De la propriété

parabole-du-blaireau-600Nous vivons dans un monde fini, un grand bocal, la planète Terre, défini par une certaine quantité de matière disponible, pour chaque élément atomique. Cette quantité de matière ne peut ni augmenter ni diminuer, hormis les anecdotiques chutes de corps célestes. Les ressources naturelles sont donc une limite infranchissable et pourtant, nous autres êtres humains, nous reproduisons, peuplons la terre et y sommes de plus en plus nombreux. Selon l’ONU nous atteindrions les 10 milliards d’être humains sur la planète aux alentours de 2060.

Partant de ce constat il est évident qu’un enrichissement illimité d’une minorité d’humains ne peut que gêner, contrarier, ou faire obstacle à la survie des autres. Plus nous serons nombreux et plus ce phénomène s’accentuera.

Alors que depuis au moins deux décennies nous autres occidentaux avons pris conscience des enjeux environnementaux; alors que dans le même temps les ONG nous ont montré (souvent crûment mais je les en remercie) la faim en Afrique et ses milliers de morts, les favelas d’Amérique du sud et ses bidonvilles, ou même les clochards mourant de froid sous nos porches, nous défendons mordicus notre sacro-saint droit à la propriété. nous faisons plus que le défendre : c’est le principe même de notre civilisation, c’est l’épine dorsale de notre monde libre, le droit de s’enrichir pour accéder au bonheur, le droit d’accumuler de manière infinie la propriété et même de la transmettre de façon héréditaire à nos enfants. Ceci est l’essence même du Capitalisme.

En France, autant que dans la plupart des pays « libres », la propriété a été sacralisée. Elle est un droit constitutionnel énoncé aux articles 2 et 17 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Cette dernière constitue avec la charte de l’Environnement et la Constitution de la cinquième République ce que l’on appelle le bloc de constitutionnalité :

Article 2. –

Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression.

Article 17. –

La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.

Certes il existe une possibilité d’expropriation mais on peut noter dans des exemples récents de grands projets d’aménagement que cette entorse au droit de propriété n’a été opposée le plus souvent qu’à des petits propriétaires, dont il s’agissait le plus souvent de la résidence principale, au nom de l’intérêt général. On note au passage que la notion d’intérêt général correspond souvent à de gros déficits pour l’État et la collectivité et de gros bénéfices pour les holdings de bâtiment et travaux publics.

Quoi qu’il en soit, les propriétés seront toujours défendues bec et ongle par leurs bénéficiaires quelles qu’en soient leurs caractéristiques quantitatives ou qualitatives. Mais n’existe-t-il pas en réalité deux types de propriété. Une indispensable et légitime et l’autre dont la raison d’exister réside dans le fait qu’elle peut être spoliée et accumulée sans limite à des fins égoïstes. Je tenterai de le démontrer par cette allégorie :

La parabole du blaireau.

blaireauLe blaireau d’Europe (Meles meles) est un sympathique mustélidés, monogame, essentiellement nocturne, vivant en petite cellule familiale voire en petit clan. Les jeunes sont matures à l’âge de deux ans et ont tendance à rester auprès de la cellule familiale jusqu’à ce qu’il leur prenne l’envie d’aller s’installer ailleurs, à moins que ce ne soit un des couples d’anciens qui décide de déménager, ce qui arrive plus fréquemment encore. Les blaireaux vivent dans un terrier et c’est ce qui va nous intéresser ici.

En effet, le terrier est une véritable institution chez le blaireau. Il est constamment aménagé et nettoyé, chaque couple de blaireaux y possédant sa propre chambre. La litière qu’il utilise pour son confort est changée quotidiennement. Des salles communes sont également présentes. Un jardinet est aménagé, dans lequel le blaireau s’adonne à ses activité favorites, faire la sieste et surtout jouer avec ses frères, parents ou petits. Des latrines, qu’on appelle pots,  sont creusées à la périphérie de ce jardinet. Encore qu’il existe aussi une salle d’aisance dans le terrier en cas d’envie pressante. Des sentiers s’écartent jusqu’à plusieurs centaines de mètres du terrier et conduisent aux différentes zones d’alimentation de cet animal omnivore qui raffole de lombrics et autres invertébrés, de champignons…et de poupées de maïs (ce qui n’en fait pas un ami de nos chers maïsiculteurs). Le Blaireau améliore constamment son terrier, creusant de nouvelles galeries et salles, et en écroulant ou en  en abandonnant d’autres selon ses besoins. Car il s’agit bien d’un besoin indispensable, une nécessite. Posséder un abri afin de se reposer en sécurité et de se protéger des intempéries et du climat hivernal.

Il arrive souvent qu’un clan ou une famille de blaireaux entre en conflit avec un autre clan ou famille, ou encore avec un renard qui chercherait à s’installer chez lui. Le blaireau est alors extrêmement territorial et défendra son logis avec une hargne que lui connaissent les chasseurs pratiquant le déterrage (on en a vu un finir en slip sous les assauts furieux d’un blaireau, qui avait refusé le ferme et chargé, avant de s’en prendre au fond de culotte du chasseur).

Cependant il arrive fréquemment qu’un blaireau ayant creusé toute sa vie abandonne ou oublie une partie de son logis disposant d’un accès extérieur, et dont il n’a plus besoin. Un couple de blaireaux ou de renards sera alors en mesure de s’y installer et le précédent maître des lieux s’en accommodera. Nous l’avons dit plus haut, le blaireau se lasse parfois de son domaine et décide alors de s’installer sur un autre territoire. Il abandonne son logis et part s’installer dans un endroit qui lui paraîtra meilleur sans autre forme de procès. Le terrier sera alors libre jusqu’à qu’un autre couple de blaireaux ou d’une autre espèce s’installe en ces lieux.

Blaireau-ds-terrier-300Question : Le blaireau est-il propriétaire de son terrier, de son lit de mousse et de feuilles mortes et de son petit jardinet ? Cette invention humaine qu’est la propriété n’a aucun sens pour lui. Le Blaireau occupe le logis et le terrain dont il a l’absolue nécessite, point barre. Quand il n’en a plus besoin il l’abandonne à d’autres.

L’homme a-t-il besoin d’être propriétaire pour posséder sa maison, son jardin et ses effets personnels ? Seul le droit l’y oblige car c’est la propriété qui est protégée par la loi et non la nécessaire possession d’un abri, d’un lit, d’objets personnels que constituent nos souvenirs, nos bibelots, nos livres et nos ustensiles de popote, de notre véhicule pour aller gagner notre croûte, etc… Bref de ce dont tout un chacun a l’absolue nécessité, la nécessaire possession. L’humain a préféré la propriété qui a cela de pratique qu’il peut l’accumuler même s’il n’en a pas besoin et même encore si d’autres en ont plus besoin que lui.

La propriété est à mon sens une arnaque historique et elle nous a été imposée en lieu et place de la nécessaire possession, par les puissants, les forts et surtout les malins, qui nous l’ont faite paraître belle, nous l’ont affirmée indispensable et ont alors commencé à se l’accaparer. Il s’agit en réalité (et j’en suis désormais convaincu maintenant que je suis possesseur et donc propriétaire contraint de ma propre maison) d’une de ces saloperies (avec l’usure privée notamment) dont nous devrions nous défaire pour garantir à tous la survie dans un monde surpeuplé.

Adrien Marius Bonnot

(970)

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12 commentaires

  1. Démocratie 101 Nul besoin du principe de propriété pour assurer la survie de l’Humanité, en effet… http://democratie101.unblog.fr/democratie101/

  2. Auto dit :

    « Il s’agit en réalité (et j’en suis désormais convaincu maintenant que je suis possesseur et donc propriétaire contraint de ma propre maison) d’une de ces saloperies (avec l’usure privée notamment) dont nous devrions nous défaire pour garantir à tous la survie dans un monde surpeuplé. »
    Il ne vous reste plus qu’à revendre votre propriété, voir mieux, la donner à une famille sans logement… et vous trouver un terrier adéquat, ce qui vous permettra d’être en adéquation avec le point de vue que vous donner.

    • Adrien+Marius+Bonnot dit :

      Faites un effort. Lisez mieux. Aller Je vous aide : je suis obligé d’être propriétaire pour posséder mon logement et en plus je suis obligé d’emprunter. Mais vous m’avez quand même cerné j’ai toujours rêver d’une maison de hobbit.

  3. Arnaud dit :

    Belle image grâce à un bien bel animal, pourtant mal aimé.
    Que dire du déterrage…une expropriation à l’envers dans laquelle on ne prend pas la résidence principale par la force mais les occupants, et de préférence fin mars alors que les mères viennent de mettre bas?
    Cet animal doit être terriblement nuisible.

  4. Youyou dit :

    même si la théorie de la propriété privée a servi à justifier et perpétrer des crimes atroces tels que les vols de terres, les génocides, l’esclavage, etc…(cf théories de John Locke) je crois qu’il faut réfléchir avec son temps.
    cette théorie a amené les choses les plus ignobles en son temps mais aujourd’hui elle est bel et bien établie et garant d’une harmonie dans beaucoup de sociétés. remettre en question la propriété et retourner à l’état de possession serait « très compliqué »: les propriétaires n’abandonneront jamais les biens pour lesquels ils se sont battus et ce serait le chaos total si tout le monde devait décider du jour au lendemain et tous en même temps d’aller s’installer ailleurs juste pour satisfaire un désir(un désordre inimaginable).
    sans compter que l’humanité n’est pas composée que de gens inoffensifs, aimables et honnêtes. avoir son chez-soi est une garantie de sécurité pour les siens.
    les sociétés occidentales ont été forgées à travers cette notion de propriété. mis à part le fait qu’il y a une petite oligarchie qui essaie de s’accaparer tous les biens de cette terre, il n’y a pas grand chose à reprocher à l’idée d’être propriétaire d’un bien, d’un patrimoine. certaines sociétés vivent très bien sans et il ne faut pas le leur imposer mais le véritable ennemi est le désir de toujours vouloir plus, en clair l’oligarchie.
    ensuite, il ne faut pas comparer l’humain à l’animal! l’animal est un être innocent qui vit selon ses instincts, pas l’homme! l’animal tue pour se défendre ou manger et pas par plaisir. y-a-t-il déjà eu des génocides entre races de chiens ou de chats??? ce n’est pas très pertinent de nous comparer à des blaireaux, au « sens propre » du moins.
    il y a beaucoup de choses à changer dans ce monde(la gouvernance, l’économie, la spiritualité…) mais cela prendra beaucoup de temps avant d’abolir la propriété avec l’assurance que tout le monde vivra en paix. par contre, point essentiel et très rarement évoqué: qu’en est-il de la démographie et de l’environnement? tôt ou tard, il faudra y penser car les deux sont couplés. une démographie croissante (quand TOUTE l’humanité vivra dans les mêmes conditions) déclenchera forcément un déclin de l’environnement. à moins d’un changement radical de vie> retour à la nature(plus de shampooing, gel douche, matières plastiques, voitures, etc…). nos chers enfants seront un jour condamnés à trouver ce juste équilibre où la démographie sera suffisamment stable pour que la Terre mère puisse subvenir pleinement aux besoins de TOUS(humains, faune et flore).

    • Adrien Marius Bonnot dit :

      Votre raisonnement est tout à fait juste si l’on considère que la ressource est infini. or elle ne l’est pas. Les inconvénients à une abolition de la propriété que vous soulevez ne résistent pas à l’étude historique des pays qui l’ont abolie en leur temps : (URSS et autres). Néanmoins les régimes socialistes totalitaires sont allés plus loin et ont également aboli la possession individuelle, ce que je leur reproche car cela à causer d’immenses souffrances. Il faut un minimum d’avoir pour être. Le minimum et le maximum de possession que chaque citoyen peut avoir doit être fixé dans l’intérêt commun en fonction de la ressource. Vous soulevez la question de la démographie : il n’y a que la solution chinoise qui ait prouvée sont efficacité (a quelque détail près comme le droit d’avoir un second enfant si le premier est une fille qui a conduit à un déséquilibre du sexe-ratio) : la limitation à un deux ou trois enfants par couple en fonction du contexte démographique, avec sanction fiscale si dépassement. C’est l’une des rares normes supranationale dont l’universalisation me semble indispensable et à laquelle je suis favorable.

      • Youyou dit :

        mon raisonnement part justement du principe des ressources finis, c’est pour cela que je parle d’équilibre entre démographie et ressources naturelles à la fin, nous sommes donc d’accord là-dessus.
        l’abolition de la propriété privée s’est-elle passée pacifiquement, paisiblement? pas de révoltes? le sang n’a t-il pas coulé? vous le démontrez et le prouvez encore mieux avec l’exemple du socialisme totalitaire. nos sociétés sont conditionnées à la propriété privée et vous le dîtes vous-même: »il faut un minimum d’avoir pour être ». c’est pour cela que j’ai parlé d’oligarchie, c’est cela qu’il faut empêcher. toujours vouloir plus alors que l’on a pas besoin d’énormes richesses pour vivre bien. nous sommes encore d’accord, il faut fixer un cadre qui définira le patrimoine accessible à chacun. nous ne serons peut-être pas tous égaux en terme de biens et patrimoine(il faut garder une certaine méritocratie pour encourager les efforts) mais il faut empêcher les excès qui amènent la jalousie et la convoitise(par extension> crime, délinquance, etc…). certaines tribus amazoniennes ou africaines ne connaissent pas la propriété ou la possession et cela leur va très bien car ils ont toujours vécu ainsi mais pas nous. pour nos sociétés, posséder est un concept millénaire, on n’en sortira pas d’un claquement de doigt. pourquoi le communisme a-t-il échoué sur le concept de « collectivisation des terres »? simplement parce que l’homme n’y est pas près!
        concernant la démographie, l’exemple chinois n’est pas forcément le meilleure et je ne l’ai pas recommandé mais je vous rejoins sur l’idée d’une norme supranationale contrôlant la démographie(quand les peuples se seront unis).
        en somme, mon propos est qu’on ne peut pas en venir immédiatement à votre idée développée à travers cet exemple du blaireau. cela pourrait se passer sans problème dans le monde des bisounours mais pas pour nous! il nous faudra peut-être des siècles. et cela dans le meilleur des cas.
        pour le reste nous sommes en accord et je réaffirme ma vision d’un monde avec un juste équilibre entre ce que la terre nous offre et ce que nous pouvons prendre tout en restant en harmonie avec la faune et la flore.
        merci de votre critique Adrien. il faut chercher des idées.

  5. OSEF dit :

    “Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile” Rousseau

    La propriété est nécessaire pour pouvoir veut transmettre un patrimoine matériel à ses enfants, un « capital » de départ tout simplement. Les idéologies c’est du concept en boite, néanmoins çà ne nourrit pas.

    • Adrien Marius BONNOT dit :

      Entièrement d’accord sur la transmission, le blaireau possède sont terrier et le lègue à ses enfants. il n’en est pas pour autant propriétaire. la propriété est un concept.

      • OSEF dit :

        Si un autre blaireau ou un renard passe par là et le déloge, alors peut être qu’il ne pourra rien transmettre à sa descendance et serait bien content de voir ce « concept » légitimer par le droit civil afin de lui garantir l’exclusivité de ce qu’il acquis à la sueur de son front. D’ailleurs si vous ne voyiez pas les avantages de la propriété vous n’auriez pas acheté, mais vous me rétorquerez : » je suis obligé d’être propriétaire pour posséder mon logement  » bravo vous avez tout compris, c’est une des différences entre nous et les animaux….

  6. OSEF dit :

    Pour la petite histoire du futur emblème de la rébellion (il n’y a pas de hasard):

    http://www.rtl.fr/actu/international/suede-un-blaireau-bloque-l-entree-d-un-hotel-7776908614

  7. yoav yehuda dit :

    Le monde est fini certes mais la matière se transforme et les ressources peuvent effectivement augmenter ou diminuer. Lorsqu’un arbre pousse, de la ressource est créée, lorsqu’un poisson pond ou qu’un animal se reproduit, la ressource se créée. Lorsque les éléments se transforment, la ressource se régénère. Bref. Première prémisse erronée. Seconde prémisse fausse : le monde est fini effectivement, donc l’enrichissement illimité n’existe pas contrairement à ce que vous prétendez. L’argent est une ressource comme les autres, et il circule et se transforme comme les autres, même si ce n’est pas une ressource naturelle. Mais quoi qu’il arrive et si certains s’enrichissent énormément (parfois indécemment je suis d’accord), il y a toujours des limites physiques, d’une part, et de l’autre, il faut quand même être conscient que l’argent ne s’évanouit pas dans la nature, il reste dans le circuit. La vie sociale est faites de conventions et de règles, c’est essentiel, et la propriété et le respect de la propriété d’autrui est à la base de la civilisation. Toutes les sociétés, toutes les cultures, toutes les civilisations ont toujours convergé vers là, il semble donc que ce soit une nécessité inhérente à notre statut d’animal à l’eusocialité primitive (contrairement aux insectes à la socialité « eusociale évoluée »). Les seuls systèmes qui ont tenté de remettre en question radicalement ce socle se sont effondrés après avoir commis des carnages.

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