Charlottesville, les racines du mal. Par Sylvain Ferreira (Vu du droit)

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Charlottesville, ces dernier jours.

Pourquoi relayons-nous cet article ?

Peut-être plus encore qu’une description minutieuse des faits, certains événements nécessitent une analyse approfondie des enjeux qui leur sont sous-jacents, et qui n’apparaissent pas forcément aux auteurs des actes dont il est question.

Derrière les conflits idéologiques qui divisent aujourd’hui des militants sans nuance, aussi ignorants les uns que les autres de la signification des symboles qu’ils entendent brandir ou détruire tour à tour, Sylvain Ferreira discerne le spectre de la guerre de sécession.

Précision : Si Pierre Gustave Toutant de Beauregard, général confédéré de la guerre de sécession était bien créole, précisons, contrairement à ce que l’article suivant pourrait laisser penser, qu’il était blanc et intimement lié aux puissantes familles de planteurs des États du Sud. Néanmoins, il se prononça en faveur de la défense des esclaves affranchis après la guerre, et en faveur de leur droit de vote. Un engagement extrêmement rare chez les généraux confédérés, qui à lui seul, illustre le degré de nuance nécessaire à ceux qui cherchent à comprendre l’histoire avant de la juger.

par Galil Agar


Présentation de l’auteur par Régis de Castelnau, fondateur de Vu du droit.

La façon binaire et caricaturale dont les médias français ont rendu compte de la tragédie de Charlottesville imposait à mon sens d’éclairer le contexte et les enjeux de cet affrontement entre extrémistes. Qui a de quoi inquiéter sur la situation politique et sociale aux USA. J’ai demandé à Sylvain Ferreira de nous apporter cet éclairage.

Sylvain Ferreira est Journaliste. Il écrit dans plusieurs revues d’Histoire militaire (« Batailles & Blindés », « LOS! »), et a publié plusieurs articles sur la marine de guerre sudiste. Il est également historien auteur de « L’expédition française aux Dardanelles » (2015) et « La Marne : une victoire opérationnelle » (2016) chez Lemme Edit. Il travaille actuellement sur l’évolution de l’art de la guerre de 1850 à 1945.

Après la tragédie survenue samedi à Charlottesville (Virginie), il convient d’analyser le contexte dans lequel un tel drame a pu survenir et dépasser les clichés faciles dans lesquels les médias se complaisent depuis plus 72h.

Pourquoi cette manifestation à Charlottesville ?

En avril dernier, le conseil municipal de cette paisible ville de 50 000 habitants a décidé de se débarrasser de la statue équestre du célèbre général Robert E. Lee, général sudiste commandant la légendaire « Armée de Virginie du Nord » de 1862 à 1865 pendant la Guerre de Sécession, statue qui trône paisiblement dans un parc du centre-ville depuis 1924. Depuis la fin de la guerre, Lee a toujours été salué par les deux camps comme un homme raisonnable, un brillant général jominien, un anti-esclavagiste ayant affranchi ses esclaves avant de rejoindre l’armée du Sud, et après-guerre un partisan de la reconstruction pacifique du pays. En 1975, le président Ford décidera même de lui rendre symboliquement ses droits civiques pleins et entiers dans un ultime geste de réconciliation nationale. Son aura et son exemplarité lui ont valu l’érection de plusieurs de dizaines de statues partout dans le Sud dont celle de Charlottesville inscrite depuis 1997 au patrimoine national. Jusqu’en 2014 personne ne remettait en cause le consensus autour de sa personne ni la présence dans l’espace public de monument à son souvenir, ni à celui d’autres généraux confédérés comme le créole louisianais d’origine française Pierre Gustave Toutant Beauregard, premier général de brigade de l’armée sudiste.

L’histoire d’une polémique

La première polémique autour de Lee est née en 2014 sur le campus de l’université Washington & Lee (baptisée ainsi en l’honneur de Georges Washington et du général Lee) à Lexington en Virginie et dont Lee a été le directeur de 1865 à sa mort en 1870. C’est d’ailleurs là qu’il repose dans une petite chapelle. Sa dépouille était depuis longtemps veillée par des drapeaux des régiments de son armée sans que cela ne pose de problème à personne. Mais en juillet 2014 donc, un groupe d’étudiants noirs a lancé une pétition pour exiger le retrait de ces drapeaux les jugeant soudainement offensants. Le 6 août la direction de l’université donna raison aux étudiants et fit retirer les drapeaux malgré l’émoi suscité par une telle décision en plein cent cinquantenaire de la guerre de Sécession.

L’épisode de Washington & Lee aurait pu rester un cas isolé et sans lendemain mais la tuerie commise par Dylann Roof le 17 juin 2015 à Charleston allait accélérer la polémique autour de l’ensemble des symboles, pas seulement des statues, de l’ancienne confédération sudiste. En effet, avant d’assassiner froidement neuf personnes de la communauté noire dans une église méthodiste de Charleston, le suprématiste blanc alors âgé de 21 ans s’était exhibé sur les réseaux sociaux avec un drapeau sudiste. Ce crime atroce a provoqué une réaction en chaîne inimaginable ; le drapeau sudiste a été banni des comptoirs d’Amazon, de Walmart et d’eBay, la Warner a décidé d’arrêter la commercialisation des voitures miniatures « General Lee » de la série burlesque « Shériff fais-moi peur », et la majorité des fabricants de drapeaux ont décidé de cesser la fabrication du drapeau sudiste. Dans le même temps, l’assemblée générale de l’état de Caroline du Sud votait en faveur du retrait du drapeau confédéré du monument aux morts dédié aux soldats de Caroline morts pendant la guerre et situé devant le Capitole de l’État. Le 10 juillet 2015, au cours d’une cérémonie solennelle et sobre, le drapeau fut donc amené alors que les partisans comme les opposants à cette décision se retrouvaient face à face mais sans débordement. Les opposants présents étaient majoritairement des descendants de soldats sudistes, regroupés au sein de l’association Sons of Confederate Veterans, sans lien avec les groupuscules néo-nazis ou le Ku Klux Klan.

Le précédent de La Nouvelle-Orléans

La crise née du drame de Charleston s’est répandue dans tout le Sud et plusieurs municipalités ou comtés ont dû se prononcer sur le maintien du drapeau sudiste dans l’espace public et/ou la mise au musée de statues de généraux confédérés. La polémique autour de ces questions a pris une ampleur de plus en plus importante en particulier à La Nouvelle-Orléans lorsque la municipalité de Mitch Andrieu a décidé en décembre 2015 de retirer la statue du général Lee, celle du président de la confédération Jefferson Davis et celle de l’enfant du pays, le général Beauregard, rappelons-le créole et d’origine française. Certains extrémistes ont même demandé le retrait de la fleur de lys du logo de l’équipe de football américain professionnelle de la ville : les Saints, sous prétexte qu’elle symbolisait aussi l’esclavage en évoquant un lien entre le symbole de la monarchie française et le code noir ! La décision n’a pas été effective immédiatement puisque des recours devant la justice de l’état de Louisiane ont retardé l’enlèvement des statues jusqu’au début de cette année. Les opposants au retrait se sont également ensuite mobilisés pour s’opposer pacifiquement en organisant des veillées nocturnes autour des trois statues, persuadés que la municipalité organiserait leur déboulonnage de nuit. Au cours de plusieurs de ces veillées, ces gens ordinaires et sans appartenance politique, pour certains venus d’autres états du Sud, ont été attaqués à plusieurs reprises par des groupes « d’anti-fa » dont les méthodes et la violence n’ont rien à envier à celles de leurs pendants d’extrême-droite. Finalement au printemps, les trois statues ont été retirées par des hommes cagoulés (probablement issus des pompiers de la ville) et contrairement aux engagements et affirmations de Mitch Andrieu, elles sont pour l’heure, non pas dans un musée pour instruire les générations futures, mais dans un dépôt de la ville à ciel ouvert.

Charlottesville, une provocation de trop ?

C’est donc dans ce contexte très tendu et polémique que Charlottesville a également voulu suivre l’exemple de La Nouvelle-Orléans et a voté l’enlèvement de la statue du général Lee. Les tensions et les crispations nées autour de ces votes ne pouvaient pas laisser indéfiniment les groupuscules néo-nazis et suprématistes blancs dans l’indifférence. Ils ont donc surfé sur un mécontentement et une incompréhension légitimes de la part d’une partie de la population face à ce qui est perçue comme une atteinte aux sacrifices de leurs ancêtres mais surtout à leur identité jusqu’ici assumée et acceptée par l’ensemble du pays. Enfin, il faut également poser la question occultée par les municipalités : celle du coût financier exorbitant de telles opérations. Pour exemple, Mitch Andrieu n’avait-il pas mieux à faire des millions de dollars qu’il a investi dans le retrait des statues en les utilisant pour réparer les dégâts encore visibles de Katrina dans les quartiers les plus défavorisés de sa ville et peuplés en majorité par des Noirs ?

Est-ce bien sérieux de croire que la tuerie de Charleston a été provoquée par le seul drapeau sudiste en occultant les vrais problèmes sociaux, éducatifs et sanitaires qui gangrènent la classe moyenne américaine depuis l’effondrement de son niveau de vie ?

Sylvain Ferreira.

Source : Charlottesville, les racines du mal (Vu du droit).

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A propos de l'auteur :

Bonjour, je m'intéresse à la philosophie, à la religion, à la littérature et à l'économie. Mes recherches et mes articles au sein du Cercle sont souvent orientés vers les sentiers jalonnant dans un même mouvement ces différents domaines par le truchement de l'Histoire. Je lutte à ma manière contre ce que Jean-Claude Michéa appelle "l'enseignement de l'ignorance". Je considère que chaque prise de conscience poussant un esprit à s'émanciper du flux continu de l'immédiateté et de la banalité pour s'interroger sincèrement sur ses déterminations historiques, psychologiques et spirituelles est un pas de plus vers la victoire. Je pense que le journalisme citoyen peut être un instrument d'envergure dans ce combat, à condition de redonner au terme de "journalisme" la dignité qu'en exigeait l'écrivain George Orwell: "Le journalisme, c'est publier quelque chose que quelqu'un ne voudrait pas voir publié. Tout le reste relève des relations publiques".

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1 commentaire

  1. Alex dit :

    Merçi pour cet éclairage.
    Il est bien difficile de se faire une opinion sur ce qui ce passe réellement en ce moment aux États-Unis, mais l’unanimisme habituel des mainstream pour accuser Trump et ses soutiens n’ont pas manquer de me rendre méfiant.
    Non pas que je sois un admirateur du 45éme, mais il ne m’as pas échapper que chaque fois que les mainstream le brocarde c’est pour de mauvaises raisons. Alors que quand il envoient 59 tomahawks sur une base de l’armée syrienne ils l’applaudissent.

    J’ai bien l’impression que les événements de Charlottesville son le fruit d’une énième sordide machination qui vise à déstabiliser, si ce n’est renversé le président des États-Unis.

    D’un côté on à les activistes des droits des minorités stipendié par Soros et leurs bras armés antifa, de l’autre la franc-maçonnerie du ku klux klan et autre néo nazi obséder par la pureté de la race.
    Au milieu de tous ce beau monde est entrainé une population qui voit son patrimoine mémoriel disparaitre de la place publique et qui demande légitimement et pacifiquement que cela cesse.

    On ne peut pas réécrire l’histoire en attaquant les hommes du passé, en se vengeant sur leurs mémoires, ca n’a aucun sens.

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