L’histoire de l’anarchisme, une leçon politique pour notre temps (documentaire)

edward abbey anarchisme histoire Que l’on s’accorde ou non avec les conclusions de ses partisans, on niera difficilement que l’anarchisme, dans la diversité de ses courants, aura exploré dès le XIX° siècle la majorité des questions qui hantent encore la théorie et la pratique de la politique en ce pétaradant début de millénaire.

L’anarchisme, une perspective d’actions concrètes

Éducation, travail, démocratie, religion, économie, rapport à la violence, organisation de structures autonomes de résistance et d’action, réflexion sur le sens de l’histoire et de la destinée humaine dans son rapport à l’actualité brûlante, planification de la révolution … Tout a été pensé, discuté, débattu par les anarchistes. Mais surtout, tout a été envisagé dans la perspective d’une alternative commune, concrète et vivante à l’ordre du monde imposé par le pouvoir politique, industriel et financier. La force de l’anarchisme : avoir harnaché l’autonomie critique de l’individu au cheval de bataille de la lutte sociale permanente, tout en assumant (parfois dans la douleur) les contradictions entre ses différents courants.

Une épopée méconnue

Le film que nous vous proposons, réalisé par Tancrède Ramonet en 2016, s’est constitué autour d’une ambition folle : restituer dans une synthèse documentaire de moins de deux heures trente l’épopée de l’anarchisme, depuis les premières interrogations de Proudhon, en passant par le bain de sang de la commune, le congrès de Saint-Imier, les expériences intellectuelles de Bakounine et de Kropotkine en Russie, ou encore d’Emma Goldman aux États-Unis.

Il nous raconte, entre autres, l’incroyable aventure de Nestor Makhno, paysan ukrainien, fondateur de l’armée insurrectionnelle ukrainienne. Avec elle, il arpentera l’Ukraine à bord d’un train blindé semblable à celui de Trotski. Il combattra les Russes blancs, avant de se faire trahir par les Bolcheviks, avec lesquels il avait pourtant scellé une alliance. Ils exécuteront tous ses lieutenants. Devenu ouvrier chez Renault, en banlieue parisienne, il participera à l’élaboration du plateformisme, théorie de la convergence organisationnelle des anarchistes dans la pensée et surtout, dans l’action.

Très tôt, les anarchistes ont pris conscience de l’importance d’une forme de pédagogie alternative pour donner naissance à des individus capables d’émettre un jugement critique autonome. L’expérimentation la plus aboutie en ce domaine sera peut-être l’école moderne de Francisco Ferrer, qui se donnait pour objectif de constituer un modèle afin de

 fonder des écoles nouvelles où seront appliqués directement des principes répondant à l’idéal que se font de la société et des Hommes, ceux qui réprouvent les conventions, les préjugés, les cruautés, les fourberies et les mensonges sur lesquels est basée la société moderne.

Anarchistes contre fascistes, trotskistes et staliniens

Le documentaire ne fait pas l’impasse sur les massacres et les internements d’anarchistes par le régime soviétique. Il rappelle que Trotski en personne se félicitait que la Russie soit parvenue à se débarrasser des anarchistes avec un balai de fer.

Un contentement renouvelé par la Pravda, journal de propagande de l’URSS, lorsqu’en 1937 à Barcelone, les anarchistes espagnols coalisés grâce à Buonavanetura Durutti, alliés aux marxistes antistaliniens du POUM (parmi lesquels un certain George Orwell), parvenus à construire une société autonome ayant banni l’argent, sont décimés par l’alliance des Républicains et des miliciens communistes pilotés par l’URSS.

Ce documentaire en deux épisodes revient sur les récupérations intellectuelles dont l’anarchisme a fait l’objet. Celles de l’Union Soviétique encore, qui n’hésite pas à plaider pour l’amnistie de Sacco et Vanzetti alors qu’elle traque au même moment les anarchistes sur son propre territoire, mais aussi celles de l’Action Française de Charles Maurras en France, et de Mussolini en Italie, qui traduira l’ouvrage de Kropotkine sur la révolution française.

L’anarchisme aux coins du globe et la révolution paysanne au Mexique

L’anarchisme s’est manifesté comme un projet de résistance protéiforme et mondial, dans un premier temps théorisé en Occident, puis mis en application aux quatre coins du globe. Le documentaire fait donc naturellement mention des expériences de Liu Shifu en Chine ou de Sakae Ōsugi au Japon, mais surtout de l’expérience révolutionnaire des paysans mexicains, qui sous l’égide des frères Flores Magón adoptent la devise « Terre et Liberté ».

Quid de l’anarchisme aujourd’hui ?

Un troisième volet était prévu par Tancrède Ramonet, traitant du sort de l’anarchisme de 1945 à nos jours. Il n’a finalement pas été monté. On aurait pu s’attendre à ce que les anarchistes fassent naturellement leur cette formule de Christopher Lasch :

  Si nous pouvons surmonter les fausses polarisations que suscite aujourd’hui la politique dominée par les questions de sexe et de race, peut-être découvrirons-nous que les divisions réelles restent celles de classes.

Or, les factions les plus bruyantes de l’anarchisme aujourd’hui, usant d’un double standard en terme de liberté (notamment d’expression) semblent justement plus préoccupées par la promotion des minorités sexuelles et ethniques que par la défense de la liberté économique et sociale des paysans et des ouvriers à laquelle s’étaient dévolus leurs prédécesseurs.

Une situation que semble notamment déplorer l’universitaire québecois  Normand Baillargeon, auteur de L’ordre moins le pouvoir, Histoire et actualité de l’anarchisme ( Agone, 2001) :

Galil Agar.

(325)

A propos de l'auteur :

Bonjour, je m'intéresse à la philosophie, à la religion, à la littérature et à l'économie. Mes recherches et mes articles au sein du Cercle sont souvent orientés vers les sentiers jalonnant dans un même mouvement ces différents domaines par le truchement de l'Histoire. Je lutte à ma manière contre ce que Jean-Claude Michéa appelle "l'enseignement de l'ignorance". Je considère que chaque prise de conscience poussant un esprit à s'émanciper du flux continu de l'immédiateté et de la banalité pour s'interroger sincèrement sur ses déterminations historiques, psychologiques et spirituelles est un pas de plus vers la victoire. Je pense que le journalisme citoyen peut être un instrument d'envergure dans ce combat, à condition de redonner au terme de "journalisme" la dignité qu'en exigeait l'écrivain George Orwell: "Le journalisme, c'est publier quelque chose que quelqu'un ne voudrait pas voir publié. Tout le reste relève des relations publiques".

a écrit 65 articles sur ce site.


Laissez un commentaire

Why ask?