« Le 11 septembre français », revue de presse et décryptage de l’entreprise de propagande médiatique en marche

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Une du journal Le Monde au lendemain de la manifestation

Le quotidien Le Monde n’a pas mâché ses mots aux lendemains de l’attentat ayant frappé Charlie Hebdo ce mercredi 7 décembre 2014. « Le 11 septembre français », a-t-il titré dès Vendredi, nous avertissant dès son éditorial que cette comparaison devait s’effectuer « toutes proportions gardées ». Quelles sont les mesures exactes de ces « proportions » ? Nous sommes en droit de nous interroger à la lecture de la presse française de ces derniers jours. Le même éditorial du Monde nous met en garde contre « la récupération malsaine » des événements. Une récupération qui sévit malheureusement à l’intérieur même de ses pages, lorsque, choisissant un panel de personnalités pour commenter les événements, la rédaction « choisit » de donner d’abord la parole à une éminence de son propre conseil de surveillance : l’inénarrable Bernard-Henri Lévy (p.14). Sans surprise, l’ « intellectuel » millionnaire commande d’abord aux « responsables de la nation » de « prendre la mesure de la guerre qu’ils ne voulaient pas voir ». Mais de quelle guerre nous parle exactement cet ambassadeur autoproclamé, lui qui, voilà moins d’un an, fustigeait le gouvernement Britannique pour avoir eu la bassesse d’effectuer un vote parlementaire avant de se risquer dans une offensive meurtrière contre Bachar el Assad aux côtés des « rebelles » en Syrie ?’

Déformant complètement les concepts du (vrai) philosophe Michel Foucault en palabrant sur la « gouvernementalité » et la « biopolitique », notre rentier de penseur profite de cet « hommage » aux victimes pour faire des courbettes devant la « nation sœur » états-unienne et proclamer des louanges à la politique extérieure de John Kerry. Ce même John Kerry qui, il y a quelques mois encore, comparait fallacieusement la situation en Syrie à celle de la seconde guerre mondiale, nous disant qu’il était de notre devoir de bombarder ce berceau de l’humanité pour ne pas reproduire les erreurs des dirigeants des démocraties libérales qui signèrent les accords de Munich avec Hitler. « C’est notre Munich à nous», assénait-il en boucle, avec Laurent Fabius comme serviteur et porte-parole (se prévalant pour sa part du droit de vie ou de mort sur Bachar el Assad). Une comparaison douteuse que notre BHL reprend modestement à son compte, faisant de cet instant tragique « le moment churchillien de la V° république », référence au moment où Winston Churchill prit la décision de raser l’Allemagne par les bombes tout en promettant à son peuple « du sang et des larmes ». Les larmes et le sang n’empêchent pas notre édile de s’enrichir grâce aux malheurs de ceux aux dépens de qui il prétend rendre la justice, comme le rappelle son acolyte de toujours, l’avocat Gilles Hertzog:

 

Evidemment, BHL ne se prive pas au passage de culpabiliser les musulmans de France, projetant rien de moins que de « libérer l’islam de l’islamisme », en ordonnant aux pratiquants de cette confession de « clamer très haut, et en très grand nombre, leur refus de cette forme dévoyée de la passion théologico-politique », en prônant un « islam de tolérance, de paix et de douceur ». S’agit-il de « l’islam de paix et de douceur » des « rebelles » ayant mis la Libye, l’Irak et la Syrie à feu et à sang ? Notre justicier milliardaire nous éclaire : « des savants en religion » tel « l’imam de Drancy Chalghoumi » doivent faire comprendre à leurs fidèles que « le culte du sacré est, en démocratie, une atteinte à la liberté de penser ». Sûr de lui-même et fier de sa bêtise, notre subtil diplomate ne se demande jamais si son injonction de désacralisation absolue n’est pas une atteinte à la liberté de croire. La « solution » prônée par ce « nouveau théologien » comme l’appellait ironiquement Daniel Bensaïd, consisterait à doter l’islam d’un organe d’interprétation semblable au talmud… Comme si les traditions d’interprétation critique propres à l’islam n’avaient pas une histoire et une philosophie plusieurs fois centenaires.

 

 

Après quoi, le prosateur ne se prive pas de l’indécence d’une ode à sa propre gloire, nous rappelant avec quel succès il a pris part aux chaos bosniaque, maghrébin et afghan, tout en ayant le culot de réitérer son mensonge sur ses relations fantasmées avec le commandant Massoud, un « ami de vingt ans » qu’il n’aurait en réalité rencontré, en tout et pour tout, que deux heures dans le cours de sa vie trépidante…

 

Pour sa part, le sociologue Edgar Morin propose sur la même page « une grande confédération des peuples, ethnies, religions du Moyen-Orient » sous garantie de l’ONU comme « seule véritable issue pacifique (…) seul antidote au Califat ». Reste à savoir ce qu’il adviendrait de la souveraineté des nations et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes sous cette tutelle de la très partisane Organisation des Nations Unies … Reste à savoir également où s’arrêterait cette confédération du « Moyen-Orient ». Monsieur Morin accepterait-il d’intégrer Israël et les pays du Golfe à cette merveilleuse tutelle qu’on imagine exclusivement destinée à la Libye, à l’Irak à la Syrie, voire peut-être au Liban ? Les mandats Français sur la Syrie et le Liban et le mandat Britannique sur la Palestine, tous trois délivrés par la Société des Nations, une instance internationale comparable à l’ONU dans les premières décennies du XX° siècle, ne nous donnent-ils pas un contre-exemple historique qui devrait nous prévenir contre toute ingérence internationale (c’est-à-dire occidentale …) démesurée au Moyen-Orient ?

 

L’édition spéciale du 11 janvier du quotidien Libération donne quant à elle la parole à Dan Franck (p.15), un écrivain qui a la bonté de nous offrir un scoop journalistique de premier ordre, énoncé avec l’aplomb inébranlable de la certitude religieuse qu’il fustige : « Dieu, lui, n’est ni fasciste ni con, puisqu’il n’existe pas ». Une affirmation aussi arbitraire que péremptoire qui n’appelle pas le moindre commentaire … Mais les généralités énoncées par cet individu ne peuvent laisser de marbre lorsqu’elles atteignent le niveau de la banalité la plus saugrenue, lorsqu’il affirme par exemple que la religion est un facteur de guerres qui « convoque le fascisme à son chevet » « dans les cas extrêmes ». On pense au détour de telles allégations à la notion fumeuse de « fascislamisme » telle que propagée par le précité BHL (également actionnaire de Libération) … Il paraît (presque) inutile de rappeler que le nazisme, le fascisme et le stalinisme se sont bâtis sur des présupposés prétendant justement libérer « l’homme nouveau » de ses déterminations religieuses …

 

Néanmoins, on reconnaîtra à Libération le mérite de confronter ces propos à ceux de l’essayiste Patrick Viveret (p.14), critiquant explicitement l’amalgame du Monde assimilant le 7 janvier au 11 septembre. « L’extension du terrorisme alimenté par le fanatisme qu’exprime aujourd’hui Daech est une conséquence directe de la politique conduite par l’administration Bush en réponse aux attentats du 11 septembre », écrit-il. Telle est pour lui la nature de ces conséquences : « les atteintes majeures aux libertés organisées par le Patriot Act, les crimes contre l’humanité commis dans les camps de torture organisés par la CIA, les logiques de la peur et du repli qui conduisent aux régressions racistes malgré la présence historique d’un noir à la Maison Blanche », sans oublier la fabrique du chaos en Irak et en Afghanistan qu’il évoque également. Dans le même élan, l’avocat William Bourdon pointe du doigt « ceux qui n’ont eu de cesse d’entretenir l’idée à bas bruit que, dans chaque musulman, quoiqu’ils en disent, il y aurait un logiciel caché qui en ferait virtuellement toujours un apprenti sorcier, un ennemi de la république ». Ce dernier a par ailleurs l’intelligence de cette injonction : « il faut redire avec force que nous ne sommes pas en guerre et c’est le second piège. Le dire n’est pas mésestimer la gravité de ce qui s’est passé, ni même les menaces qui pèsent, c’est rappeler que cet abus de langage est lui-même lourd de menaces (…) La répétition obsédée du langage de la guerre porte en lui les germes d’une guerre civile latente et ce qui l’accompagne, un état d’exception qui ne dit pas son nom ».

 

L’éditorialiste du Figaro du Vendredi 9 pour sa part, comme on s’y attend, saute justement sur l’occasion pour prôner l’édification d’un état d’exception par le profilage et la surveillance généralisés des populations. « Une surveillance sans relâche est le seul moyen de nous protéger » souligne-t-il en gras. « En France, une nouvelle législation anti-terroriste, plus musclée, vient d’être adoptée. Alors faut-il aller encore plus loin ? Certainement ». Comment contester cette logique imparable ? Si les systèmes de surveillance généralisée n’ont pas fonctionné, ce n’est pas parce qu’ils sont inefficaces et inutiles, c’est parce que nous ne sommes pas allés assez loin dans le profilage systématique … L’éditorialiste ne dissimule pas son émoi devant les contradictions que cette solution pose au « sacro-saint principe des libertés individuelles », mais n’en présente pas moins cette alternative comme « le prix de notre sécurité, au nom de notre liberté ». C’est oublier le fondement de la démocratie moderne tel qu’énoncé par Benjamin Franklin : « quiconque est prêt à sacrifier un peu de sa liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’un ni l’autre ».

 

Galil Agar

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5 commentaires

  1. franz dit :

    Enorme chutzpah de la part de BHL dans la dernière vidéo !

    « La pensée juive, elle a aussi pour effet de casser en son milieu l’idée meme du sacro-saint ; c’est le sacré ou c’est le saint. Si vous etes du coté du sacré vous etes du coté du fondamentalisme… »

    Question : serait-il d’accord pour qu’on applique la « pensée juive » à la Shoah ?

  2. Martin dit :

    Vous avez flouté le Charlie ??? Mais mdrrr
    Sont pas morts pour rien les coulibaly et kouachi, à ce que je vois !

    • Si BHL lit CE numéro de Charlie Hebdo, dans un lieu public, en affichant un sourire mi-narquois mi-sadique, c’est parce qu’il sait très bien :
      – qu’il sera photographié
      – que la photo sera relayée (à la fois par les médias mainstream et par les médias alternatifs)
      – que cela aura pour effet de jeter de l’huile sur le feu

      Donc nous ne souhaitons pas tomber dans ce panneau. Nous n’avons jamais relayé de caricature du prophète (nous avons mieux à faire), et cela ne date pas de l’attentat de Charlie.

      Mais si cela vous faire rire, tant mieux !

    • Jha dit :

      oh…t’excite pas mon ami…à travers tous l’occident,la moquerie du Prophète de l’Islam est devenu un jeu d’adolescents attardés.Nul ne craint réellement les Musulmans…c’est au contraire ceux qui manquent de courage qui s’adonnent à ce genre de passe temps…il y des sujets en occident qui sont réellement dangereux d’aborder…et ce n’est pas l’Islam.

      • Galil Agar dit :

        Bonjour. Je suis l’auteur de cet article. je n’avais pas la possibilité de choisir moi-même l’image d’illustration à l’époque. Après mûre réflexion, j’ai pris la décision de changer l’image de Une de cet article. Je m’explique brièvement. Il n’y a sans doute pas lieu de relayer la caricature de Mahomet. Il n’y a sans doute pas lieu non plus de relayer la censure de cette caricature. Cordialement, Galil Agar.

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