Jean-Christophe Victor, Zygmunt Bauman, Tzvetan Todorov. Hommage à trois intellectuels récemment disparus

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Jean-Christophe Victor, 1947-2016. Zygmunt Bauman, 1925-2017. Tzvetan Todorov, 1939-2017.

Au cours des trois derniers mois, trois intellectuels dont l’œuvre et la pensée ont différemment marqué leur génération nous ont quitté. Jean-Christophe Victor, connu des amateurs de géopolitique pour sa présentation minutieuse des sujets les plus ardus et des contrées les plus reculées dans l’émission Le dessous des cartes, diffusée sans interruption sur La Sept puis sur Arte depuis 1992, est décédé le 28 décembre 2016. Le sociologue et politologue britannico-polonais Zygmunt Bauman est mort le 9 janvier 2017 à Leeds. Il avait notamment élaboré le concept de « société liquide» , sur lequel nous reviendrons. Tzvetan Todorov, historien des idées, théoricien de la littérature, politologue et sémiologue français d’origine bulgare, nous a quitté le 7 février 2017 à Paris. Ses réflexions les plus récentes portaient sur les dangers menaçant la démocratie et sur les figures de l’insoumission, du poète et romancier russe Boris Pasternak à Edward Snowden en passant par Malcom X.

Dans Les intellectuels intègres, paru en 2013, le géopolitologue Pascal Boniface rendait notamment hommage aux démarches intellectuelles de Jean-Christophe Victor et Tzvetan Todorov.

Jean-Christophe Victor, la géopolitique par les cartes

Jean-Christophe Victor était le fils de l’explorateur polaire Paul-Emile Victor. Très jeune, il avait répondu présent à l’invitation du monde au voyage, suivant son père dans ses explorations, avant d’être nommé attaché culturel à Kaboul dans les années 1970. Diplômé en chinois, en science politique et en ethnologie, fasciné par l’Asie, il passe sept mois au Népal en 1973 pour les besoins de sa thèse avant d’être recruté par le Centre d’Analyse et de Prévention (CAP) de 1980 à 1989. C’est à partir de 1990 qu’il élabore le concept du Dessous des cartes. Deux ans plus tard, alors que les premières émissions sont diffusées, il crée avec sa femme Virginie Raisson, chercheuse en géopolitique, le Laboratoire d’Études Prospectives et d’Analyses Cartographiques qu’ils veulent privé et indépendant.

La chaîne Arte a pris l’heureuse initiative de produire une émission en hommage à Jean-Christophe Victor, animée par Émilie Aubry, alternant les témoignages de Virginie Raisson, Hubert Védrine, Rony Brauman, Jean Jouzel… et des extraits de différentes émissions du Dessous des cartes, traitant aussi bien des ressources de l’arctique, des murs qui séparent les frontières du monde, des réfugiés érythréens en Israël et en Europe, que de l’archipel des Kouriles, objet d’un dissensus diplomatique entre le Japon et la Russie. Vous y verrez également une émission d’anthologie dans laquelle l’ethnologue effectue une règle en bonne et due forme de la géopolitique des frontières adoptée par Google Maps.  Émilie Aubry profite d’un entretien avec Hubert Védrine pour citer cette phrase de Jean-Christophe Victor qui éclaire ses engagements : « On ne peut pas être tout le temps géopolitiquement correct ! ».

Zygmunt Bauman, la vie liquide et la société assiégée

Le rapport de Zygmunt Bauman à l’histoire fut forgé dans la violence du XX° siècle, entre le marteau de l’union soviétique et  l’enclume de l’impérialisme allemand. Il n’a pas 15 ans en 1939 lorsque l’Allemagne envahit la Pologne et que sa famille se réfugie en union soviétique. Sous la bannière soviétique, il intègre la première armée de Pologne et participe aux batailles de Kolberg et de Berlin. La vie de cet intellectuel reflète également les ambiguïtés politiques de ce XX° siècle dont il est issu. Commissaire politique pour le régime stalinien de Pologne, il intègre une unité chargée de la lutte contre la résistance polonaise antisoviétique et contre les nationalistes ukrainiens. Il admettra également avoir travaillé pour les services de renseignement de 1945 à 1948. Exclu du parti communiste en 1968, il rejoint d’abord Israël, puis s’installe définitivement en Grande-Bretagne en 1971.

Sa métaphore de liquéfaction de la société évoque le processus produisant « les conditions dans lesquelles ses membres agissent changent en moins de temps qu’il n’en faut aux modes d’action pour se figer en habitudes et en routines », c’est-à-dire pour se solidifier. La société se « liquéfie » donc selon Bauman à mesure que le capitalisme néo-libéral nous oblige à accélérer  nos rythmes de vie.

Paradoxalement, l’État est un acteur de premier plan dans ce processus d’accélération selon Bauman. Le « projet moderne » a doté l’État de tous les moyens nécessaires au contrôle de la vie sociale.  L’État s’en est servi pour trier les éléments jugés parasitaires et les éléments définis comme utiles pour la société. Cette interprétation donne à Bauman le matériau de base d’une interprétation originale du sens de l’holocauste dans le cours de l’Histoire. Il n’est plus perçu comme un projet en contradiction avec les valeurs de la modernité, mais au contraire comme un « essai d’ingénierie sociale » en parfaite osmose avec ces valeurs. L’holocauste y est décrit comme

« un sous-produit du penchant moderne pour un monde totalement planifié et totalement maîtrisé, quand ce penchant échappe à tout contrôle et devient fou ».

Modernité et holocauste, La Fabrique, 2002, p. 159

vie liquide société guerre zygmunt bauman pepe escobarLe moment où ce penchant échappe à tout contrôle et devient fou, c’est le moment où l’État perd le contrôle et où il y a permutation entre les idéaux de sécurité et de liberté. La modernité sature l’espace et les institutions d’instruments de contrôle dont l’expansion s’opère sous la bannière de la sécurité, quitte à étouffer toute aspiration à la liberté. Le processus « postmoderne » de liquéfaction de toutes les dimensions de la vie et de la pensée quant à lui, s’effectue au contraire par une inflation des aspirations à la liberté, au détriment du peu de garanties « solides » que l’État moderne offrait en échange de son contrôle total sur toutes les sphères de la société. La société est « assiégée », submergée par ce processus de liquéfaction qui la réduit à la seule entité de l’individu qui ne peut surnager, s’intégrer et s’identifier à quoi que ce soit qu’au prix de l’acte de consommation.

L’acte émancipateur qui mène à la liberté et et l’acte rassurant de soumission à l’injonction d’obéissance contre lequel monnayer un minimum de sécurité se réduisent en peau de chagrin, en monnaie de singe contre lesquels on ne peut plus rien troquer. Liberté artificielle et sécurité incertaine sont des promesses que les structures étatiques d’un côté, décentralisatrices de l’autre, ne sont plus même en mesure de simuler. La consommation diffuse tout. Au double sens où elle surpasse sans cesse ses propres capacités de diffusion, et où elle rend tout ce qui ses passe par elle complètement diffus.

De la vie liquide à la guerre liquide

globalistan pepe escobar obama zygmunt bauman guerre liquideLa métaphore de la liquéfaction employée par Bauman a largement influencé le journaliste indépendant Pepe Escobar pour l’élaboration de son concept de « guerre liquide ». A plusieurs reprises, Pepe Escobar a rappelé à quel point le travail de Zygmunt Bauman avait été précieux pour l’élaboration des analyses fournies dans au moins deux de ses ouvrages : Globalistan. How the globalized world is dissolving into liquid war, (Nimble Books, 2007), et Obama made Globalistan (Nimble Books, 2009) .

Tzvetan Todorov, les abus de la mémoire et les conditions de possibilité de la démocratie

C’est en 1963 que Tzvetan Todorov quitte son pays natal, la Bulgarie, pour poursuivre un doctorat en psychologie à Paris. Intellectuel brillant mais discret, il explore les vastes champs de la littérature et de la linguistique, avant de s’impliquer durablement dans l’analyse de la relation de l’histoire à la politique et à la géopolitique après la chute du mur de Berlin. Originaire d’une « république » de l’union soviétique, Tzvetan Todorov n’a que trop conscience de l’ambivalence des liens tissés entre « démocratie » et « totalitarisme ».

Comme Zygmunt Bauman, Todorov portera un regard original et singulier sur l’holocauste. Dans Les abus de la mémoire, il écrit à ce propos :

« Dire qu’un événement comme le judéocide est à la fois singulier et incomparable est une affirmation qui en cache probablement une autre, car elle est, prise à la lettre, ou trop banale, ou absurde. En effet, chaque événement, et non seulement le plus traumatisant de tous, est absolument singulier. Pour rester dans le registre de l’horrible, n’est-elle pas unique, la destruction presque intégrale de la population de tout un continent, l’Amérique, au XVI° siècle ? L’enfermement de quinze millions de détenus dans les camps staliniens n’est-il pas unique ? On pourrait ajouter, du reste, que, si on les examine de suffisamment près, les événements joyeux ne sont pas moins uniques que les horreurs. »

Les Abus de la mémoire, édition Arléa, pp. 34-35, 1998

Dès 1983 avec ses Récits aztèques de la conquête, recueillis avec Georges Baudot, Todorov s’interroge sur les ambiguïtés du rapport de la mémoire à l’histoire. Cette réflexion prend un tournant géopolitique en 2003 avec Le nouveau désordre mondial, puis en 2008 La Peur des barbares : au-delà du choc des civilisations, et enfin, Les Ennemis intimes de la démocratie en 2012, peut-être son ouvrage le plus abouti sur les contradictions internes de nos régimes occidentaux contemporains, puis enfin Insoumis, en 2015.

Avant sa disparition, Tzvetan Todorov avait retracé le cheminement de son questionnement politique depuis les années 2000 :

 

Galil Agar

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A propos de l'auteur :

Bonjour, je m'intéresse à la philosophie, à la religion, à la littérature et à l'économie. Mes recherches et mes articles au sein du Cercle sont souvent orientés vers les sentiers jalonnant dans un même mouvement ces différents domaines par le truchement de l'Histoire. Je lutte à ma manière contre ce que Jean-Claude Michéa appelle "l'enseignement de l'ignorance". Je considère que chaque prise de conscience poussant un esprit à s'émanciper du flux continu de l'immédiateté et de la banalité pour s'interroger sincèrement sur ses déterminations historiques, psychologiques et spirituelles est un pas de plus vers la victoire. Je pense que le journalisme citoyen peut être un instrument d'envergure dans ce combat, à condition de redonner au terme de "journalisme" la dignité qu'en exigeait l'écrivain George Orwell: "Le journalisme, c'est publier quelque chose que quelqu'un ne voudrait pas voir publié. Tout le reste relève des relations publiques".

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