Une assemblée tirée au sort ? (Libération)

Clément Sénéchal

Clément Sénéchal

Ça y est, les « grandes manœuvres » commencent. Le mouvement du M6R, en faveur d’une 6ème République et d’une constituante, se veut fédérateur ; ainsi, Jean-Luc Mélenchon s’est déclaré ouvert à un système de désignation des citoyens constituants aussi bien électoral que par le tirage au sort. Mais, bien évidemment, le tirage au sort  fait grincer beaucoup de dents au sein de son propre parti, le Parti de Gauche. Car les professionnels de la politique ne voient pas d’un bon œil l’arrivée de contrôles citoyens ; la plupart d’entre eux sont effrayés de voir arriver des concurrents non professionnels, justement. Leur réaction est prévisible, tout bêtement corporatiste.

Nous relayons ici une tribune co-signée par plusieurs « pourfendeurs » du tirage au sort, dont Clément Sénéchal (connu pour avoir été monsieur Twitter de JLM pendant la campagne présidentielle de 2012), qui s’était déjà fendu d’une tribune contre le tirage au sort il y a deux mois, intitulée « Réaffirmer le politique : pour une Constituante élue. Contre l’arbitraire du tirage au sort » (voici la réponse d’Etienne Chouard à cette tribune).

Voilà, le contexte étant exposé succinctement, je vous laisse apprécier cette nouvelle tribune, collective donc, co-signée notamment par Clément Sénéchal dans le journal Libération. Rien que le visuel choisi est inutilement péjoratif… 🙂

J’en profite pour lancer un appel officiel au M6R : le Cercle des Volontaires (mais également d’autres médias citoyens) souhaite organiser des débats filmés sur le thème central des avantages et inconvénients du tirage au sort et de l’élection, notamment pour la désignation des citoyens constituants. Nous pensons en effet qu’il est primordial que les citoyens puissent s’emparer de cette question essentielle, elle ne devrait pas être discutée uniquement par des spécialistes et par tribunes interposées.

Raphaël Berland


tirage-au-sort-300L’idée du tirage au sort des constituants fait son chemin mais elle n’est pas une solution pour renouveler notre démocratie.

Au milieu des efforts intellectuels nombreux fournis pour renouveler notre démocratie moribonde, l’idée du Tirage au sort (TAS) fait son chemin. Dans le champ universitaire, autour de Loïc Blondiaux ou Yves Sintomer par exemple, dans les librairies, avec l’essai à succès de David Van Reybrouck, Contre les élections (Babel, 2014), ou sur la toile, à travers les vidéos virales d’Étienne Chouard et les interventions intempestives de ses affidés notamment par des blogs ou des forums de discussion. Ce mouvement, qui progressait à bas bruits, a été relancé à la faveur du débat récemment ouvert pour une Sixième République et pour une Assemblée constituante : faut-il tirer les constituants au sort ? Le TAS sera-t-il le prochain principe d’attribution des charges publiques, législatives notamment, dans la perspective d’un nouveau régime ?

Si le TAS offre la perspective alléchante d’en finir avec les « politiciens professionnels », bien trop souvent méprisants envers leurs électeurs et serviles envers les grands de ce monde, il ne résiste cependant pas à l’analyse républicaine et relève d’une vision naïve, voire dangereuse, du politique. Elle est naïve, parce que, sans aller jusqu’aux analyses marxienne ou gramscienne de l’idéologie dominante et de l’hégémonie culturelle – par laquelle la classe dominante, tant qu’elle existe, influence spontanément et en profondeur toute conscience individuelle qui n’est pas munie d’un solide antidote théorique – d’innombrables expériences de psychologie sociale suffisent à battre en brèche l’idée selon laquelle la lumière de la raison et de l’intérêt général jaillit de toute discussion collective menée à l’abri des « partis » ou des « lobbys ». Comment, en effet, se protéger sérieusement, en tant qu’individu, de l’influence de ceux qui contrôlent les grands médias, du pouvoir de ceux qui détiennent les capitaux, de l’inertie de l’administration technocratique et surtout de la terreur politiquement incapacitante de la « crise » économique ? Comment imaginer que le poids de toutes les idées reçues que ces pouvoirs imposent, cesse subitement de peser sur des députés par le seul fait qu’ils seraient tirés au sort ?

La seule force capable de faire contrepoids aux préjugés et aux intérêts de classe demeure, n’en déplaise à l’individualisme théorique des pro-TAS, la force collective – des partis ou associations – condensée dans un même mouvement pour le pouvoir et la présentation d’un programme clair. Bien entendu, la forme partidiaire – et l’engagement militant avec elle – souffre aujourd’hui de discrédit : le parti idéal n’existe pas, il reste toujours à en améliorer l’organisation interne pour éviter les travers existants et les catastrophes du passé : mais qu’il faille encore en forger la (contre) culture commune ne le rend pas moins indispensable.

En outre, l’élection des représentants par le vote populaire, en soumettant au choix du grand nombre le concours de projets de société différents, demeure la façon la plus démocratique de trancher des arbitrages qui, dans une société capitaliste, opposent des intérêts différents voire contradictoires. En démocratie, la conflictualité s’épuise et se régénère dans les discours et les mobilisations qui animent l’espace public.

Bien sûr, il serait souhaitable que l’assemblée soit plus « représentative », au sens sociologique du terme qu’elle ne l’est. Mais ce n’est pas cela qui cause le déficit démocratique de nos institutions : si l’on ne croit plus dans la politique aujourd’hui, c’est d’abord parce que le système représentatif a concentré tout le pouvoir de décision au sein des seuls représentants. Il a réduit les citoyens à ne jouer qu’un rôle d’électeur. Sitôt que ses représentants sont élus, le peuple est esclave, il n’est rien.

Une assemblée tirée au sort ? La belle affaire si rien n’est fait pour contrebalancer et contrôler le pouvoir absolu de ses représentants. Quant à la remise en cause insidieuse du droit de vote, elle ne peut mener qu’à une passivité politique redoublée du corps social. Pour accroître la circulation du pouvoir, le contrôle entre les institutions et la société civile, on peut recourir au référendum révocatoire, au référendum d’initiative populaire, au droit de pétition (assorti d’un devoir de les traiter par les pouvoirs), à des assemblées locales dotées d’une portion de pouvoir législatif, à l’interdiction du cumul des mandats, à une définition plus stricte de la nature du mandat…. Autant de solutions possibles pour revaloriser le seul souverain qui soit : le peuple.

Auteurs :

Pierre Crétois (philosophe)
Jean-Numa Ducange (historien)
Mathilde Larrère (historienne)
Stéphanie Roza (philosophe)
Clément Sénéchal (sociologue)

Source : Libération

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A propos de l'auteur :

Je suis Webmaster depuis 1998, et producteur de musique reggae (Black Marianne Riddim). Je suis un grand curieux, je m’intéresse à beaucoup de sujets (politique, géopolitique, histoire des religions, origines de nos civilisations, …), ce qui m’amène à être plutôt inquiet vis-à-vis du Choc des Civilisations que nos dirigeants tentent de nous imposer.

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6 commentaires

  1. Mr. STROZZA dit :

    Bonjour,

    En effet, il est très important de voir, rapidement, les citoyen prendre les choses en main. Il ne faut pas laisser le soin aux « philosophes, historiens et sociologues » de faire leur propagande. Quelques « échanges » avec Pierre Crétois, ce matin par tweets interposés, m’ont permis de prendre la température et de voir à quel point leur capacité de débat est limité. J’ai tout de suite été taxé de paranoïa ; adepte de la théorie du complot, en demandant de qui venait la « commande » pour cette drôle de tribune traitée très rapidement et superficiellement par leurs auteurs. J’ai répondu qu’étant juif moi même, je devais tout naturellement ne trouver du coté complotiste et non de ceux qui le dénonce… J’ai donc été traité de « lowlevel » et la conversation s’est arrêté là. Donc, oui ils ont peur de perdre leur job par voie de conséquence (n’étant pas politiques eux mêmes), oui les constituantes sont un danger pour eux, oui nous pouvons prédire un déferlement de propagande Goebbellsienne si d’aventure l’histoire du tirage au sort prenait de l’ampleur. Enfin, il faut expliquer le TAS… Pour qui, comment, quels essais, où, avec quel accompagnement, etc… Nous devons défendre le peuple, la nation, les gens, les pauvres, tout ce que vous voulez… Mais la décision, bonne ou mauvaise doit venir de nous. Quitte à se tromper, vaut mieux se tromper soit même que d’être trompé par les autres.

    Bien cordialement.

    Mr. STROZZA

  2. Clément dit :

    C’est dommage de voir des gens a priori dans le camp du peuple mettre à l’envers et salir ce qu’il y a de bon dans le TAS, j’espère que personne ne sera dupe des contres vérités étalées ici.
    Consultez la réponse de Chouard à Sénéchal (lien en début d’article) si le discours de ses fantoches vous fait douter du TAS.

    • eric dit :

      Je l’ai lu. Trés bon. Le pauvre gamin se fait plier en quatre. On se demande ce qui l’emporte de la kitscherie ou de la mauvaise foi. Je me suis aussi demandé si c’était une initiative de type Kamikaze d’un apparatchik qui voudrait se faire mousser ou si c’est un truc concerté, ce qui est peut-être pire s’ils se sont réellement mis à plusieurs pour pondre un truc aussi pathétique 🙂 Que cela vienne du PG en dit long sur la ruine de la gauche. Visiblement, les pauvres n’ont toujours pas compris pourquoi ils avaient perdu en 2012 alors qu’il y avait un boulevard à gauche. C’est peut-être qu’il y a un problème dans votre logiciel les gars, non ? Ah non j’oubliais, ils ont toujours raison (c’est la fameuse élite éclairée comme dit Chouard ). Heureusement remarquez, qu’est-ce que ce serait sinon ???!!!

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