toitures « solaires ». La moyenne de ces financements ira de 800 000 € à 1,5 M€. Habitué à gérer des dossiers de financements immobiliers, je rentre là dans un nouveau monde. Mais, connaissant les modes de calcul, je m’adapte assez vite et trouve les bons interlocuteurs auprès des établissements bancaires.

Pour commencer, il faut savoir que l’encouragement suscité par ce plan à fait naître bien des vocations. Les bureaux d’études photovoltaïques fleurissent et les projets se multiplient. On parle de chiffres ahurissants, évoquant un nombre de projet totalement dingue. La suite nous dira que la grande majorité de ces projets ne verra jamais le jour, pour cause de défaut de financement. L’argument de vente est simple. Vous souhaitez construire une nouvelle stabulation, un nouveau bâtiment de stockage, une nouvelle porcherie, parce que les nouvelles normes européennes vous y obligent. Si vous le construisez « sec », à toiture classique, vous mettrez quinze à vingt ans à l’amortir. Si au contraire vous y ajoutez le supplément photovoltaïque, certes le tout vous coûtera plus cher, mais la promesse de rachat d’électricité, que vous aurez produit, par EDF vous permettra d’amortir la totalité (bâtiment + toiture) en moins de dix ans. Une aubaine. L’affaire se présentant rentable pour le porteur de projet, intéressante pour le bureau d’études et médiatiquement attrayante pour les politiques, il n’y a plus qu’à y aller.

Et c’est là que j’interviens. Récolte des données et informations de toute part (bilans et/ou prévisionnels du porteur de projet, données du bureau d’études, données techniques des fabricants du matériel, etc…). Rien n’est oublié.

Afin de valider ces dossiers assez complexes, les banques nous demandent, outre le passage obligé par les multiples directions locales et régionales, de présenter les dossiers complets à des organismes spécifiques nommés SOFERGIES. Chaque établissement, ou groupe d’établissements bancaires, possède sa propre SOFERGIE et les dossiers sont analysés de manière extrêmement méticuleuse. Hors de question par exemple de poser des panneaux dont on ne connaîtrait pas ou très mal la rentabilité à moyen et long terme. Le détail de chaque composant, les garanties de constructions, de pose, et d’entretien sont vérifiés. Tous les contrats sont de même dépiautés. En gros, le discours officiel nous annonce qu’il est primordial de savoir ce que l’on pose, qui le pose et qui le gère. Ça paraît plutôt sain finalement. Pas de panneaux chinois bon marchés sur le sol français en somme. Le message est clair.

Il faut savoir qu’à ce moment là encore, la prime de rachat du Kilo Watt / Heure (PTF) est de près de 60 centimes. Et, de manière à insuffler de la confiance aux jeunes entreprises se lançant dans le marché, cette PTF est conservable deux ans. C’est-à-dire que si vous vous enregistrez comme porteur de projet en septembre 2009, vous avez jusqu’en septembre 2011 pour vous raccorder aux tarifs de 2009, même si les tarifs de rachat baissent entre temps. Ce qui laisse 2 ans pour faire les études et monter les dossiers. Personne ne semble pressé… Et surtout pas les banques.

Pendant ce temps, les constructeurs de bâtiments agricoles et industriels enregistrent un nombre de contrats incroyables. De façon à pouvoir faire face à la demande et en prévision du surcroît d’activité, ces entreprises embauchent, se développent, investissent, faisant totalement confiance à l’Etat français. De même, les bureaux d’études s’agrandissent et continuent de se multiplier. Le filon semble être bon, même pour moi. Je décide donc d’y consacrer du temps.

Au fur et à mesure de mes démarches pour mes clients (j’ai alors une dizaine de dossiers éparpillés sur le territoire français), j’apprends des choses, et je me rends compte que tout cela fonce droit dans une impasse, pied au plancher, sans rétroviseurs. Mais j’y crois, alors je défends mes dossiers.

La première chose qui me met la puce à l’oreille est le temps de gestation d’un dossier, simplement au niveau financement. Plus d’un an pour obtenir des réponses définitives, bien entendu toutes négatives… Je décide de creuser plus encore et j’obtiens des explications :

– la première est strictement bancaire. Certains banquiers m’expliquent le peu d’intérêt qu’elles ont à financer ce type de projet. En effet, il faut savoir qu’une banque se nourrit sur le flux de son client. Ce qui transite sur les comptes bancaires est revendu sur les marchés. Hors, un financement d’1M€ ne rapportera qu’un quart à un tiers de la somme prêtée par an, soit un ratio largement inférieur à 1, là où l’investissement dans un restaurant aura par exemple un ratio de 2,5 à 3. Même si la chose est rentable pour le porteur de projet, elle ne l’est pas du tout pour l’établissement financier. Partant de là, les projets inférieurs à 500 000 € seront financés pour certains car peu coûteux à l’entrée, et ceux supérieurs à 4M€ également car très bons en termes de communication pour la banque qui financera. Entre les deux, trop cher à l’entrée, pas assez gros pour communiquer. C’est assez cynique mais nous vivons dans ce monde là ;

– la deuxième est plus surprenante. Alors que je reçois enfin l’aval d’une SOFERGIE pour un dossier, je recontacte la direction locale de l’établissement bancaire « mère » afin d’entériner la chose. A ma surprise, mon interlocuteur me dit que de toute façon, sa banque ne financera pas ! Après une brève hésitation, il se lève, va fermer la porte de son bureau, et me raconte :

« Nous avons eu une réunion en fin d’année dernière (ndlr fin 2010) avec mes homologues sur toute la France. Durant cette réunion, nous avons eu la visite d’un gros groupe distributeur d’énergie français. Inutile de vous donner le nom. Et, disons que… On nous a fait comprendre qu’il n’était pas dans notre intérêt de financer ces projets, trop coûteux pour le groupe en question. La pression est trop forte. On n’ira pas… »

Fin de l’explication…

– un peu plus tard, une troisième explication est venue conforter le sentiment d’arnaque nationale sur la chose. Celle là est plus connue. Tout était prémédité. En fait, EDF a sa propre filiale de pose de panneaux PV mais, sur ce sujet, elle n’est pas en situation de monopole. Et une campagne de publicité s’avère bien trop coûteuse. D’autant que le résultat n’est pas garanti. Laissons donc le commun des mortels défricher le terrain, semer les graines et on récoltera le blé après, tranquillement. En d’autres termes, on encourage l’énergie verte. On laisse les entrepreneurs se casser les dents. On verrouille les financements et, une fois que tous les petits se sont cassés la gueule, on ramasse tout et on sera presque tout seul. Encore une fois, plus que cynique.

La conséquence est simple. La grande majorité des projets ne verra jamais le jour. C’est donc autant de bureaux d’études, de constructeurs de bâtiments, d’industriels, d’agriculteurs, etc. qui vont mettre la clé sous la porte pour préserver les bénéfices à long terme de notre chère EDF… Mais il y a eu une conséquence que ces bons vieux énarques manipulateurs n’avaient sans doute pas anticipé, du moins, pas à cette échelle ou pas aussi vite.

Les porteurs de projet se retrouvant sans financements, il fallait trouver une solution pour que les bâtiments, l’outil de travail principal des agriculteurs, se construisent sous peine d’arrêt d’activité. On a d’abord essayé de revenir sans toiture PV, mais l’amortissement ne se faisait plus aussi bien et les banques ont dit non. Plus qu’une seule solution alors : l’investisseur privé.

J’ai donc repris mon téléphone et ai contacté des groupes d’investisseurs. Assez rapidement, les discussions se sont amorcées. Sur le principe, un investisseur va faire office de banquier. Il finance le tout (bâtiment + toiture) mais c’est lui, et lui seul, qui récupère l’intégralité des produits de la vente d’électricité à EDF. Et sur un contrat à 60 cts garanti sur 20 ans et indexé, de surcroît, sur le coût de la vie et le coût des produits manufacturés, cela équivaut à un rendement allant de 10 à 14 % environ, selon les projets. Rentable donc. Tout le monde est donc gagnant : l’agriculteur obtient son bâtiment pour zéro euro et l’investisseur se fait son blé. Sauf que le bureau d’étude solde son travail et rentre à peine dans ses frais (quand il n’est pas carrément exclu de la tractation), le constructeur de bâtiment, trop cher, se fait remplacer par un autre moins cher et c’est l’investisseur qui décide alors quels seront les panneaux posés. Autrement dit, un allemand arrive avec 50 M€ et décide, pour optimiser son investissement, de choisir le constructeur, les panneaux, les composants électriques et d’amener sur place son constructeur et ses propres monteurs. Résultat : zéro euro pour les travailleurs français. Dépôts de bilan à la chaîne, chômage et quasi extinction de la filière.

La chose se sait vite et, si les allemands et les espagnols sont les premiers à se servir, d’autres venant de plus loin ne tardent pas à arriver. Et c’est panique à tous les étages :

– trop de failles existent dans les contrats liés à la PTF et les investisseurs n’ont aucun mal à s’accaparer ces derrniers en lieu et place des porteurs de projet qui leur cèdent volontiers pour obtenir leurs bâtiments, gages de travail et de mise aux normes européennes ;

– tous les jours, j’ai alors l’appel de différents constructeurs de bâtiments et autres promoteurs du « solaire » me mettant à disposition des dizaines de chantier, prêts à céder leur PTF pour ces chantiers afin de rentrer dans leur frais et de pouvoir continuer leur activité. Charge à moi (et à bien d’autres) de trouver des investisseurs pour réaliser ces chantiers ;

– de son côté, l’Etat voit la chose d’un mauvais œil et change totalement le plan avant même l’échéance des cinq ans, en décidant un moratoire sur le PV et en divisant les tarifs par deux pour les nouveaux contrats. Tarifs qui seront mis à jour tous les trois mois, ceci rendant impossible le financement de nombre de dossiers pour plusieurs raisons : rentabilité nulle (prix des panneaux trop élevés), temps de gestation d’un dossier en banque trop long pour survivre au trimestre, et, cerise sur la gâteau, demande aux porteurs de projets d’avoir d’abord un accord de financement avant de valider la PTF !

Autrement dit, on demande aux porteurs de projets de faire valider par leur banque un plan de financement sur un chiffre de base fictif, susceptible de changer totalement tous les trois mois. Inutile de dire qu’aucune banque ne peut financer un business plan sans fondement. Sur ce dernier point, j’ai d’ailleurs appelé la cellule d’EDF chargée de délivrer la PTF, sise à Tours et lorsque j’ai expliqué qu’il était impossible pour un financier de valider un accord de financement tant qu’il n’aurait pas la valeur de rachat de l’électricité, j’ai eu une réponse dont je me souviendrai longtemps : « Ah ! C’est pour ça alors, que l’on ne reçoit pas de dossiers… »

Là, c’est le sommet du sens de l’anticipation et de l’incompétence de nos élites. A moins, bien sûr, que la chose ne soit voulue encore une fois.

Les conséquences de cette gestion calamiteuse du solaire en France sont donc multiples :

– crise de confiance, voire défiance exacerbée envers le personnel politique et les grandes entreprises française, dont les banques ;
– chômage, faillites et perte de pouvoir d’achat pour tous les acteurs économiques de ce secteur d’activité. Quasi extinction de la filière (à part EDF ENR) ;
– augmentation des tarifs de l’énergie pour compenser la perte due à la distribution des rentes électriques sur les contrats de 20 ans ;
– fuite de plusieurs milliards d’euros du pouvoir d’achat des français vers des investisseurs privés pour la plupart étrangers ;
– fiabilité et contrôle sur la qualité des matériaux utilisés totalement nuls…

Voici donc le récit, j’espère clair et compréhensible, de mes aventures « d’insider » dans le monde du financement et du photovoltaïque. Il très difficile d’estimer le montant réel de la fuite de capital que procurera sur 20 ans cette bourde (entre 20 et 50 milliards d’euros sans doute, peut être plus), mais une chose est sûre, nous n’en sommes qu’au début du règlement de cette nouvelle dette, contractée par les plans des énarques décideurs des grandes entreprises et de l’état, et par la volonté farouche des établissements bancaires français de regarder leur propre rentabilité à court terme sur les marchés qu’une pérennité d’un secteur économique à moyen/long terme…

Il s’agit, sans conteste, d’une des raisons de l’augmentation exponentielle des tarifs de l’énergie en général et de l’électricité en particulier.

Aujourd’hui, EDF ENR est leader en france sur le marché du photovoltaïque…

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A propos de l'auteur :

De formation universitaire en gestion financière de l’université de Constantine (Algérie), j’ai travaille comme cadre dans l’Administration. Actuellement, je suis consultant dans un cabinet d’affaires. Je suis intéressé par tout ce qui se rapporte à l’actualité nationale et internationale. Je tente de temps à autres un essai sur un sujet d’actualité. Je considère que la personnalité d’une personne peut être lue à travers ses écrits.

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3 commentaires

  1. Nicolas dit :

    Encore une histoire de fric, pitoyable…

  2. Lalo dit :

    Super intéressant!!

  3. nicolas.A dit :

    En fait, c’est toujours pareil. L’élite défend ses propres intérêts et peu importe les moyens

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