« Monnaie et souveraineté » par Gabriel Rabhi


L’origine de la monnaie

Article - monnaie et souverainetéLa monnaie est au coeur de nos économies. Tout le monde travaille pour gagner de l’argent. Cet argent doit être créé, par quelqu’un, par une institution ou par une banque. Or, le fait est que rares sont les citoyens qui savent précisément qui créé l’argent.

Bien avant cela, avant que des institutions créent l’argent que nous utilisons tous, il a fallu inventer l’instrument monétaire. La monnaie est une vielle invention. Il règne autour de l’origine de la monnaie un certain flou. L’origine la plus répandue est celle de la facilitation des échanges marchands. Nous serions passés du troc, peu pratique, à la monnaie marchandise, c’est à dire à des biens utilisés comme monnaie, tels du bétail, des denrées alimentaires ou des céréales, puis de métaux plus ou moins rares et précieux, jusqu’a la monnaie de crédit moderne dite monnaie fiduciaire.

Le fait est que cette version de l’origine de la monnaie et du crédit est pratique, bien que contestable, contestée voire fantaisiste, car elle n’est pas cohérente avec la réalité historique. En voici une autre qui va nous permettre d’éclairer les principaux acteurs de cette institution majeure dont nos existences dépendent.

Dans l’antiquité, avec la sédentarisation, l’agriculture et le développement des échanges, les hommes comptabilisaient leurs dettes entre eux. L’un avait donné des pommes de terre à l’autre. Il avait une dette jusqu’au moment ou il pourrait la rembourser en nature, en marchandise ou en service. Ce n’était pas du troc mais du crédit, essentiellement sous la forme d’échanges différés de biens et de services. Et c’est la confiance qui permettait aux hommes de se faire crédit – la confiance dans le fait que la solidarité mènerait à des échanges équitables et à ce que les dettes soient soldées. Durant des milliers d’années, la monnaie n’existait pas. Dans les communautés les plus étendues les hommes notaient les échanges réalisés, de sorte que chacun donne autant qu’il reçoit. Pour gérer les dettes et quantifier les échanges l’homme a inventé l’écriture, l’école, la métrologie, mais aussi les tribunaux pour gérer les litiges. La valeur marchande des biens et services étaient mesurée par exemple en têtes de bétail ou en céréales. On a retrouvé de nombreux registres où étaient consigné des dettes quantifiées dans diverses unités de compte, notamment des centaines de milliers de tablettes de l’époque sumérienne – datant de 3000 ans avant notre ère.

De tous temps, les hommes ont cherché des explications à la vie et à la mort. Beaucoup ont imaginé des puissances invisibles, des dieux nous prêtant la vie à notre naissance, puis nous la reprenant à notre mort. Endettés envers les dieux, les craignant au plus haut point, nous nous inventions des règles, une morale, voire des rites et sacrifices pour entretenir ce qui était interprété comme une dette de vie.

Si tous les hommes avaient une dette envers les Dieux, les esclaves avaient une dette infinie envers leurs maitres. De ce fait, ils leurs devaient toute leur force de travail. Et quand les sociétés humaines se sont étendues des souverains, des nobles, des clercs ou des guerriers se sont imposés comme dominants, régnants sans partage, menant de nombreuses campagnes pour étendre leurs territoires jusqu’à former de véritables empires. Les populations autochtones des régions conquises furent d’abord méthodiquement massacrées, ce qui facilitait pour les colonisateurs l’occupation des terres. Puis les conquérants ont compris qu’il était beaucoup plus rentable d’épargner les populations locales et de les exploiter, de les accabler là aussi d’une dette sans fin.

Le pouvoir prélevait une partie des récoltes ou des marchandises produites par ces populations sous la forme d’impôts. Conquérir de nouveaux territoires permettait ainsi d’accumuler richesses et force de travail. L’impôt était une dette des sujets vis-à-vis du pouvoir, une dette infinie, perpétuelle, sur le modèle de la dette envers les dieux, ou de la dette des esclaves envers leurs maitres. Les sujets avaient parfois l’obligation de se battre pour le pouvoir, au nom de la dette envers le souverain et sa nation : c’est la dette de sang. On pouvait mourir pour rembourser les Dieux, mais aussi pour la nation et pour contribuer aux conquêtes du souverain. Cette conception de la dette, parfois nommée « dette primordiale » permit l’établissement de pouvoirs centralisés, parfois théologiques – dans les grandes religions on retrouve la notion du pêché, de rédemption, de rachat d’une dette – qui deviendraient plus tard la forme actuelle de l’état.

Si de nombreuses monnaies ont existées localement à très petite échelle – pour faciliter les échanges ou les crédits – c’est environ 700 ans avant Jésus Christ que des pouvoirs centralisés ont inventé les premières formes de monnaie. Il s’agissait d’objets métalliques, généralement constitués d’un métal précieux rare et durable comme l’Or ou l’Argent, ou bien de métaux plus vulgaire comme le bronze – objet dont le pouvoir s’attribuait l’exclusivité de la production. Des esclaves extrayaient les métaux que le souverain employait pour fabriquer les pièces de monnaie à son effigie. Les faux monnayeurs étaient sévèrement punis.

Le souverain payait les mercenaires avec la monnaie qu’il fabriquait. Les mercenaires imposaient cette monnaie par la force comme paiement aux marchands, aux paysans, aux artisans. Le souverain levait ensuite des impôts en monnaie, celle-là même qu’il produisait. De ce fait, tous les sujets avaient intérêt à avoir de la monnaie pour payer l’impôt, afin d’éviter de se retrouver esclave, emprisonné ou pendu. La monnaie du souverain était ainsi imposée aux populations par la force pour permettre aux mercenaires de subvenir à leurs besoins, et devenait la monnaie pour tous les échanges marchands par nécessité. Le souverain pouvait donc financer ses campagnes militaires, son administration et acheter des biens et des services à ses sujets avec la monnaie qu’il fabriquait lui même.

La nécessité de se procurer de la monnaie du souverain pour payer l’impôt a provoqué l’apparition des marchés. Les échanges locaux, les crédits entre voisins, ont été remplacés par des marchés où circulait la monnaie du souverain, et ou les mercenaires vennaient s’approvisionner. C’est par la violence que les souverains ont imposé leur monnaie, et c’est cette même violence qui fut à l’origine du marché tel que nous le concevons aujourd’hui : un espace où une demande et une offre se rencontrent, provoquant des échanges dans la monnaie d’un pouvoir central prédateur – parasitaire diraient certains – ayant autorité.

La monnaie a donc été inventée pour faire la guerre par le paiement des mercenaires, et pour remplacer la levée des impôts en nature – en récolte ou en production – qui était vécue comme un pillage par les populations dominées. La monnaie est avant toute chose la forme choisie par le pouvoir pour lever les impôts.

Cette forme d’Etat n’existe qu’en tant que gestionnaire de sa monnaie, qu’il fait régner grâce aux mercenaires qu’il entretient parce qu’il s’octroie le privilège de la violence – la violence d’Etat. Aucune extorsion de richesse par la violence n’est tolérée en dehors de celle ordonnée par le pouvoir. La monnaie est donc l’instrument central de sa souveraineté. C’est le trésor du pouvoir – le butin – qui permettait le paiement des mercenaires, la levée des impôts, le fonctionnement de la justice et des administrations. Ce sont là les premières versions de ce qui deviendra plus tard le trésor publique. De Rome jusqu’en Chine, les empires se sont bâtis en imposant leur monnaie sur les territoires conquis, en partenariat avec les mercenaires avec lesquels ils partageaient leurs butins.

Les pièces de monnaie sont généralement composées de deux faces : sur l’une on trouve l’effigie du pouvoir ou du souverain qui la fabrique – empereur, état ou zone monétaire -désignant qui lève les impôts. La seconde présente la valeur – le nombre d’unités de compte attribué à la pièce de monnaie. Ces deux faces décrivent le montant et le bénéficiaire de l’imposition que permet cette monnaie.

Il était dans l’intérêt des souverains que les sujets soient riches. Plus les sujets produisaient et commerçaient, plus ils étaient riches, et plus le pouvoir disposait de richesses réelles à récupérer par le circuit monétaire du trésor. De grandes familles de négociants, de marchands et producteurs ont prospéré dans leurs intérêts propres, mais aussi dans celui du pouvoir qui fabriquait la monnaie. A tel point que ces marchands pouvaient prêter des métaux précieux aux souverains. Mais si le pouvoir tolérait ces pratiques, il gardait la maitrise des armées et conservait tant que possible le privilège de la violence.

Les riches commerçants pouvaient aussi faire fructifier les richesses qu’ils avaient accumulées en les prêtant à ceux qui en avaient besoin. Cela favorisait le développement de l’économie. De possédants ils sont devenus financiers, partageant le trafic des métaux précieux et la gestion des dettes avec le pouvoir qui pour sa part conservait ses fonctions régaliennes : créer la monnaie, lever les impôts et assurer l’administration, le législatif, la justice et les forces armées.

La monnaie papier

Pour expliquer l’apparition de la monnaie papier, l’histoire la plus parlante est celle des négociants de Londres et de Stockholm qui au 16e siècle transportaient les marchandises sur les océans aux quatre coins du monde.

Beaucoup de transactions se réglaient en Or ou en Argent, monnaie marchandise acceptée dans de nombreuses contrées. Il était risqué de posséder et transporter ces métaux précieux : on pouvait se les faire dérober. Les marchands commencèrent à confier la garde de leurs métaux précieux aux orfèvres, les négociants en métaux précieux. En échange, les orfèvres leur donnaient un reçu, un certificat de dépôt nominatif, qui permettait à son bénéficiaire de récupérer à tout moment son métal précieux. A cette époque, les paiements pouvaient se faire à l’aide de lettres de change – sorte d’ordre de transfert de propriété ou de change entre monnaies. Lors des retraits des métaux précieux les orfèvres en gardaient une fraction pour service de stockage rendu. Les boutiques des orfèvres devinrent des coffres forts bien gardés.

Puis les certificats de dépôts devinrent non nominatifs. Il y était simplement inscrit le poids de métal précieux qu’ils représentaient. Ces certificats étaient des reconnaissances de dette en métal précieux dites « au porteur » de l’orfèvre envers le détenteur du billet. Les marchands se mirent à se payer non pas en métal précieux, mais avec ces certificats. La monnaie papier était née.

La naissance de la banque

Les orfèvres constataient que les marchands laissaient l’essentiel de leurs métaux précieux dans leurs coffres. Ils eurent donc l’idée de prêter ces métaux précieux à d’autres marchands pour développer leur commerce. Plutôt que de prêter les métaux précieux entreposés dans leurs coffres, les orfèvres émirent des certificats papier. Quand les marchands remboursaient leur dette ils rendaient les certificats et versaient un intérêt aux orfèvres en métal précieux. Les orfèvres se mirent à imprimer bien plus de certificats que de métaux précieux disponibles dans leurs coffres. Cette pratique leur permit de s’enrichir en multipliant les intérêts perçus. Quand les certificats étaient rendus aux orfèvres ils étaient détruis. Tant que tous les emprunteurs et déposants ne venaient pas tous au même moment demander l’échange de leurs certificats contre l’équivalent en métal précieux leur petit tour de magie leur permettant de s’enrichir restait secret. C’est la le principe même de la réserve fractionnaire qui a toujours cours dans nos banques modernes.

Et s’ils prêtaient aux marchands de l’Or virtuel, les Orfèvres pouvaient également emmètre des certificats pour leurs propres dépenses : c’est comme cela qu’ils se sont procuré ce dont ils avaient besoin et enrichis, leur substitut à l’Or leur permettant d’acheter tout ce qu’ils désiraient, en un tours de passe-passe avec du papier. Tel des souverains, ils pouvaient produire les moyens de paiements à leur propre profit.


On distingue trois principaux types de monnaies

La monnaie marchandise : une monnaie marchandise est une marchandise employée comme monnaie. La valeur d’un sac de riz est un sac de riz ou un équivalent comme quelques kilogrammes de pomme de terre. La monnaie marchandise a la valeur de sa réalité physique, parfois une valeur d’usage, comme un sac de riz ou des pommes de terre, ou une valeur liée à sa rareté et à la difficulté de sa production, comme l’Or ou l’Argent.

La monnaie de crédit : la monnaie de crédit est une reconnaissance de dette employée pour compenser des échanges. Par exemple, Paul donne un poulet à Henri. Henri émet une reconnaissance de dette à Paul pour le montant d’un poulet. Si Paul achète 5 kilos de pommes de terre à Marc et lui donne la reconnaissance de dette comme paiement alors Henri ne devra plus un poulet à Paul, mais à Marc. Cette monnaie de crédit existera et servira de monnaie tant que Henri ne remboursera pas sa dette. Quand Henri remboursera sa dette, la reconnaissance de dette sera détruite, et alors cette monnaie disparaitra. Cette monnaie n’est que la représentation d’une dette, qui représente la « contrepartie » de cette monnaie.

La monnaie fiduciaire : contrairement à la monnaie marchandise la monnaie fiduciaire est une monnaie qui n’a pas de valeur intrinsèque. La monnaie fiduciaire est, par exemple, une pièce de monnaie ou un billet dont la valeur du métal ou du papier est bien inférieure à son pouvoir d’achat. On parle alors de valeur faciale, déconnectée de la valeur réelle des matériaux dont est fait la monnaie. Cela peut être aussi un chiffre inscrit dans un livre de compte.

Le terme fiduciaire, du terme latin « fiducia », qui veut dire « confiance », sous-entend que les utilisateurs de cette monnaie ont confiance dans sa valeur. C’est souvent la loi qui désigne cette monnaie comme moyen de paiement ayant « cours légal » : en d’autre terme, toute personne est obligée d’accepter cette monnaie comme moyen de paiement et c’est la monnaie exigible pour règlement des impôts, et c’est bien cette obligation inscrite dans la loi qui fait que l’on a confiance dans la valeur d’échange de la monnaie fiduciaire. Il en va de même pour la monnaie qui est sur notre compte en banque : nous avons confiance dans la gestion rigoureuse de la banque. On dit que cette monnaie a un pouvoir libératoire : la monnaie permet de se libérer d’une dette et elle est reconnue comme tel par la législation.

La monnaie de crédit rentre dans la catégorie des monnaies fiduciaires car la personne qui reçoit la reconnaissance de dette comme paiement croit que la personne qui l’a émise remboursera bien sa dette – ou qu’en cas de défaut tout sera fait pour que cette dette soit effectivement remboursée.

Les monnaies d’état comme l’euro, le dollar ou le rouble sont dites fiduciaires, car c’est la loi qui impose de les accepter comme moyen de paiement. Et comme nous allons le voir, ce sont aussi des monnaies de crédit.


La banque centrale

A cette période, si le négoce se faisait en partie avec ces certificats de dépôt – les reconnaissances de dette des orfèvres-banquiers – l’état restait maître de sa propre monnaie. Les unités de compte gérées par les orfèvres et banquiers étaient convertibles en métaux précieux. L’impôt restait redevable en nature, en monnaie marchandise comme l’Or ou l’Argent, ou dans la monnaie de l’État. C’est bien le trésor qui émettait la monnaie de l’état, à son effigie. Le cours légal d’une monnaie est inscrit dans la loi. Le cours légal impose à toute personne d’accepter comme paiement la monnaie de l’état.

Ce n’est qu’au 17eme siècle en Grande Bretagne que le pouvoir de création monétaire a été progressivement conquis par de riches financiers. En Angleterre et aux États-Unis ces familles de financiers, poussées par l’appât du gain et le pouvoir, ont tenté maintes fois de remplacer la création monétaire des états par la leur. Le principe est simple : la monnaie de l’État est alors émise en regard d’une dette envers un créancier privé. Cette dette permet au créancier de toucher des intérêts. Celui qui, grâce à sa fortune et son influence, arriverait à se substituer à la création monétaire publique trouverait une source d’enrichissement sans fin car l’état a besoin de monnaie pour fonctionner.

Si l’État renonce aujourd’hui à son droit de création monétaire pour ses propres besoins c’est parce qu’il emprunte cette monnaie à une banque dite centrale, via des institutions privées. L’état doit emprunter en permanence pour rembourser les emprunts en cours ou bien augmenter les impôts pour capter la monnaie en circulation. C’est ainsi qu’avec l’avènement des banques centrales indépendantes privées ou publiques, la dette des états a globalement eu tendance à augmenter.

L’illustre et richissime famille Rotschild fut la première à obtenir le privilège de la création monétaire de l’État Anglais à travers une banque centrale indépendante – émettrice de dette privée comme monnaie ayant cours légal.

Par un lobbying acharné la France a connu le même sort, comme l’essentiel des nations du monde. Les États-Unis ont alterné entre banque centrale privée et publique jusqu’en 1913 où la Federal Réserve Bank (FED) a été fondée. Si la plupart des pays ont ensuite nationalisé leurs banques centrales, la FED est restée une banque privée. Les intérêts sur l’émission du dollar rémunèrent donc ses actionnaires plutôt que de représenter des recettes pour l’état. La banque d’Angleterre est aussi redevenue privée en 1997.

Aujourd’hui dans nos régimes dits « démocratiques » où le peuple est « souverain » l’état joue un rôle important : il assure le fonctionnement des administrations, de la justice, des forces de l’ordre, de la défense et est en charge d’appliquer les politiques désirées par les représentants du peuple. Il réalise une redistribution des richesses créées grâce à la fiscalité. Il assure des services publics pour l’ensemble de la nation et joue un rôle social de première importance.

Si auparavant la monnaie était émise par un souverain pour lever les impôts à son profit, aujourd’hui celle-ci sert à lever des impôts pour assurer un ensemble d’administrations et de services aux citoyens et pour faire fonctionner la république – « res publica » ou « la chose publique ». Le souverain établissait son pouvoir par sa propre monnaie. Aujourd’hui, au travers de la constitution, c’est soit disant le peuple qui établit la monnaie de la république et qui fonde ainsi son propre pouvoir.

C’est cela que représente le symbole de la monnaie pour l’écrasante majorité des gens. Du moins, c’est ce qu’elle devrait représenter en théorie.

La monnaie des états fut longtemps adossée à une monnaie marchandise comme l’Or : durant toute la période où la monnaie était établie sur l’étalon Or, la monnaie de l’état était convertible en Or au guichet de la banque centrale. Le billet que vous aviez en poche représentait de l’Or. Les accords de Bretton Woods passés après la seconde guerre mondiale ont donné naissance au dollar adossé à l’Or, le dollar étant la monnaie des Etats-Unis, grand vainqueur du conflit et seule puissance dominante restante. Et toutes les monnaies furent progressivement convertibles en dollar avec une parité fixe. Le dollar est alors devenu un étalon pour les autres monnaies du monde, et de ce fait la monnaie de réserve – celle qu’il est préférable d’avoir plus que toute autre.

Durant la période de l’étalon Or les États-Unis devaient encaisser de l’Or pour émettre des dollars. La masse monétaire était donc limitée par la production d’Or et la valeur du dollar était relativement stable. Puis en 1971, le président Nixon a cessé unilatéralement la convertibilité du dollar en Or. La valeur du dollar était désormais liée à la puissance économique et militaire des États-Unis et au rôle joué par cette monnaie dans le commerce international. Puis l’établissement des marchés de capitaux a provoqué la fin de la parité fixe des monnaies avec le dollar. La valeur des monnaies n’était plus liée qu’à des dettes, non à la monnaie marchandise qu’est l’Or.

La monnaie de crédit

Lorsque nous avons de l’argent sur notre compte, ce ne sont pas des euros : le crédit de notre compte est une reconnaissance de dette de la banque envers nous même. Il n’y a pas un petit tas de billets dans les coffres de la banque correspondant au montant au crédit de notre compte. Ce chiffre veut simplement dire que la banque vous doit des euros, la monnaie de l’état. Pour la banque, c’est une dette en euros envers vous-même et c’est pour cette raison que les comptes bancaires sont inscrits au passif du bilan des banques. Quand vous déposez 1000 euros sur votre compte en liquide, la banque prend cette monnaie et inscrit sur votre compte qu’elle vous doit 1000 euros. Ces unités de compte sont appelées « monnaie secondaire ».

La création monétaire est réalisée par les banques commerciales dites de second rang, des banques essentiellement privées comme la Société Générale ou le Crédit Agricole, et non pas l’état. Chez ces sociétés privées la monnaie secondaire est une monnaie d’endettement : chaque unité monétaire que nous avons en poche ou sur notre compte a comme contrepartie une dette.

La monnaie secondaire est créée quand un crédit est accordé par une banque de second rang. Prenons un exemple : Paul va voir sa banque et demande un crédit pour acheter une automobile. La banque va lui faire signer un contrat l’engageant à rembourser son crédit, puis elle créé à partir de rien la somme sur son compte. On appelle cela la création monétaire « ex-nihilo », c’est à dire à partir de rien. La banque va ajouter par exemple 15 000 unités au crédit de son compte. Quand Paul capte de la monnaie pour rembourser son crédit en travaillant, la banque retranche le montant des mensualités sur son compte : c’est la destruction monétaire. In fine la banque va prélever un peu plus de monnaie sur le compte de Paul au titre des intérêts.

Quand Paul réalise son achat cette monnaie secondaire de crédit va voyager de comptes en comptes au gré des transactions, jusqu’au moment où le client d’une banque l’emploie pour rembourser ses propres crédits. La monnaie secondaire est alors détruite. La monnaie du crédit des uns sert à rembourser celui des autres et à payer en plus des intérêts aux banques.

Ce processus explique pourquoi on dit que « les crédits font les dépôts », et non pas que « les dépôts font les crédits ». C’est parce que des crédits sont accordés que de la monnaie peut être déposée sur des comptes en banque. Nous employons donc pour l’essentiel une monnaie de crédit (voir l’encadré ci-dessus).

Il est communément admis que les banques prêtent l’argent de leurs déposants. C’est faux, ou plus exactement l’activité principale des banques est la création monétaire, bien qu’une partie des dépôts soit effectivement prêtée. Le prêt de dépôts préexistants aux particuliers ou aux entreprises est une activité particulière. Des organismes comme Sofinco ou Cetelem se sont spécialisés dans cette activité commerciale, alors que les banques créent majoritairement la monnaie qu’elles prêtent.

C’est bien parce que l’on croit que l’on a une dette envers la banque, plus exactement que l’on croit avoir emprunté à d’autres clients leur argent que l’on rembourse nos crédits. Or ce n’est pas le cas. La banque ne vous a rien prêté puisqu’elle a créé de toute pièce cette monnaie secondaire. Et c’est bien l’aspect moral de la dette qui créé cette obligation – on s’imagine facilement ne pas tenir certaines promesses, sauf celle de ne pas rembourser ses dettes. On peut aussi considérer que c’est la notion de dette infinie, similaire à celle envers les dieux dans l’antiquité, qui justifie un enrichissement d’une minorité par cette activité non productive de création monétaire à partir de rien.

La conversion des monnaies

Ne vous imaginez pas que lorsqu’une banque accorde un crédit elle imprime des billets de banques de l’état. Ca lui est interdit. Nous devons distinguer deux types de monnaie :

  • la monnaie centrale qui est la monnaie de l’état créé par la banque centrale au nom du peuple
  • la monnaie secondaire, dite scripturale, qui est créé par les banques privées lorsqu’elles octroient des crédits.

Il faut garder en tète que la monnaie secondaire représente 90 à 95% de la masse monétaire en circulation. L’essentiel de nos moyens de paiement et unités de compte sont donc gérés par des entreprises privées dont le but est le profit.

Ce système à deux étages est l’héritage du partage des affaires financières entre le souverain qui régnait en maitre sur son territoire grâce à la monnaie qu’il frappait à son effigie, et les riches sujets qui eux prêtaient aux marchands, au négociants, aux artisans, au paysans, et réalisaient ainsi la stimulation de l’économie en faisant circuler les dettes. La monnaie secondaire est l’équivalent des certificats de dépôts des orfèvres, qui étaient des reconnaissances de dette de l’orfèvre en or, bien plus nombreux que l’or réel disponible dans les coffres. L’or est aujourd’hui remplacé par la monnaie centrale souveraine, la seule qui ait cours légale.

Les banques commerciales privées ont cependant besoin de monnaie centrale pour en donner à leurs clients : pour leurs petits achats, le règlement des taxes et impôts… Egalement, elles réglent leurs dettes mutuelles en partie en monnaie centrale. Seulement elles n’ont pas le droit d’en fabriquer.

Les banques secondaires doivent donc emprunter à la banque centrale des euros. Pour cela elles y dépose des actifs financiers admissibles comme des obligations d’état ou divers titres de créance, que la banque centrale monétise : c’est à dire qu’elle livre à la banque secondaire l’équivalent de leur valeur – à peu de choses près – en monnaie centrale. La monnaie de l’état est donc essentiellement fabriquée à partir et en fonction de l’activité des banques de second rang, les banques commerciales privées telles que la banque HSBC ou la banque BNP. Et ajourd’hui, les états sont financés par les banques privées, qui donnent de la monnaie secondaire en échange des obligations d’état, en faisant appel soit à l’épargne de leurs clients, soit directement aux banques centrales.

La monétisation est le processus de création d’unités de compte en échange d’un actif. Cet actif est généralement une créance. La monétisation est le privilège des banques. Les banques centrales monétisent dans des monnaies étatiques – la BCE monétise en euro, alors que les banques de seconds rang monétisent dans leur propre monnaie privée. Quand le client d’une banque contracte un crédit celle-ci monétise le contrat de prêt. C’est à dire qu’elle créé un nouveau dépôt à partir de rien, elle augmente simplement le montant du compte. Une banque peut aussi monétiser un bien réel : pour disposer d’une création de monnaie, le client d’une banque peut donner en garantie sa maison. S’il n’arrive pas à rembourser ce crédit sa maison devient la propriété de la banque. Les banques monétisent également certaines de leurs dépenses (charges, salaires, investissements).

Les unités de compte sur nos comptes en banque ne sont pas des euros : elles représentent une dette en euro de la banque envers nous-même convertibles en euros sur demande. C’est un substitue privé à la monnaie ayant cours légale. Ces unités de compte virtuelles n’ont pas cours légal mais sont tolérées par l’état comme moyen de paiement quand on règle par chèque, carte bleue ou virement. Mais quand on paie nos impôts, ces unités de compte sont converties en euros et données à l’état.

« Dans son essence, la création de monnaie ex nihilo actuelle par le système bancaire est identique, je n’hésite pas à le dire pour bien faire comprendre ce qui est réellement en cause, à la création de monnaie par les faux monnayeurs, si justement condamnée par la loi. Concrètement, elle aboutit aux mêmes résultats. La différence est que ceux qui en profitent sont différents. »

Maurice Allais, prix Nobel d’économie en 1988

Rappelez-vous du principe de l’émission des reconnaissances de dette en Or des orfèvres. Pour faire crédit les orfèvres émettaient bien plus de reconnaissance de dette en Or qu’ils n’avaient d’Or dans leurs coffres. C’est exactement la même chose pour les banques commerciales aujourd’hui. Les banques émettent bien plus de monnaie secondaire n’ayant pas cours légal qu’elles n’ont de monnaie centrale disponible dans leurs coffres. Pourtant, votre banque est tenue de vous donner l’équivalent en monnaie centrale du montant de votre compte si vous le lui demandez (obligation fortement contestée actuellement).

Le fait que les banques créent bien plus de monnaie secondaire – n’ayant pas cours légal – qu’elles n’ont de monnaie centrale explique leur fragilité. Si tous les clients d’une banque retirent en liquide ou transfèrent dans d’autres banques l’ensemble de leurs dépôts, la banque fait immédiatement faillite par manque de monnaie centrale. Cette situation de retraits massifs d’une banque s’appelle un Bank-Run.

Si les orfèvres se réglaient en Or, les banques d’aujourd’hui règlent leurs dettes mutuelles avec de la monnaie centrale. Et si elles se font beaucoup crédit ou qu’elles emploient divers titres financiers et actifs pour compenser leurs échanges (le marché inter-bancaire) elles ont besoin de monnaie centrale. Mais contrairement aux idées fausses induites par la notion de « réserve obligatoire » les banques accordent d’abord des crédits et se refinancent ensuite – en monnaie centrale ou équivalent. Elles accordent des crédits en fonction des potentialités de gain uniquement. Or, depuis la crise économique déclenchée par la crise financière en 2008 et l’intervention des banques centrales, les banques ne manquent pas de monnaie centrale mais d’opportunités d’accorder des crédits. Et ce manque d’opportunités de faire crédit provient précisément du fait qu’elles ont cessé d’accorder du crédit en 2008 dû à la crise de liquidité sur le marché interbancaire.

Le piège de la monnaie dette

La quasi-totalité de la monnaie en circulation dans le monde est aujourd’hui de la monnaie de crédit créée par les banques commerciales privées. S’il n’y a pas assez de crédits accordés par les banques – donc de création monétaire – au regard de la monnaie détruite lors du remboursement des crédits, alors la monnaie tend à disparaitre et une grave crise économique apparait. Il est urgent de relancer l’économie en redonnant du pouvoir d’achat aux populations.

Dans ce système l’État est dépendant de la croissance pour ses propres ressources, car il a cédé le droit régalien de battre monnaie à des institutions privées. Il faut qu’il y ait de l’activité économique – permise par les banques de second rang – pour garantir une demande de crédit perpétuelle qui compense la destruction monétaire. Et c’est sur l’ensemble des échanges dans la monnaie de crédit en circulation que l’état prélève des impôts.

Or un crédit est un pari sur des revenus futurs. La banque s’assure de la solvabilité d’un potentiel emprunteur. Elle s’assure que celui-ci a des revenus réguliers et durables nécessaires au remboursement du crédit. Comme la monnaie est fabriquée par le crédit elle n’existe que par l’anticipation de futurs  revenus : elle provient de la capacité d’un emprunteur à capter de la monnaie qui est elle même issue de crédits bancaires futurs.

Ce système en boucle fermée assure aux banques une rente perpétuelle formée par les intérêts qu’elles perçoivent sur la création monétaire. L’ensemble des nations est obligé de vivre dans un régime de croissance pour disposer de monnaie, sans quoi la demande de crédit baisse, la monnaie se raréfie à cause de la destruction monétaire, et l’économie se retrouve en panne avec les conséquences sociales que l’on connait.

C’est ce qu’il se passe depuis 2008. La crise financière a provoqué une baisse de l’octroi des crédits par les banques commerciales privées, induisant une baisse de la progression de la masse monétaire, provoquant une crise économique qui rend de nombreux agents économiques insolvables, réduisant encore les opportunités d’accorder des crédits. Il était impossible de laisser faire faillite les banques : nos moyens de paiement auraient alors disparus. Si plus aucun compte ne fonctionne, si personne ne peut plus rien acheter ni vendre, les pouvoirs publics feraient face à un chaos social sans précédent en quelques jours. Seules les états étaient en mesure de venir au secours des banques. La nationalisation des banques aurait été une solution vertueuse, permettant de mettre de l’ordre dans leurs pratiques. Malheureusement, le lobbying et le chantage du secteur bancaire ont écarté cette possibilité.

« Donnez-moi le droit d’émettre et de contrôler l’argent d’une Nation, et alors peu m’importe qui fait ses lois. »

Attribué à Mayer Amschel Rothschild, célèbre banquier du 17eme siècle, considéré comme le père de la finance internationale.

A l’inverse, les états se sont eux-mêmes endetté pour sauver les banques et soutenir l’économie, et certaines banques centrales ont monétisés tout un tas d’actifs détenus par les banques pour augmenter leurs liquidités et relancer le crédit. C’est ce qu’on appelle un assouplissement quantitatif (ou « Quantitative Easing »).

La civilisation du crédit

Beaucoup de gens pensent que l’économie de marché et la surconsommation ont comme origine la boulimie consumériste des sociétés en développement. Des millénaires plus tard, la publicité, l’idéologie matérialiste, la destruction de l’environnement, le pillage des ressources naturelles seraient les conséquences d’un comportement égoïste de croissance voulue par les peuples.

En réalité on peut nuancer cette interprétation, voire la renverser. De nos jours, la manipulation des esprits pour créer sans cesse des manques et besoins nouveaux par la publicité, le conditionnement à la surconsommation et l’idéologie matérialiste sont les instruments nécessaires pour créer les conditions d’une demande permanente de crédit bancaire. Pour la sphère politique, c’est un mal nécessaire afin de disposer des unités de compte indispensables aux échanges économiques, unités de compte vendues par les banques. Sans crédit il n’y a pas de monnaie et sans monnaie il n’y a pas d’économie, donc sans crédit il n’y a pas d’économie.

Autrement dit, sans dettes auprès du secteur bancaire privé les économies développées comme les nôtres s’écrouleraient rapidement et la population se paupériserait par manque d’unités de compte nécessaires aux transactions. Pour écouler leur marchandise dans une économie manquant de monnaie, les producteurs baissent leurs prix, ce qui fini par déboucher sur la déflation (baisse générale des prix). Cette contrainte est parfaitement respectée par les politiciens de tous bords qui en appellent à la croissance. Pourtant cette contrainte contribue à dégrader l’environnement, provoque le pillage des ressources de la planète et génère la surconsommation. Par le système monétaire actuel nous n’avons pas d’autre choix que de consumer à petit feu notre planète.

Le véritable souverain : le peuple, l’état ou la banque ?

Nous avons vu que la monnaie a été inventée pour entretenir les armées et établir l’impôt monétaire au profit de celui qui la fabrique. Aujourd’hui encore les liens étroits entre territoire, législation, armée, privilège de la violence et frappe de la monnaie demeurent la pierre angulaire de nos états. Deux situations possibles en découlent :

  • Si c’est l’état qui fabrique la monnaie et que l’état est au service de l’intérêt général, alors la monnaie sert à financer une institution au service de l’intérêt général. Le peuple est alors souverain s’il jouit d’un régime démocratique – ce qui de nos jours est plus que discutable, l’oligarchie étant plus représentative de nos régimes. C’est l’état qui pour ses dépenses émet la monnaie servant au paiement des impôts et celle-ci revient de droit au peuple au travers des dépenses de l’état, services publics et politiques sociales.
  • Si ce sont des entreprises privées au service de l’enrichissement de leurs actionnaires, comme le sont les banques commerciales privées aujourd’hui, alors la monnaie sert des intérêts privés. Dans ce cas on peut dire que le souverain est, de fait, un secteur privé qui exploite le besoin en monnaie de la nation à son profit. Si l’intérêt de ces entreprises n’est pas de financer l’économie réelle – comme c’est le cas actuellement – alors le peuple se retrouve l’otage de la maximisation de leurs profits. Pour les plus riches tout va bien. A l’extrême ce nouveau souverain montera sa propre législation, sa propre justice et sa propre armée privée, établissant une nouvelle forme d’état non pas démocratique mais capitalistique et financier. Le TAFTA et ses tribunaux d’arbitrage sont une étape vers l’établissement de ce nouveau souverain.

Aujourd’hui nous sommes d’avantage dans la seconde situation que dans la première. Le droit régalien de battre monnaie a été transféré à des intérêts privés, et les autres pourraient l’être progressivement aussi. Les États sont obligés de financer leurs déficits et projets d’investissement en empruntant aux marchés financiers, c’est à dire aux banques et à leurs clients – épargnants, petites et grandes fortunes.

L’indépendance des banques centrales

Comme nous l’avons vu il y a un secteur bancaire formé des banques commerciales privées, chez lesquelles les particuliers et les entreprises ont leurs dépôts, leurs moyens de paiement et obtiennent des crédits en monnaie secondaire.

Et puis il y a un réseau de banques centrales plus ou moins publiques, correspondant à chaque zone monétaire (Dollar pour la FED, Euro pour la BCE, Yen pour la Banque du Japon, etc.). Les banques centrales sont missionnées par les états pour émettre et gérer leur monnaie. Elles font l’interface entre la finance privée et les pouvoirs publics. En théorie elles sont les régulatrices du secteur bancaire privé par l’application de la politique monétaire.

Après la seconde guerre mondiale l’état dit « providence » jouissait de dispositifs importants pour son propre financement. La banque centrale était aux ordres de l’état et les banques étaient contraintes d’acheter les obligations d’état à un taux d’intérêt fixé par avance. On peut dire que la banque centrale était obéissante et que les banques – pour l’essentiel publiques – étaient conciliantes. Le financement de l’état était basé sur un mécanisme appelé « le circuit du trésor ».

Puis dans les années 70 la montée du néolibéralisme a provoqué le démantèlement des dispositifs, statuts et principes qui assuraient le fonctionnement de ce circuit monétaire. Il a été remplacé par des adjudications – des appels d’offres – à taux variable auprès de ce qu’on appelle les marchés financiers.

Dés lors, en privant l’état de son autonomie monétaire et en imposant la ponction d’intérêts fluctuants – grâce à l’organisation de ce marché – la finance a changé les rapports de force. Le symbole en est la loi du 3 janvier 1973 qui a fait l’objet d’une vive polémique dans la blogosphère. Aujourd’hui en France la totalité des recettes de l’impôt sur les revenus est destinée au paiement des intérêts de la dette de l’état aux quelques banques et institutions financières enregistrées auprès de l’AFT (Agence France Trèsor). Pourtant un état n’est pas un emprunteur comme un autre : il n’est pas mortel, il est garantit par les actifs de la nation et ne peut pas faire faillite et disparaitre. L’image de l’état gérant ses finances « en bon père de famille » n’a pas d’autres fondements que de le pousser à l’austérité pour réduire son périmètre économique au profit d’entreprises privées.

L’affaiblissement du politique

On peut donc suspecter qu’en quelques siècles l’état, en se faisant le promoteur d’une économie forte et libérale dans son propre intérêt (augmenter ses recettes fiscales), a laissé se développer un secteur financier privé qui a capté l’intégralité de nos moyens de paiement et obtenu l’interdiction à l’état de battre monnaie.

Et depuis les années 70, la libre circulation des capitaux associée au développement des paradis fiscaux forment un manque à gagner estimé entre 60 et 80 milliards d’euros par an, rien que pour l’état Français. Si on ajoute à cela le roulement de la dette due à l’absence de financement par la banque centrale ou par un circuit maitrisé à taux fixe, nous totalisons entre 110 et 130 milliards d’euros de manque à gagner dans les caisses de l’état. Cela s’accompagne d’une augmentation sans égale des disparités dans la répartition des richesses dans la population, selon que l’on profite ou non des rentes et privilèges de l’industrie financière. En d’autres termes, les États empruntent aux riches ce qu’ils ne leur prennent plus en impôts.

Si à certaines époques féodales le souverain exploitait jusqu’à la misère ses sujets en levant des impôts excessifs via la monnaie qu’il fabriquait lui-même et le principe de la dette perpétuelle, la finance d’aujourd’hui est un prédateur tout aussi redoutable. Par des attentes de rentabilité déraisonnable et la multiplication des dettes, ce prédateur est en train de racheter le monde et désorganise l’ensemble des contrats et acquis sociaux. En définitive, l’inversion du rapport de force entre l’état et la finance privée, et plus largement les grandes entreprises et multinationales, conduit à l’affaiblissement du politique lui-même, la classe politique devenant le sujet du souverain financier. Cet équilibre perdu entre finance privée et circuit monétaire public contribue à l’incapacité de la sphère politique à s’opposer à la financiarisation du monde et au règne des grandes entreprises. Décapité de son instrument principal de souveraineté qu’est la monnaie, l’état se met au service du véritable souverain qu’est la banque et ne fera plus, à terme, que de l’intendance.

Les dogmes économiques, promu par le secteur financier, perpétuent ce rapport de force en verouillant la pensé économique via la défense de la main invisible du marché, forcément efficace et naturel, et bénéfique à l’ensemble de l’humanité : en réalité, cela ne fait que perpétuer et renverser un rapport de force entre la finance privée d’un coté et les pouvoirs publiques en charge de la politique de l’autre. Le dogme du marché libre et non faussé est devenu une politique en soie, et voudrait bien devenir l’unique politique admise et tolérée sur l’ensemble du monde. 

Face à ce constat, des alternatives existent : par exemple le Néochartalisme établit que l’état devrait être l’unique créateur de la monnaie. Dans le même esprit, le « 100% monnaie » établit que les banques n’auraient pas le droit d’émettre la monnaie, qu’elles ne seraient que les gestionnaires d’une monnaie permanente dont la masse serait régulée par l’état. D’autres font la promotion de banques de petites tailles, divisées en plusieurs rôles distincts (dépôt, investissement, prêt) – disposition nécessaire pour assurer la stabilité du système financier.

En réformant les rôles et privilèges du secteur bancaire, ces alternatives visent à remettre la finance au service de l’économie réelle et de l’intérêt général, non au service de leurs uniques profits. Faut-il une véritable volonté politique pour en faire la promotion, et que le dogme du marché libre efficient soit relativisé. Or la sphère politique est dépendante de la finance. Ceci est d’autant plus vrai que les institutions supranationales libérales comme l’Union Européenne sont la cible d’un lobbying permanent préservant l’ordre établit et favorisant la captation de nouvelles institions et domaines économiques par le secteur bancaire. Lorsqu’elle n’est pas complice, la classe politique rencontre de grandes difficultés à réguler ne serait-ce qu’un peu le secteur financier : il est toujours compliqué de mordre la main qui nous nourrit.


Controverse des intérêts manquants

Les intérêts bancaires sont-ils créés par les banques lorsqu’elles accordent un crédit ?

Rien ne l’indique. Lorsqu’une banque accorde un crédit, elle créé le principal ex-nihilo, mais pas les intérêts. Si vous contractez un crédit de 10 000 euros auprès de votre banque, elle créait 10 000 euros de monnaie secondaire (un substitue monétaire à l’euro), et exige par contrat le remboursement de 10 500 euros. Les 500 euros d’intérêt n’ont jamais été créés. Vous ne pourrez payer les intérêts de ce crédit qu’à partir du moment ou un autre crédit aura été accordé, quelque part dans le système bancaire, induisant la création de nouvelle monnaie secondaire que vous capterez au grès des transactions. En ce sens, le système financier est une chaine de Ponzi : les crédits passés permettent de rembourser les crédits futurs.

Les intérêts bancaires disparaissent-ils totalement de l’économie ?

Rien indique qu’ils disparaissent : en réalité, ils sont en majorité ré-injectés dans l’économie lors des dépenses du secteur bancaire. Quand une banque paie ses employés, son immobilier, qu’elle réalise des acquisitions ou qu’elle verse des dividendes à ses actionnaires, elle le fait par création monétaire pour compte propre. Les intérêts et frais bancaires sont prélevés sur les comptes bancaires par destruction monétaire. Ensuite, la banque les recréé lors de ses dépenses, pour fonctionner ou rémunérer ses actionnaires. Seule une fraction de la monnaie recréé est thésaurisée ou reste captif des marchés boursier, par exemple.

On peut schématiser le circuit financier de création / destruction monétaire de la sorte :

Monnaie et souveraineté

Il faut noter que, globalement, les organismes de crédit ne sont pas les plus rentables. Des entreprises comme Porshe ou Apple, sont probablement bien plus rentables que la plupart des banques. Le problème que posent les banques est un problème politique :

  • La captation d’un bien public, la monnaie, par des intérêts privés.
  • La privatisation d’une fonction régalienne.
  • Le chantage à la faillite auprès des Etats, ou « Too Big To Fail », qui est un chantage à la crise sociale.
  • L’effet de levier sur la création monétaire, combinée à la dérégulation bancaire et « modernisation » financière initié au début des années 70, avec notament un problème d’Aléa Morale lié à la titrisation.
  • Les collusions multiples et polyformes avec des entreprises d’autres secteurs et un Lobbying massif

Par Gabriel Rabhi (pour La Relève et la Peste)

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A propos de l'auteur :

Passionné de nature, je suis avant tout un "touche à tout". Et c'est ma curiosité insatiable pour ce (et ceux) qui m'entoure(nt) qui m'a amené à rejoindre le Cercle fin 2014. Fan d'art, et en premier lieu de design et d'architecture, dans ma vie personnelle, mes activités au Cercle sont principalement axées sur l'analyse du fonctionnement des médias et de l'information. Convaincu que quel que soit le projet, tout se fait ou rien ne se fait, en fonction de la capacité des hommes (et des femmes !) à se parler et à collaborer, je tâche modestement de poursuivre d’inlassablement ce petit jeu qui consiste à créer du lien. C'est à ce titre que j'occupe au Cercle les rôles d'attaché de presse et de responsable du recrutement.

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