La Grèce, avant et après l’Union européenne


Grèce Parthénon AthènesÀ propos de l’auteurOlivier Delorme est écrivain et historien, ancien Maître de conférences à Sciences Po, auteur de plusieurs romans et d’un livre d’histoire en trois tomes, La Grèce et les Balkans.


Quelle était la situation de la Grèce avant son entrée dans la Communauté économique européenne ? Avant l’euro ? A-t-elle fraudé pour atteindre ces objectifs ?

Il faut arrêter une bonne fois pour toutes avec le truquage des statistiques grecques ! Ceci a été une propagande éhontée pour justifier le traitement appliqué aux Grecs depuis 2010… En revanche, on sait — ce qui a été confirmé par le FMI depuis cette semaine — quelle était la justification de ce traitement : sauver les banques françaises et allemandes qui détenaient de la dette grecque. La Grèce n’a pas fraudé comme le répètent les chiens de garde depuis 5 ans, pour entrer dans l’euro, elle a utilisé des artifices comptables — parfaitement autorisés à l’époque — ce qu’ont fait tous les autres pays avec d’autres moyens (impôt remboursable en Italie, soulte des retraites de France Telecom intégrée dans les ressources budgétaires en France, escamotage du déficit de la société publique de privatisation de l’Allemagne de l’Est en Allemagne…). La vérité, c’est qu’au moment de la qualification à l’euro il n’y avait que trois pays qui satisfaisaient réellement aux critères requis : le Danemark qui ne voulait pas y entrer, l’Irlande et le Luxembourg, c’est-à-dire deux pays dont le modèle économique est fondé sur l’optimisation fiscale et la captation par ce moyen des recettes fiscales des autres. Voilà pour la fraude qui n’a jamais été qu’un bobard. L’admission de la Grèce dans l’euro a en réalité été le résultat d’un marchandage : on vous admet, mais vous levez votre veto à l’ouverture des négociations d’adhésion de la Turquie, et vous renoncez à saisir des avoirs allemands pour indemniser des victimes grecques de l’Occupation, ce que venait d’autoriser la Cour suprême grecque.

La Grèce, un pays en forte croissance

Pour ce qui est de la situation économique en Grèce à l’époque, voir le troisième tome de mon livre où je l’étudie en détail. La Grèce est le pays qui a la troisième croissance mondiale, après le Japon et l’Espagne dans les années 60, avec une inflation très faible et quasiment sans endettement, et sa monnaie ne cesse de s’apprécier. Mais comme la Grèce est alors un pays autoritaire cette croissance se fait sans État social, contrairement au reste de l’Europe occidentale, au prix d’inégalités monstrueuses et du départ d’une partie de la main-d’œuvre en Allemagne, en Belgique, au Canada… La situation commence à se dégrader sous la dictature des Colonels, parfaitement incompétente. Ils multiplient les projets coûteux et inutiles, généralisent la corruption et font exploser l’endettement et l’inflation entre 1967 et 1974. Mais la croissance reste la plus forte d’Europe avec celle de l’Espagne franquiste.

Choc pétrolier et État social

À la chute des Colonels, en 1974, l’économie grecque reste très dynamique, mais la Grèce, sans ressources énergétiques, est violemment touchée par le choc pétrolier. Et comme il n’y avait pas eu de construction d’État social jusqu’en 1974, les gouvernements conservateur puis socialiste le construisent dans une période de crise mondiale alors qu’il a été construit partout ailleurs en Europe durant les 30 glorieuses… Il va donc se construire en partie sur l’endettement au lieu de se construire sur la croissance. C’est l’origine de l’endettement grec, qui n’est pas dû à la fraude des Grecs ou à je ne sais quel caractère qui leur serait particulier, mais à l’arriération sociale dans laquelle les régimes autoritaires imposés par les États-Unis depuis 1945 ont enfermé le pays.

L’impact de la chute de l’URSS

L’économie grecque reste néanmoins une des économies les plus dynamiques d’Europe jusqu’à la chute des régimes communistes et à l’entrée dans l’euro. Pourquoi ? Avec la chute des régimes communistes, les transferts européens vers les régions pauvres n’augmentent pas alors que le nombre des pays bénéficiaires augmente. La part qui revient à la Grèce et qui a permis des transformations profondes du pays, notamment en termes d’infrastructures diminue, au moment où les pays d’Europe de l’Est ouvrent soudain une réserve de main-d’œuvre à bon marché. L’économie grecque qui était fondée d’une part sur l’industrie lourde (chimie, engrais, pétrole, aluminium, sidérurgie) et d’autre part sur de très petites entreprises dans des secteurs traditionnels (agroalimentaire, textile, etc.) se trouve soudain concurrencée par des pays d’Europe de l’Est qui offrent une main-d’œuvre payée beaucoup moins cher, d’autant que, la Grèce ayant construit son État social (alors que ces pays n’en ont pas), le « coût » du travail y a augmenté.

L’effet est immédiat, violent, ravageur. Les investisseurs grecs notamment ferment les usines en Grèce pour aller les rouvrir en Bulgarie, Roumanie, Macédoine… Et le phénomène est le même dans l’agriculture grecque, qui historiquement s’est constituée comme une agriculture de petites exploitations très peu capitalistiques. La Grèce a une balance agricole positive quand elle rentre dans la CEE (elle importe moins de produits agricoles qu’elle n’en exporte) mais devient de plus en plus déficitaire à partir de 1990.

Les ravages de l’euro

À cela s’ajoute l’effet doublement ravageur de l’euro : la Grèce fait, au moment de la monnaie unique, 65 % de ses exportations hors zone euro, mais dans des secteurs très concurrentiels. Pour être compétitive, elle a besoin d’une monnaie faible ; de même pour le tourisme où elle est en concurrence avec des pays à monnaie faible : Turquie, Tunisie, Egypte… L’euro allemand va totalement détruire en 10 ans la compétitivité de l’économie grecque en lui imposant un taux de change qu’elle ne peut pas supporter. En 2009, elle aurait besoin d’un euro autour de 0,8 alors qu’il est à 1,60 dollar ! C’est comme si vous couriez le 100 mètres avec un boulet au pied faisant la moitié de votre poids !

Aujourd’hui où les politiques européennes ont détruit le quart de la richesse nationale depuis 2010, elle aurait besoin d’un taux de change de 0,6, mais l’euro est à 1,1, c’est-à-dire que le handicap est identique, ce qui explique pourquoi l’économie ne peut pas repartir ! Et cela explique aussi qu’il est moins cher d’importer de l’ail de Chine, des poires d’Argentine ou des oranges du Maroc que de les produire sur place. L’agriculture grecque meurt de l’euro, comme en est morte son industrie : dans les années 80, tout l’engrais utilisé en Grèce était produit sur place, aujourd’hui il n’y a plus une seule usine d’engrais.

À cela il faut ajouter que le carcan monétaire est ravageur également pour la Grèce dans ses exportations/importations vers l’UE. Son économie étant divergente de celle de l’Allemagne, dans une Europe normale la drachme se serait dévaluée, rendant l’huile d’olive ou la féta plus attractive dans les supermarchés allemands, alors que le mark se serait réévalué, rendant les berlines allemandes beaucoup plus chères en Grèce. L’euro est une arme de destruction massive des économies faibles et une arme d’enrichissement massif de l’économie dominante.

Voilà la réalité, et elle est bien plus puissante et plus destructrice que toutes les fables sur les fraudes grecques !

Olivier Delorme

NDLR : Pour plus d’informations, nous invitons les lecteurs les plus curieux à se référer à l’intervention d’Olivier Delorme au colloque du 13 avril 2015 de la fondation Res Publica : L’euro est-il soutenable ? Le nouveau test de la Grèce.

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A propos de l'auteur :

Scientifique de formation, je m'intéresse un peu à tous les sujets (politique intérieure, démocratie, économie, agronomie, écologie, médias, etc.) mais je porte une attention plus particulière aux questions stratégiques, géopolitiques, diplomatiques, de défense et de sécurité. Je suis au Cercle des Volontaires depuis fin 2015 et je participe, au gré des besoins, à la rédaction d'articles, à l'organisation d'interviews, de débats…

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