Larry Lessig : le combat du Etienne Chouard américain pour la restauration d’une démocratie réelle aux États-Unis

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Larry Lessig lors de sa marche pour la démocratie réelle et contre la corruption des Lobbys, dans le New Hampshire en janvier 2013

L’évocation même de la notion de politique divise généralement la communauté des citoyens en deux catégories : celle des cyniques et celle des désabusés. L’abandon des seconds fait la bonne affaire des premiers, l’apathie et le manque d’intérêt des désabusés permettant aux cyniques de poursuivre leurs desseins privés au sein du petit cercle fermé de la représentation politique. À en croire Larry Lessig, ancien conseiller d’Obama et professeur de droit à l’université de Harvard, une troisième catégorie peut néanmoins s’immiscer entre les deux premières: celle des individus considérant que l’action d’un petit groupe de bonnes volontés peut changer la donne. Pour Lessig, cette catégorie ne représente que 5% de la population des États-Unis, et c’est pourtant sur ces cinq petits pour cent qu’il a décidé de miser pour changer la donne. La question qu’il leur pose est simple et directe. Elle s’adresse à ces derniers, aussi bien qu’aux politiciens, qu’il veut forcer à y répondre : « Que ferez-vous pour mettre fin à la corruption à Washington ? ».

C’est pour se trouver en face des candidats et leur poser directement cette question que Lessig s’est lui-même présenté à l’investiture démocrate. Pour les sympathisants d’Etienne Chouard, l’idée même d’une candidature à une élection présidentielle semblerait certainement déplacée. Lessig pensait pouvoir y faire entendre ses idées et faire ainsi bouger les lignes politiques dans son pays. Ayant annoncé sa candidature le 6 septembre 2015, il a dû y renoncer le 2 novembre dernier, faute d’intentions de vote suffisantes, face, notamment, à une Hillary Clinton disposant d’une  couverture médiatique infiniment supérieure. Cette initiative aura néanmoins permis de faire parler de son combat. Alors que toutes les rédactions du monde se focalisent sur le candidat-spectacle Donald Trump, se faisant les relais de sa prédication cathodique du choc des civilisations, il nous a paru sain de revenir sur une parole dissidente et rafraîchissante, qui cherche des solutions, plutôt que de partir à la chasse éternelle aux coupables.

Un documentaire de Flore Vasseur et Laurent Besançon sur le combat de Larry Lessig, diffusé sur arte :

Spécialiste de droit constitutionnel et du droit de la propriété intellectuelle, Lessig est à l’initiative des licences Creative Commons, permettant aux créateurs qui le désirent, de libérer leurs œuvres et leurs idées des restrictions liées au droit d’auteur.  Très engagé dans le combat en faveur de la libération d’internet, Lessig a fondé au sein d’Harvard le Center for Internet and Society. En tant que spécialiste et qu’avocat, il a souvent plaidé dans des procès de la plus haute importance, contre les prérogatives des corporations voulant s’arroger le monopole des nouvelles technologies et l’expansion du droit d’auteur.

Avant même l’élection de Barack Obama, il s’était engagé, dès 2007, dans la lutte contre le pouvoir des lobbys à Washington. Le passage de sa réflexion sur la juridiction du net à son action politique en faveur d’une démocratie émancipée des lobbys s’effectue lorsqu’il constate que sans changer le système politique en profondeur, on ne peut rien changer de tout ce qui en dépend de près ou de loin.

Contre les sarcasmes et la résignation, Lessig plaide pour une seconde révolution américaine. Il sait néanmoins qu’on ne peut changer un système qu’à condition d’en connaître parfaitement les ressorts et les pièges, si l’on ne veut pas s’y laisser prendre. Son expérience de juriste lui donne les moyens de cette connaissance. Il aurait pu prétendre à la fonction de juge à la cour suprême des États-Unis. Il a décidé de se positionner de l’autre côté de la barrière du pouvoir, et de mettre son expertise du côté du combat pour la démocratie directe et de la lutte contre l’intrusion permanente et néfaste des lobbys dans la vie politique.

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« République perdue : comment l’argent corrompt le congrès et le moyen d’en finir avec ça », publié par Lessig en 2011

Après avoir énoncé les problèmes qu’il discerne et les solutions qu’il propose dans un ouvrage édité en 2011 –Republic, Lost: How Money Corrupts Congress – and a Plan to Stop It, il s’engage concrètement en faveur de l’intégration d’un amendement à la constitution au sujet des campagnes électorales. La campagne de 2012 a généré 5,3 milliards de dollars « d’investissements ». Il constate que 33% de ces fonds sont d’origine inconnue.

Aux États-Unis, les « donateurs » s’organisent en Comités d’Action Politique (Politic Action Comittee) : PAC. Autant d’organisations privées qui conditionnent leur soutien financier à un candidat en fonction de son engagement à voter pour ou contre tel ou tel projet de loi. Si la loi de 1971 sur les campagnes électorales fédérales limite les dons à 5000 dollars par personne, un arrêt de la cour suprême  datant de 2010 abolit ce plafonnement pour les Comités jugés « indépendants ». Les fonds de ces comités, appelés « Super PAC », sont donc désormais illimités. Leur pouvoir est tel que les membres du congrès, payés pour représenter leurs citoyens, passent en réalité 30 à 70% de leur temps à convaincre ces comités de financer leurs futures campagnes.

La stratégie de Lessig consiste donc à soigner le mal par le mal, et à fonder son propre Super PAC, le « Mayday PAC », afin de financer les campagnes des candidats qui s’engagent à voter en faveur de son amendement constitutionnel sur la limite des financements des campagnes. Le démocrate Ruben Callego et le républicain Walter Jones, soutenus par ce lobby anti-lobby, remportèrent les élections de mi-mandat de 2014, et votèrent en faveur de la loi du gouvernement par le peuple –Government by the people Act, en faveur de la régulation des dons de campagne, et de la traçabilité obligatoire de l’argent investi à des fins électorales.

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Diagramme illustrant le modèle de corruption dénoncé par Lessig dans « Republic, lost »

Le projet ayant conduit à la constitution du Mayday PAC ne promet pas de régler tous les problèmes inhérents à la démocratie parlementaire. Il ne peut, à lui seul, offrir les conditions de possibilité d’une révolution. Il permet néanmoins de braquer quelques faisceaux de lumière sur une zone d’ombre problématique au sein du système représentatif. Il ne suffit pas de changer la constitution pour rétablir la démocratie.

Une telle perspective nécessite une détermination collective de ce qu’un peuple veut dire de lui-même, de ce qu’il veut exprimer de sa volonté. Lessig en a conscience, et c’est pourquoi il a entrepris en 2013, en compagnie de ceux qui l’ont rejoint dans son combat, une longue marche à travers l’état du New Hampshire, afin de convaincre les habitants désabusés de cet état que le changement ne peut advenir qu’à condition que les citoyens se prennent en main et formulent par eux-mêmes des exigences vis-à-vis de ceux qui prétendent les gouverner. Il n’a pas choisi cet état au hasard. Le New Hampshire est le premier état à organiser ses élections primaires en vue de la présidentielle. Tous les candidats y établissent donc un quartier général, car les élections dans cet état donne bien souvent le ton de toute la campagne. C’est par conséquent le meilleur endroit pour les pousser à se positionner sur la question de la corruption qui mine le système politique de l’intérieur.

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Etienne de La Boetie (1530-1563)

A en juger par la taille et la nature de l’hydre politique auquel il se confronte, certains pourraient trouver les initiatives lancées par Larry Lessig dérisoires, naïves et vaines. D’autres, une minorité peut-être, se rappelleront peut-être les mots d’Etienne de La Boétie dans son Discours sur la servitude volontaire : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux ». Ceux-là pourront voir dans les tentatives de Lessig autant de petits mouvements conduisant un peuple à relever progressivement la tête en vue de reprendre le contrôle de son destin. Ce sont ces derniers que Lessig invite à le rejoindre.

Galil Agar


Pour aller plus loin:

« Le rébellion du professeur de Harvard » sur le blog de Flore Vasseur

« L’inéluctable marche jusqu’à la réforme politique », sur ted.com

NHRebellion#fightbigmoney

« Larry Lessig, de la Sillicon Valley à la Maison Blanche », sur Telos.org

« Les citoyens et non les lobbys doivent financer la politique », sur lemonde.fr

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A propos de l'auteur :

Bonjour, je m'intéresse à la philosophie, à la religion, à la littérature et à l'économie. Mes recherches et mes articles au sein du Cercle sont souvent orientés vers les sentiers jalonnant dans un même mouvement ces différents domaines par le truchement de l'Histoire. Je lutte à ma manière contre ce que Jean-Claude Michéa appelle "l'enseignement de l'ignorance". Je considère que chaque prise de conscience poussant un esprit à s'émanciper du flux continu de l'immédiateté et de la banalité pour s'interroger sincèrement sur ses déterminations historiques, psychologiques et spirituelles est un pas de plus vers la victoire. Je pense que le journalisme citoyen peut être un instrument d'envergure dans ce combat, à condition de redonner au terme de "journalisme" la dignité qu'en exigeait l'écrivain George Orwell: "Le journalisme, c'est publier quelque chose que quelqu'un ne voudrait pas voir publié. Tout le reste relève des relations publiques".

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6 commentaires

  1. Teddy bear dit :

    Admettons que le président américain soit élu grâce à une campagne menée par l’argent des citoyens… pour autant l’influence des richissimes, de ceux qui tiennent l’économie de fait, ne disparait pas pendant les 4 ans de son mandat. Alors comment se comporte son gouvernement, quelles pressions subit-il, quels intérêts sert-il à votre avis ?

    Sur l’argent et la démocratie, voir la courte vidéo ci-dessous à 5:30. Le penseur qui s’y exprime ne vient d’aucun sérial, lui.
    https://www.youtube.com/watch?v=9ykhkXsqXXw&feature=youtu.be

    • Galil Agar dit :

      Bonjour, je ne pense pas qu’il voulait réellement accéder à la présidence, mais interpeler la population états-unienne et obliger les candidats (des présidentielles comme des autres élections) à faire face à la réalité de la corruption. Sa proposition ne réglerait pas tous les problèmes, mais elle obstruerait significativement (bien que temporairement) le pouvoir des lobbys. Je vous rejoins, cette proposition n’avait rien d’infaillible. La corruption existait dans le système politique US avant 2010 et l’abolition de la loi de 1971. Par ailleurs, comme le montrent les scandales réguliers auréolant le financement occulte des campagnes politiques en France, il existe toujours d’autres failles par lesquelles la corruption peut s’immiscer. Néanmoins, Lessig a le mérite de proposer des choses, de se tenir aux principes d’action qu’il formule, et d’inviter les citoyens à se rencontrer dans la vie réelle, à prendre conscience de leurs responsabilités, pour communiquer et chercher activement des alternatives et des solutions, ce qui ne peut être que positif, ne pensez-vous pas ?

      • doc dit :

        Il est aussi positif que celui qui écope le bateau pendant que l’eau continue de rentrer.

        En revanche, ce que propose Philippe Landeux est positif à 100 % et mérite(rait) toute votre attention.

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