Livre : « De la religion en Amérique » de Denis Lacorne

america-in-god-we-trust-300En Amérique, tout semble imprégné de valeurs et de références religieuses : la politique, la morale, l’enseignement et jusqu’à la vie intime. Comme si l’esprit des premiers puritains continuait à régenter les lois et les mœurs de cette vieille démocratie. C’est ce rapport entre religion et politique, constitutif de l’identité nationale américaine depuis trois siècles, qu’explore le livre de Denis Lacorne « De la religion en Amérique ».

Durant le premier chapitre, « L’exotisme français », Lacorne dépeint une image de l’Amérique et de ses différentes religions à travers les yeux de voyageurs et de philosophes français au Siècle des Lumières. Il commence par suggérer un intérêt de la part de Voltaire pour les Quakers qu’il a rencontrés en Angleterre. Le philosophe français trouva la religion Quaker très simple, et naturelle. Selon lui, l’exotisme de cette confession repose dans son modèle, car il offre un Catholicisme différent, ignorant les traditions de la religion Romaine. Lacorne met en avant deux opinions divergentes d’auteurs français au sujet des Quakers. Certains, tels que Voltaire, Tocqueville et Michel-Guillaume Jean ont acclamé les Quakers, à cause de la simplicité de leur religion, tandis que d’autres tels que Ferdinand Bayer exprimaient leur déception. Bayard remarqua lors de son voyage à Philadelphia un manque de valeurs morales, et de hiérarchie sociale évidente, ce qui s’opposait au principe d’équité auquel les Quakers prétendaient. Pour Lacorne, l’exotisme des religions Américaines possède deux faces : les Quakers et la religion des sauvages, qui remonte aux origines de l’humanité. Il suggéra que Quakers et Puritains forment ensemble un couple contrastant. Le premier est pacifiste, tandis que le second est plus fanatique et violent. Certains auteurs français, y compris Voltaire, dénoncèrent le puritanisme mais insistèrent sur la vertu des Pères Colons. En gros, Lacorne affirme que les observateurs français ont souligné deux caractéristiques principales en Amérique pendant le 17ème siècle : le fanatisme et l’intolérance. D’un autre côté, Lacorne suggère que la tolérance religieuse est une forme de l’exotisme Américain, puisque des gens de différentes religions ont vécu ensemble. Selon Crevecoeur, l’émergence de la tolérance religieuse était due notamment à l’immensité du territoire Américain. Néanmoins, Lacorne met en avant le fait que le pluralisme politique en Amérique dérive du principe de pluralité religieuse, dont la réalité était évidente dans cette jeune nation au 18ème siècle.

George Fox, fondateur de la Société religieuse des Amis, dont les adhérents sont surnommés les quakers

George Fox, fondateur de la Société religieuse des Amis, dont les adhérents sont surnommés les quakers

Le second chapitre sous le titre de « La réhabilitation des puritains » traite principalement du témoignage de Tocqueville. Contrairement à Voltaire, Tocqueville affirme que la religion est la base des traditions mais aussi un besoin crucial pour le bon fonctionnement d’un régime démocratique. C’est pourquoi, à travers son second chapitre, Lacorne cherche à faire en sorte que ses lecteurs observent le sujet sous tous ses angles. Il insiste sur l’interprétation de Tocqueville, suggérant que son point de départ est théorique. Lacorne met en lumière la divergence entre les observateurs du Siècle des Lumières écossais tels que Adam Smith ou Robertson qui étaient plus sensibles aux causes et aux effets de la religion dans l’obtention de la prospérité politique, que les observateurs français ne l’étaient. Pour Tocqueville, les puritains étaient d’un grand bénéfice pour l’Amérique, puisqu’ils avaient construit les principes fondamentaux pour une démocratie qui durerait longtemps dans le pays. Dans une tentative de résumer l’observation de Tocqueville, Lacorne déclare que les colons étaient doublement démocrates à cause de leur condition sociale, mais aussi parce qu’ils croyaient en leurs principes démocratiques, et qu’ils ont essayé de les instaurer. L’auteur insiste sur le fait que la grande originalité historique des puritains vient de leurs puissants talents d’expérimentateurs, et d’innovateurs. Malgré leur sévérité, Lacorne a l’intention de réhabiliter les puritains. Il est agacé par l’idéologie de Tocqueville qui veut que les puritains soient les partisans de la liberté politique et de la liberté religieuse. Il insinue le fait que les puritains ont contribué d’une manière à la liberté politique, cependant ils n’ont pas vraiment joué un rôle favorable dans l’obtention de la liberté religieuse. Bancroft et Tocqueville ne partageaient pas la même manière de réhabiliter les colons. Le premier était plus intéressé par leur héroïsme, tandis que le second exagérait leur importance politique. Ainsi, Lacorne a l’intention de démontrer au lecteur les controverses et les incohérences entre les différents observateurs au sujet de la contribution des puritains à l’Amérique.

Dans la troisième section « Réveils Evangéliques », Lacorne fait l’inventaire de l’histoire religieuse de l’Amérique au 19ème siècle et notamment au regard de l’éveil Protestant mené par les évangélistes. En premier lieu, il essaye de montrer la démocratisation de la religion puis il en appelle au côté émotionnel, tentant de peindre la religion comme le culte des émotions. Lacorne évoque la vision de Jonathan Edward et de Whitefield, toute deux proches du Calvinism. Il souligne aussi l’impact de la manière Méthodiste dont prêchent Whitefield et John Wesley. L’auteur trouve que les protestants, partisans des vieilles églises établies, s’épuisent dans le but de fonder la démocratie et d’en enlever l’aspect religieux. Pour appuyer son argument, Lacorne présente le cas de fermiers Baptistes qui exprimaient leur bonheur après la victoire de Jefferson, un des Pères Fondateurs irréligieux, contre John Adams, un homme d’état pieux, et offraient au premier une portion de fromage pesant 600 kgs. Le 19ème siècle a été témoin d’un phénomène de croissance des évangélistes, notamment chez les Méthodistes et les Baptistes, qui étaient la principale inquiétude de ce temps. Ce procédé en particulier était moins connu par les observateurs européens, tel Tocqueville qui le décrivait comme une des plus communes et ordinaires forme de Protestantisme Américain. L’auteur, implicitement, tente à travers ce chapitre de dresser le portrait de la demande populiste qui émergea dans les années récentes, notamment dans les rangs du Parti Républicain.

Dans le quatrième chapitre, titré « La Guerre des deux Amériques », Lacorne étend le thème de son livre à une perspective plus large, qui dépasse même le Protestantisme. En effet, Lacorne affirme qu’à cause de l’immigration et de l’arrivée de nouvelles cultures religieuses aux Etats-Unis, le processus de croissance rapide des Protestants fut interrompu, notamment avec le flot d’immigrants européens, venant d’Italie, d’Allemagne et d’Irlande, et qui étaient principalement des Catholiques. Lacorne attire plus l’attention sur les immigrants Catholiques irlandais à l’inverse des « nativists » [ils défendent l’idée d’être le peuple « natif », ndlr] qui étaient en majorité des Protestants évangélistes. L’auteur suggère aussi une sorte de confusion dans le rang des observateurs, qui essayaient de refléter le conflit entre ces deux mouvements religieux aux Etats-Unis. Selon Lacorne, les Protestants, se considérant comme « nativists » du pays, étaient fermement opposés au flot de Catholiques arrivant aux Etats-Unis, cela pouvant mettre en danger leur secte. Ils considéraient même les églises Romaines ou le Catholicisme comme opposé au concept de républicanisme, alors que c’est un système politique Américain majeur fondé par les Pères Fondateurs. Tocqueville suggéra une possible évolution libérale des Catholiques aux Etats-Unis, cependant il alerta au sujet de la tyrannie de la majorité, particulièrement des Protestants. L’auteur affirme qu’en privant la minorité Catholique de leurs droits, les Protestants ont contribué d’une manière à affaiblir le vrai sens du républicanisme, qui est basé sur l’équité. Lacorne résume l’histoire du conflit entre Catholiques et Protestants, insistant particulièrement sur la divergence entre les écoles communes au regard de la manière de lire la Bible chez ces deux religions. Ainsi, ce dernier met l’accent sur le racisme religieux et l’intolérance qui émergea aux Etats-Unis malgré les principes de liberté, d’émancipation et de démocratie qui avaient été établis dans le pays.

etats-unis-serment-300Le chapitre suivant « Religion, Race, Identité nationale » en dit plus au lecteur sur comment différentes religions et différentes cultures ont contribué à refaçonner l’identité Américaine. Selon Lacorne, Samuel Huntington fait partie de ceux qui voient un lien direct entre les principes Américains et le Protestantisme, ou Puritanisme, malgré l’émergence de nouveaux autres principes et cultures. Au tournant du 20ème siècle, les penseurs français étaient plus intéressés par Emile Boutmy, un scientifique politique français, sociologue, et fondeur de l’Ecole Libre des Sciences Politiques, ainsi qu’André Siegfried, un écrivain politique également. En effet, Boutmy a accepté jusqu’à un point l’importance historique du Puritanisme, suggérant une forme de peur de l’inconnu dans les rangs des Protestants vis-à-vis des cultures immigrantes. Bien qu’il partage des points en commun avec Tocqueville, Boutmy donne peu de place à la religion dans son analyse de la psychologie américaine. Il dénonça plutôt la croissance de principes divergents et l’abandon des valeurs calvinistes, qui étaient selon lui la conséquence de la montée du sécularisme dans la société américaine. Il suggéra le changement des Etats-Unis d’une nation spirituelle à un pays principalement intéressé par les questions économiques. Siegfried, d’un autre côté, rejeta le concept de « melting pot » [mélange des cultures, ndlr] aux Etats-Unis. Il alla jusqu’à montrer du scepticisme à l’égard de l’unité morale et spirituelle des Américains. Pour lui, l’hétérogénéïté de l’immigration causait un grand danger pour l’Amérique, et l’assimilation des immigrants n’était pas un but que l’on pouvait atteindre, ceux-ci étant profondément enracinés dans leurs cultures et leurs traditions.

Le chapitre six, « Amérique sans Dieu » attire l’attention des lecteurs sur la période de la crise économique des années 30, où la majorité des penseurs libres français affirmaient la mort de Dieu en Amérique. Cette nouvelle idéologie vint au jour suite à l’émergence du processus capitaliste, ainsi au lieu de vénérer Dieu, les Américains se sont mis à vénérer l’argent. A travers ce chapitre, Lacorne décrit une ère de déclin en Amérique, où les valeurs matérialistes viennent remplacer les valeurs morales. C’est pourquoi la modernité en Amérique a été caractérisée par l’égoïsme, la déshumanisation et l’irréligion. A travers ses critiques, l’auteur suggère que le succès était la seule religion, et régissait l’ordre du jour. Emmanuel Mounier fut l’un de ceux qui appelaient au retour des valeurs morales et à la religion, la valorisation de l’être humain dans le but de stopper le phénomène d’Américanisme. Toutefois, les penseurs libres français saluèrent les bonnes contributions de la productivité et de la logistique Américaine, qui fut employée dans le but de libérer l’Europe du contrôle nazi. Bernanos dénonce cependant le barbarisme de la machinerie, le produit de la civilisation, entrée en Europe et venue d’Amérique, suggérant qu’il contribue au déclin de l’état spirituel des humains. de leur côté, Jean-Paul Sartre, Beauvoir ainsi que d’autres penseurs français affirmaient que le mythe Puritain était très fort.

« Le retour de religieux » est le titre du chapitre sept dans lequel Lacorne alterne entre les observations de français et d’américains concernant la réalité de la mort de Dieu en Amérique. Dans la deuxième moitié du 20ème siècle, les observateurs français étaient intéressés et attirés par la dévotion des présidents Américains tels que George W. Bush et Carter.

Au vu de ce qui a été dit plus haut, Denis Lacorne tente dans « De la religion en Amérique » d’aborder de nombreux sujets en utilisant principalement le mot clé et le concept basique de religion en Amérique.

Premièrement, Lacorne a commencé par développer l’histoire religieuse Américaine en essayant de mesurer son analyse au regard d’accentuations excessives, qui fut donné au racines Puritaines et à son influence sur la société Américaine. L’auteur a tenté de définir l’identité Américaine en partant de deux points de vue. D’abord il dresse son analyse pendant la période des Lumières en partant d’une théorie séculaire, suggérant une séparation entre la religion et l’état, ou la politique. En faisant ainsi, la vie politique en Amérique sera à l’abri d’un contrôle éventuel par des religieux ou des églises. Il est notable que la Constitution des Etats-Unis et la Déclaration d’Indépendance, depuis l’époque des Pères Fondateurs, étaient basés sur le concept de séparation dans le but d’éviter la discrimination des minorités, mais aussi pour éviter les conflits entre différentes sectes, puisque la majorité des habitants américains étaient des immigrés. A travers les yeux d’observateurs français, Lacorne tente de montrer aux lecteurs, comment la tolérance n’existait pas dans la société américaine, étant fragmentée entre les différentes cultures religieuses. Ainsi, de nombreux penseurs français, tels que Thomas Paine, Voltaire ou Jean-Nicolas Démeunier acclamaient le projet américain, étant dans une lutte constante pour établir la séparation entre religion et politique.

D’un autre côté, Lacorne nous montre comment l’identité Américaine découle de la religion et de l’histoire ancienne, insistant particulièrement sur l’importance de la signification de la colonisation américaine par les puritains de la Nouvelle Angleterre. Cette vision fut adoptée par les historiens Romantiques pendant la première moitié du 19° siècle, et partagée par des scientifiques politiques modernes tels que Samuel Huntington. Ces derniers font le postulat que le républicanisme américain est fondé par le Protestantisme et que chaque concept est étroitement lié à l’autre. Selon ces penseurs, la religion contribue grandement à l’établissement de la démocratie et des valeurs dans la société. Ainsi, abandonner la religion et les valeurs spirituelles amène aux problèmes sociaux actuels, le matérialisme et la déshumanisation de la population américaine.

En présentant de nombreux témoignages à travers son livre, Lacorne identifie le manque de tolérance aux Etats-Unis, un pays très caractérisé par le multiculturalisme et le « melting pot ». Il dépeint les Etats-Unis comme une nation ethno-culturelle, où les élites politiquent ont privilégiés deux formes alternativement : soit une uniformité culture basée sur un modèle Anglo-Américain, soit un pluralisme culturel venant d’une société diversifiée. Lacorne n’a pas manqué l’importance de la religion dans la vie politique américaine, toutefois, il insiste sur le fait que la plupart du temps celle-ci n’était pas utilisée pour sa valeur morale, mais plutôt pour des intérêts politiques. L’auteur fait allusion à l’originalité de la tradition civique américaine, qui réussit à combiner à la fois un concept abstrait de la loi, et l’expression de différentes affiliations ethniques.

denis-lacorne-de-la-religion-en-amerique-220Pour conclure, « De la religion en Amérique » est une présentation et une interprétation de faits politiques, historiques et religieux aux Etats-Unis, qui aide à mieux connaître la relation historique entre religion et politique, prenant en considération différents facteurs d’influence tels que l’immigration. Les objectifs principaux du livre sont de fournir aux lecteurs français une bonne éducation informative dans un domaine riche. L’auteur reproduit avec efficacité la richesse et les paradoxes de la religion en Amérique, ainsi que ses influences sur la vie politique.

Lacorne est un auteur qui prend plaisir à la narration ; il débute ses chapitres avec une sorte de suggestion, ou des hypothèses d’ouverture, qui introduisent son développement. Il tente parfois d’utiliser un style d’écriture pédagogique, dans le but d’introduire la civilisation américaine aux lecteurs français, qui peuvent être étrangers à l’histoire américaine mais aussi désorientés par la redondante hyper-simplification de sa vision concernant l’Amérique. L’auteur réussit à conduire le lecteur à trois interprétations différentes de son livre « De la religion en Amérique ». La première est une analyse démarrant avec les Quakers jusqu’à la période de la présidence d’Obama. La seconde interprétation raconte l’histoire du changement de caractère des Protestants, des Catholiques et d’autres groupes religieux aux Etats-Unis. La troisième, et dernière interprétation est présentée d’un point de vue français. Denis Lacorne souhaite utiliser la troisième interprétation car la France est considérée comme pertinente dans son étude, surtout à cause de la différence entre la tradition française et la tradition anglo-américaine, ainsi qu’à la relation changeante entre les deux pays.

Travailler sur un tel livre n’est pas une tâche facile pour un auteur français, puisque Lacorne a du se distancer de ses racines françaises dans le but d’être fidèle à la réelle histoire Américaine, sans se transformer en messager du mythe américain. Malgré la richesse du livre, le lecteur pourra se sentir parfois confus ou perdu à cause de la quantité considérable d’informations. Ainsi, on peut avoir du mal à organiser ses idées à cause de la diversité des observateurs, des époques, mais aussi des questions soulevées dans cette étude. En effet, l’auteur a aussi négligé l’anti-intellectualisme américain, qui est étroitement lié au mouvement évangéliste, et est un aspect important de la vie politique américaine ; il a préféré accentuer sur la démocratisation de la religion, mettant de côté un élément important dans son étude. Outre cela, Lacorne a illustré parfaitement les conflits entre immigrants Catholiques et « nativists » Protestants, cependant l’accent majeur mis sur les origines nationales américaines a peut-être échoué dans sa description d’aspects importants de ce conflit. En effet, même si la religion est considérée comme un élément significatif dans la définition de l’identité nationale américaine, Lacorne aurait du mettre en relation la religion avec d’autres éléments importants dans le but de mieux comprendre le caractère national américain. Une analyse plus poussée au regard de la relation entre la religion américaine et la politique étrangère américaine aurait été la bienvenue dans l’étude de Lacorne.

Enfin, « De la religion en Amérique » est un livre plutôt divertissant qui fournira au lecteur français de bonne bases sur la politique et la religion aux Etats-Unis, mais aussi sur la place de la religion dans la vie politique Américaine.

Article de Nour Khatib

Traduit par Arby

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1 commentaire

  1. bob dit :

    voici une petite serie d’articles pour decouvrir cette « merveilleuse » amerique, je suis sur que certain vont vous interesser :
    http://2ccr.wordpress.com/category/etranger/etats-unis/

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