Une conférence sur l’extrémisme violent lié à l’affaire Charlie

Burgat et ArouatLe 30 janvier 2015, l’unité d’études politiques du mouvement Rachad a organisé une conférence à l’IREMMO (1), rue des Carmes à Paris, sur le thème de la violence, de sa nature, de ses origines et des défis auxquels sont confrontés les pays occidentaux en lien avec l’affaire Charlie.

C’est Nazim Taleb  qui a présidé et introduit la conférence au nom du Mouvement Rachad. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Rachad est un mouvement fondé par des cadres et intellectuels algériens qui oeuvre à l’extérieur de l’Algérie pour un changement dans le système de gouvernance de ce pays, le retour à l’état de droit, la séparation des pouvoirs et cela par la voie de la résistance non violente.

Adepte de la non violence, lié au monde musulman par ses origines et son but mais implanté dans les pays occidentaux, poursuivant une finalité politique mais indépendant de tout gouvernement, le mouvement Rachad apparaît particulièrement qualifié pour présider une conférence qui vise à une réflexion globale sur la violence concernant à la fois le monde musulman en lui-même et dans ses rapports avec les pays occidentaux.

La première partie de la conférence donnée par  François Burgat, politologue directeur de recherche au CNRS, s’intitule : »Des crimes du 7 janvier aux fausses réponses du 11, défis et menaces« . Burgat commence par reconnaître le bien fondé d’une union nationale qui rejetterait l’irruption de la violence dans le débat politique franco-français. Mais il montre que les manifestations du 11 janvier et le mot d’ordre : »Tous Charlie » constituent beaucoup plus une réponse aggravante qu’une réponse qui permettrait de résoudre la crise. Ils obligent à cautionner la ligne éditoriale d’un journal qui s’attribue le droit d’insulter et d’avilir. Ils ne tiennent pas compte des « deux poids, deux mesures » qui existent d’abord dans la rédaction de Charlie-Hebdo par rapport aux musulmans et aux juifs et, plus généralement, dans la société française où les uns ont beaucoup plus de place pour s’exprimer que les autres. Deux poids, deux mesures qui existent aussi en politique internationale vis-à-vis de Gaza et d’Israël. Enfin et surtout, les réactions post 11 janvier font l’impasse sur l’aspect international de la crise, centrent l’analyse sur la « micro-sociologie » des  tueurs au lieu de mettre l’accent sur leurs motivations politiques et leurs solidarités internationales (alors que ces solidarités sont reconnues pour les combattants français de Tsahal). Elles nient, en plus des contradictions de la politique française vis-à-vis d’Assad  et de ses opposants islamistes par exemple, les morts causées par les attaques de drones (720 morts au Yemen), de Rafales ou de F16 (5000 tonnes de bombes déversées sur le territoire de l’Etat Islamique en Irak) et font donc totalement l’impasse sur la responsabilité de la guerre menée par la France et les Etats-Unis dans la dérive violente et meurtrière de certains jeunes musulmans français.

Les analyses de Burgat sont prolongées, généralisées et théorisées par le docteur Abbas Araoui dans la deuxième partie de la conférence avec son exposé : »Aux racines de l’extrémisme violent« .

Abbas Araoui présente d’abord la Fondation Cordoue-Genève dans laquelle il travaille, fondation dont la mission est la promotion du dialogue, la prévention de la violence et la transformation politique des conflits dans les sociétés où vivent les musulmans. Son action s’intéresse  à la situation des pays à majorité musulmane mais aussi aux conflits entre monde musulman et monde occidental. Dans une première partie, Araoui met en avant que l’essentiel de la violence n’est pas forcément sa manifestation physique immédiate mais sa composante structurelle et culturelle, composante latente qui prend la forme d’une oppression empêchant les individus de réaliser pleinement leur potentiel humain. Dans une autre partie, parlant plus spécifiquement  de la violence en pays musulman, Araoui nous incite à nous méfier de la confusion des termes (par exemple : salafisme=radicalisme=extrémisme=terrorisme). Il a ainsi montré que les salafis sont loin a priori d’être des extrémistes mais qu’ils sont conduits à « l’extrémisation » à la fois par les agressions des occidentaux (en Afghanistan ou en Irak), par la politique d’Israël (étranglement de Gaza après les élections de 2006) ou par les coups de force militaires dans les pays arabes (coup d’Etat de juillet 2013 en Egypte). Il faut ajouter à cela le rôle décourageant de monarchies conservatrices et répressives comme celle d’Arabie Saoudite pour conclure que le jeune musulman saisi par la « hogra », sentiment de l’humiliation et de l’injustice, voyant tout avenir bouché, toute action politique classique vouée à l’échec, est tentée par la « harga », rupture qui peut prendre la forme de l’extrémisme violent…

Dans le concert des explications à courte vue souvent teintées de rancoeurs agressives, les voix de ces deux conférenciers détonnent, font réfléchir et incitent au dialogue…

Clément Dousset

(1) Institut de Recherche et d’Etudes Méditerranée Proche-Orient

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