« Le Serment » : la série historique qui déplaît au CRIF

The-Promise-le-serment-600Dans la nuit du 31 décembre 2014 au 1 janvier 2015, la chaîne franco-allemande arte a rediffusé l’intégralité de la mini-série Le serment, réalisée en 2011 par le cinéaste Britannique Peter Kaminsky. Lors de sa première diffusion sur Canal + (coproductrice avec arte) en 2011, la série avait provoqué l’ire du CRIF, qui l’avait jugée « orientée et remplie de stéréotypes anti israéliens et anti juifs ». Richard Prasquier, alors président du CRIF, n’avait pas ménagé ses efforts, adressant un courrier au président du directoire de Canal + comme au président du CSA pour les « alerter ».  Après avoir regardé l’intégralité de la série, nous nous sommes demandés quels en étaient les éléments ayant permis au réalisateur de bénéficier de cette promotion spéciale que le CRIF a bien voulu lui faire, en usant du (désormais classique et malheureusement terriblement prévisible …) du chantage à l’antisémitisme. Décryptage.

Le serment raconte l’histoire d’Erin, jeune fille Britannique découvrant par hasard le journal de son grand-père Len, parti soixante ans plus tôt en mission militaire en Palestine, alors contrôlée par la couronne d’Angleterre sous le mandat de l’ONU. Erin s’apprête elle-même à s’envoler pour Israël, afin d’y soutenir son amie anglo-israélienne Eliza partie y effectuer son service militaire. Toute la série est structurée sur un parallèle dynamique et intelligent sur les expériences croisées d’Erin et de Len en Palestine et en Israël.

Lionel Walter Rothschild

Lionel Walter Rothschild

Voilà qui permet de revenir sur une période peu connue et pourtant décisive de l’histoire de la Palestine : celle du mandat britannique qui s’exerça de 1922 à 1947 et qui visait, selon les termes de la déclaration d’Arthur Balfour à L.W. Rothschild (1917), à l’établissement d’un « foyer national juif en Palestine ».  Le serment ne revient malheureusement pas sur les origines de ce mandat, et n’entame son intrigue qu’en 1945. Alors que les troupes Anglaises de cette histoire débarquent en Palestine après leur mobilisation sur le vieux continent durant la seconde guerre mondiale, elles doivent endiguer les flux massifs de migrants Juifs venus eux aussi d’Europe, sur des embarcations de fortune au péril de leurs vies, pour rejoindre la terre que les militants sionistes leur ont promis.

Ayant libéré le camp allemand de Bergen-Belsen avant d’être envoyé en Palestine, Len est sans cesse confronté à sa culpabilité, décuplée lorsqu’il doit gérer un camp de migrants Juifs dont certains ont débarqué d’Europe avec leur uniforme concentrationnaire à même la peau. « Les Allemands ont détruit nos familles et nos foyers, ne détruisez pas nos espoirs », peut on lire sur la banderole d’une embarcation chargée de Juifs clandestins se jetant à le mer pour atteindre les plages de Palestine. Dans l’un des épisodes, Len s’entretient avec un membre de l’Irgoun (milice sioniste clandestine) capturé par l’armée britannique , qui lui révèle comment les militants sionistes Européens ont transféré des milliers de Juifs directement des camps d’Allemagne jusqu’en Palestine, au nez et à la barbe des Anglais.

Par ailleurs, la série décrit les stratégies de culpabilisation des troupes Anglaises par les radios sionistes de l’époque, sommant les soldats « Britannico-nazis » de cesser d’appliquer les quotas d’immigration, et leur demandant de libérer les Juifs clandestins des camps de rétention. Une stratégie de « nazification » n’étant pas sans paradoxe, puisque tout en culpabilisant les mandataires Anglais, les organisations sionistes créent des « city hospitality clubs » dans lesquels de jeunes Juives sont chargées de séduire les officiers Britanniques afin d’en faire des sympathisants de leur cause, ce qui causera bien des problèmes à Len, victime à la fois du double jeu permanent de la diplomatie anglaise comme de celui des sionistes Juifs, puisqu’il tombera amoureux de Clara, une jeune Juive immigrée de Berlin, qui se révélera être  une violente activiste de l’Irgoun.

Une fois arrivée en Israël, Erin fait pour sa part la connaissance du frère d’Eliza, que cette dernière qualifie elle-même d’Israélien « antisioniste ». On comprend pourquoi ce genre de définitions peut déplaire à des organisations telles que le CRIF. Qualifier un Israélien d’antisioniste, c’est admettre que ces deux termes n’ont rien de contradictoire, ce qui pulvérise l’amalgame entretenu à dessein entre antisionisme et antisémitisme. Paul, le frère d’Eliza, est membre de l’organisation des « combattants pour la paix », une organisation réelle, regroupant des vétérans Palestiniens et Israéliens ayant décidé de poser les armes pour entamer le dialogue. C’est en le suivant dans une réunion de cette organisation à Naplouse qu’Erin fait la rencontre d’Omar, un jeune Palestinien ayant combattu avec les martyrs d’Al-aqsa (une milice du Fatah) avant de rejoindre lui aussi les combattants pour la paix. Lorsqu’Omar (arabe Israélien), Erin et Paul tentent de rentrer en territoire israélien, ils sont témoins du traitement que subissent les Arabes à la frontière, obligés de passer dans un un couloir confiné et grillagé qui ressemble plus à un corridor à bestiaux qu’à un point de contrôle.

Lorsqu’Erin invite naïvement Omar dans la maison de ses hôtes, les parents de Paul et d’Eliza, elle est confrontée à la complexité des rapports humains, au-delà des beaux discours. Le père d’Eliza, un ancien général renommé de l’armée israélienne, se proclame « de gauche » à qui veut bien l’entendre. Une posture qui ne trompe pas son propre fils Paul, qui considère que la gauche institutionnelle cautionne ouvertement l’expansion sioniste, et permet de la justifier en proférant un semblant de discours contestataire, donnant à l’état d’Israël les lettres de noblesse « démocratiques » lui permettant de couvrir la réalité d’un état militaire dont la majorité des gouvernants furent des hauts responsables militaires avant d’entamer une carrière politique. Au-delà de leur posture « de gauche », la gène des parents est palpable, lorsqu’ils se trouvent plus ou moins contraints d’inviter un Arabe à dîner à leur table au sein de leur propre maison. Paul ironise sur cette situation auprès d’Erin qui culpabilise d’avoir généré l’embarras: grâce à toi, c’est certainement la première fois qu’ils entretiennent un dialogue réel avec un Arabe, lui explique-t-il.

Le Sergent Len Matthews

Le Sergent Len Matthews

Le voyage d’Erin se poursuit donc au gré de la lecture du journal de son grand-père, dont elle découvre au détour d’une enveloppe collée sur une page qu’il contient la clef de la maison de Mohammed, un Palestinien expulsé de chez lui en 1947, à qui Len avait promis de rendre un jour la fameuse clef. C’est pour accomplir le serment de son grand père qu’Erin se rend clandestinement à Hébron, ville palestinienne de Cisjordanie que l’on découvre dans le film encerclée par l’armée de Tsahal. Elle y découvre la maison de Mohammed, habitée par des colons qui la dénoncent auprès des militaires israéliens. Elle y est également témoin des scènes de violence perpétrées par les mêmes colons couvrant de pierres le passage de jeunes filles Palestiniennes rentrant de l’école. Arrêtée par l’armée, elle est incarcérée dans la base israélienne où Paul faisait son service quelques années plus tôt. Alors qu’il vient la sortir d’affaire, la base est prise par le feu ennemi. Elle est choquée de voir Paul défendre la base aux côtés de ses anciens  frères d’armes de Tsahal. « Tu avais dit que tu ne pourrais plus jamais reprendre les armes » lui rappelle-t-elle. Confrontée à la complexité de la situation, elle a du mal à comprendre la réponse de Paul ayant naturellement défendu les amis auprès desquels il avait passé une partie de ses années de service : « ça s’appelle la loyauté », lui répond-il.

Elle est confrontée à la même contradiction dans le camp opposé, lorsque sa quête des descendants de Mohamed la conduit à traverser les tunnels menant à Gaza en compagnie d’Omar. Elle réalise alors que le jeune homme, pourtant lui aussi engagé auprès des « combattants pour la paix », n’hésite pas à profiter du voyage pour transférer des armes en territoire occupé. De plus, c’est dans la maison d’une jeune fille s’étant fait exploser en Israël que conduit leur voyage. Erin en est doublement choquée, dans la mesure où elle a elle-même été victime d’un attentat en compagnie de Paul, duquel ils ont miraculeusement réchappé. La série insiste de manière intelligente sur ce point : dans un camp comme dans l’autre, la violence frappe toujours en premier lieu ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre. Ce sont les civils qui paient le prix le plus lourd. Erin le réalise une fois de plus, lorsque la très jeune sœur de l’adolescente s’étant fait exploser sert de bouclier humain à des soldats de Tsahal en pleine zone de combat. Une pratique inspirée de faits réels, même si la justice israélienne a officiellement condamné ce genre de pratiques. Toujours est-il que nous ne savons pas si elles sont toujours d’actualité, dans la mesure où les zones de conflit sont de plus en plus difficiles à couvrir pour les journalistes.

Erin Matthews

Erin Matthews

Durant le dernier épisode se déroulant en partie à Gaza, la série ne met pas de côté les animosités fratricides au sein du camp palestinien lui-même. Omar étant affilié au Fatah, il se sent particulièrement menacé et sait qu’il met sa propre vie en danger lorsqu’il conduit Erin dans une zone contrôlée par le Hamas. Une subtilité narrative qui nous rappelle que ces luttes internes font également des centaines de morts chez les civils Palestiniens. Pendant des années, les deux groupes se sont accusés mutuellement de recevoir des financements de l’état d’Israël afin de faire chuter le mouvement adverse. Si les évènements de l’été 2014 ont mené les deux groupes à créer un « gouvernement de consensus », l’arrestation de plus d’une centaine de membres du Hamas dès le 15 juin de la même année par l’armée israélienne a mené le Hamas à réitérer ses accusations vis-à-vis del’autorité palestinienne. L’union demeure extrêmement fragile aujourd’hui encore.

En ce qui concerne l’histoire passée de la Palestine, l’auteur a pris soin d’évoquer deux moments historiques d’une importance capitale. D’une part, l’opération Agatha (29 juin 1946) à laquelle il est fait référence lorsque les soldats Britanniques effectuent des fouilles dans un village sioniste. Ils y cherchent des armes et des documents, cachés par les différentes milices sionistes pour préparer des attaques contre les Britanniques. On y découvre avec surprise que les milices sionistes cachaient alors des armes sous des écoles, ce que le gouvernement Israélien a reproché en 2014 au Hamas (parmi tant d’autres choses) pour justifier d’avoir ciblé des écoles de l’ONU dans ses bombardements « stratégiques ». On y découvre également que l’armée anglaise avait la naïveté d’employer des secrétaires Juives non Britanniques en Palestine, alors que les milices sionistes perpétraient des attentats réguliers sur ses bases. Les hauts gradés Britanniques ont d’ailleurs bien du mal à comprendre l’hostilité des militants sionistes à leur égard, dans la mesure où ils se déclarent eux-mêmes naturellement plus proches des Juifs voulant fonder un état en Palestine que des arabes habitant les lieux (une position qui n’était pas unanimement partagée au sein de l’armée anglaise).

Ce qui n’empêchera pas l’Irgoun de perpétrer un attentat contre l’hôtel King David (22 juillet 1946) abritant le secrétariat du gouvernement britannique de Palestine. 91 personnes y perdront la vie et 46 blessés seront déclarés. L’irgoun n’épargnera pas les Juifs, puisque 17 Juifs Palestiniens perdront la vie dans l’attentat, ainsi que 41 Arabes, 21 Britanniques, 2 Arméniens, un Grec et un Russe. Rappelons que les membres de l’Irgoun ayant perpétré cet attentat s’étaient déguisés en Arabes pour faire sauter le bâtiment. Le 31 octobre de la même année, le mouvement prit une ampleur internationale, puisque l’Irgoun fit exploser une bombe à l’ambassade anglaise de Rome (ce que la série ne mentionne pas).  Dans la mesure où Israël et ses porte-paroles assimilent régulièrement les différentes factions armées lui tenant tête à des organisations « terroristes », il est intéressant de constater que cet état a notamment vu le jour grâce aux types d’actions armées dont il se dit aujourd’hui victime. L’attentat de King David sonna le début des manœuvres menant la Grande-Bretagne à se retirer brutalement de Palestine, laissant libre cours au massacre du village de Deir Yassin, perpétré notamment par des membres de l’Irgoun le 9 avril 1948. Si l’on peut concéder au CRIF que la série se concentre uniquement sur l’émergence de milices Juives (type Irgoun) sans évoquer les révoltes arabes antérieures (1935-1939, une période qui n’est pas celle de l’intrigue), il est intéressant de constater que Menahem Begin (dont le nom n’est jamais mentionné dans la série), coordinateur de l’attentat de King David, du massacre de Deir Yassin et chef de l’Irgoun à partir de 1947, ne fut non seulement jamais condamné pour ses actes, mais accéda en revanche au poste de premier ministre de l’état d’Israël de 1977 à 1983.

Galil Agar

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2 commentaires

  1. 1337 dit :

    La série est tout simplement très bien réalisé, le coté flashback fonctionne très bien et les acteurs joue bien !! Je la conseil vivement ! (disponible sur t411 et maniacw4r3z en téléchargement)

  2. yod dit :

    Eccellente mini serie, qui, pour une fois nous montre plus objectivement comment l Etat d’Israel fut cree : Dans la terreur, les assassinats, la spoliation des terres palestiniennes, la haine, la victimisation et dans….la quasi indifference et impunite du reste du monde..une serie courageuse qui ne raconte que les faits..passes et presents..sans oublier les acteurs ..impeccables !!! Toute verite est bonne a entendre, si on veut avancer..formidable mini serie !!!

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