Moyen-Orient : de cause à effet

« La Prière du Matin », (Ludwig Deutsch, 1906)

À la fin du XIXème siècle, la perfide Albion (1), obsédée par la sécurité de son empire coloniale et redoutant la France, renforça son emprise au Moyen-Orient en soutenant militairement l’émergence des wahhabites (2) et, en première nation conquérante, elle promit (3) à une seconde, le territoire d’une troisième.

Les évènements au Moyen-Orient ont atteint un tel degré de complexité et d’incertitude qu’une compréhension devient d’autant plus difficile qu’elle est combattue par les préjugés, les clichés et les passions de tous bords qui s’amplifient et se succèdent au gré des conjonctures. Cette brève incursion socio-historique est une modeste tentative de dénouer ce sac d’embrouilles et de démystifier les conflits pour sortir du débat binaire et stérile du conflit des civilisations qui sert à mobiliser les opinions les unes contre les autres et à justifier le désordre établi.

Confluent de trois continents, lieu de passage d’innombrables migrations, là où le monothéisme trouva son berceau et son expression dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, le Moyen-Orient, en dépit des assauts de civilisations diverses tout au long de son histoire, fut un lieu de brassages de populations formant une mosaïque ethnique et culturelle extrêmement riche et diversifiée. Au-delà des nombreux changements, l’homogénéité des modes de vie suivant leur lieu géographique et l’usage de l’arabe comme véhicule de culture et de communication furent des facteurs d’unité et de convivialité certains, sans être déterminants dans son organisation, ce qui explique la difficulté de lui donner un cadre politique efficace.

Au cours des siècles les Ottomans surent gérer un empire pluriethnique (4) et multiconfessionnel en assurant aux sociétés moyen-orientales une paix interne et une certaine prospérité.

« L’Instruction Coranique » (Hamdi Bey, 1890)

Pour se maintenir, ils firent un double usage de l’idéologie islamique. D’un côté, ils mirent fin à la floraison philosophique islamique en restaurant un islamisme sunnite rigoriste tout en pourchassant le chi’isme et toutes les communautés hétérodoxes, qui eut pour conséquence une décadence rédhibitoire de la civilisation arabo-islamique dont le prix se paie aujourd’hui.

De l’autre, ils ont puisé dans les jurisprudences les plus libérales qu’ils considéraient comme continuatrices de l’esprit coranique pour conforter chrétiens (5) et Juifs dans les limites que leur accordait le texte coranique, leur assurant une reconnaissance dans la diversité de leur culte et une respectabilité leur permettant une allégeance dans les affaires de l’empire.

Disparu en 1922, l’Empire ottoman a succombé sous les coups de boutoir des puissances impériales européennes. Elles jouèrent, pour conquérir, les divisions des sociétés moyen-orientales allant jusqu’à les armer, leur faisant toutes sortes de promesses contradictoires en appuyant la revendication nationale de certaines minorités. Bref, elles divisèrent pour régner. Les Ottomans en firent autant pour leur survit qui les mènera au nationalisme Turc de Mustapha Kemal, brutal et violent, sonnant le glas de la symbiose entre les populations disparates : le déchaînement des antagonismes ethniques commencera par de terribles massacres dès les dernières années du XIX siècle (6).

Le vide laissé posera le problème de la succession de l’empire en terme de légitimité idéologique et sociale, que l’éphémère nationalisme arabe, dans sa lutte contre la domination des puissances européennes et contre l’État d’Israël, ne saura combler.

Les découpages territoriaux (7) auxquels la France et la Grande-Bretagne procèderont seront contestés par les tenants du nationalisme Arabe de la remarquable idéologie de la Nahda (8).

Les puissances mandataires combattront ce mouvement en jouant à fond la carte des antagonismes communautaires et religieux. Pour contrer les pressions des colonialistes, l’idéologie de la Nahda préconisant l’unité de tous les arabophones se métamorphosera en un nationalisme populiste et radical pour servir de tremplin à de nouveaux mouvements : le baasisme en Syrie et en Irak et le nassérisme en Égypte, qui jetteront aux oubliettes le contenu démocratique de leur génitrice pour établir des partis uniques qui se revendiqueront, dans leurs visions respectives, d’un nationalisme arabe qui luttera contre Israël et contre l’impérialisme américain. Les dirigeants arabes, partageant une vision politique limitée à un égocentrisme figé, se heurteront à un problème de légitimité pour s’ériger en leaders du nationalisme. Sourcilleux de préserver leur souveraineté, ils tomberont dans une rivalité inter arabe, qui rendra rédhibitoire toute tentative de structurer une force sociale homogène à l’échelle de l’ensemble des populations arabes.

Des soldats syriens se rendent à l’armée israélienne après la guerre des six jours (1967)

La lamentable épopée de 1948, l’échec de l’union syro-égyptienne de 1961, les rivalités baasistes entre Damas et Bagdad, la défaite arabe dans la guerre de 1967 ainsi que l’exploitation à fond de la ferveur anticommuniste et anti-nationaliste des frères musulmans par la CIA et le Shin Beth (9) composeront la pierre tombale du nationalisme arabe, pavant ainsi la voie à l’Arabie Saoudite. Cette dernière n’a jamais caché son souhait d’établir un grand état commun à tous les musulmans sous sa gouverne. Combattu par les Ottomans, le wahhabisme prendra sa revanche en se taillant un énorme royaume au cœur de la péninsule arabique, excluant et neutralisant les anciennes notabilités régnantes.

La défaite arabe de 1967 provoquera une onde de choc sur les masses populaires qui, déçues de n’avoir trouvées en leurs dirigeants que les singes de leur idéal, lasses de leurs pitoyables tergiversations, accablées par le poids écrasant de l’analphabétisme et de la pauvreté, composeront le terreau où s’épanouira le fanatisme islamique. Les activités des Frères musulmans ainsi que diverses ramifications occultes islamistes se décupleront après la guerre de 1973 grâce aux subsides des revenus du pétrole saoudien. Cette manne financière donnera à l’Arabie Saoudite un poids démesuré dans la politique régionale et sera un puissant levier pour répandre et politiser un islamisme rigoriste qui évoluera dans les sociétés arabes comme un sinistre chancre. Le désastreux embargo de 1973, la révolution islamique d’Iran (1979) et le retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan (1988), galvaniseront les islamistes et des groupes réclamant le retour à la loi coranique émergeront partout au Moyen Orient. Un fascisme religieux s’installera, provoquant un violent reflux de la laïcité. Mais l’ingérence occidentale et les sombres desseins de l’Arabie Saoudite ne sont pas les seuls facteurs négatifs qui affecteront les sociétés moyen-orientales.

On oublie trop souvent que la dynamique du mouvement sioniste menant à la création d’Israël a fait de cette dernière un facteur de premier plan dans la déstabilisation du Moyen-Orient ainsi que pour un hypothétique règlement du conflit qui l’oppose à ses voisins.

Issue de l’antisémitisme occidental qui s’épanouira dans le sionisme dont la doctrine part du postulat d’incompatibilité entre les juifs et les nations (10) européens, ce séparatisme s’affirmera sous la forme d’un pamphlet l’État des juifs (11) dont le sens belliqueux est sans équivoque lorsque l’état est décrit comme un avant-poste de la civilisation contre la barbarie (12). Une telle déclaration ne laisse aucun doute qu’il s’agit bien d’un projet colonial qui laisse prévoir toutes les caractéristiques futures de la colonisation de la Palestine. Les pogroms de 1903 en Russie provoqueront les premières vagues d’immigration vers la Palestine et y créeront une présence juive importante qui servira, dans le cadre de l’idéologie sioniste et entrera en conflit contre le nationalisme arabe (13).

Disposant d’une structure politique, d’organes financiers et de l’alliance de la puissance coloniale britannique, les dirigeants sionistes vont pouvoir appliquer leurs projets de spoliation, de subordination et de déplacement des « incongrus anonymes » (14) en se moulant, de facto, au colonialisme classique. Le choix sioniste, en dépit de voix dissidentes au sein du mouvement, ira à la société ségrégative, passant outre tous scrupules moraux et considérations de justice, engendrant le drame Palestinien et sonnera le glas d’une tradition millénaire de pluralisme ethnique, culturel et religieux des populations, qui avait servi de refuge aux Juifs d’Europe, fin XVème siècle, cruellement persécutés par la chrétienté.

En inventant une Palestine dont deux mille ans d’histoire ont été biffés d’un trait de plume par l’extirpation des descendants réels présents sur le sol de la Palestine, le mouvement sioniste a établi un droit de retour aux descendants imaginaires des antiques Hébreux, dans une stratégie destinée à écarter toute possibilité d’un État palestinien. À ce désastre s’ajoutera le déracinement des communautés juives arabes du Yémen, d’Iran, d’Irak et d’Afrique du Nord qui interrompra un judaïsme millénaire enraciné dans la langue et la culture arabe, contraintes à émigrer massivement en Israël (15), laissant derrière elles tant de siècles d’histoire commune.

En refusant le pluralisme en Palestine qui aurait pu servir de modèle aux groupes minoritaires de l’ancien Empire qui poursuivaient l’espoir d’avoir un jour leur propre état, Israël comme émergence religieuse exclusive créera un précédent grave dans la région. Son arrogance stimulée par l’absence de consensus d’une politique unifiée des dirigeants arabes aura pour conséquence d’accélérer la monté du fanatisme parmi les groupes marginaux (16) des sociétés arabes qui y puiseront la vigueur à leur idéologie fondée sur l’exclusivisme d’une appartenance à une nation islamique utopiste gérée par l’application rigoriste de la loi coranique. Ce sectarisme sera la consécration victorieuse d’Israël qui légitimera son existence en tant qu’état non pluraliste en prouvant que son environnement le lui refuse aussi. Ainsi le conflit est déplacé de son champ politique, qui aurait pu situer les choses en termes de vérité et d’erreur, pour l’introduire dans la dimension religieuse, terrain subjectif extrêmement sensible du licite et illicite à forte charge émotive fondée sur le Coran et la Thora, véritable tremplin vers un inconnu ténébreux.

Forte de sa relation avec les États Unis, du soutien de la communauté internationale subjuguée par une formidable campagne de désinformation (17) où l’Holocauste est exploité avec brio (18), et de sa force militaire indiscutable, Israël, que plus rien n’inquiète, œuvre à modeler la région. Ainsi un Proche-Orient balkanisé en mini États religieux ne peut que lui être favorable et garantir sa pérennité et son expansion phagocyte (19). Sa politique de déstabilisation du Liban et ses interventions directes sont un éloquent exemple de réussite. Meurtri par quinze ans de guerre civile, le peuple libanais demeure profondément divisé, chaque communauté percevant l’autre comme une altérité. Cette dangereuse déviance héritée du plan politique au plan social ne laissera que peu de place à un rapprochement entre elles (20).

Dans ce jeu de massacre, les administrations américaines et israéliennes ne peuvent acheter la bonne conscience qu’à coup de discours mensongers (21) où les plus grotesques étant ceux, hélas, qui sont souvent le plus acceptés. Repris en échos par les médias internationaux qui ignorent les données fondamentales du conflit et écartent toutes nuances de la réalité sur le terrain, ces discours permettent d’inscrire une critique intermittente sans trop de conséquences sur les actions violentes d’Israël jugées réactionnelles à un état de barbarie. Qualifier de barbarie le déchaînement de violences qui déchire le Moyen-Orient n’est pertinent que dans le cadre d’un champ de vision historique, sociologique et culturel incluant la barbarie de la colonisation des puissances occidentales, des deux désastreuses guerres mondiales qui ont culminé avec l’extraordinaire émergence du totalitarisme nazi et soviétique, du soutien indéfectible des États Unis à la colonisation féroce d’Israël et de l’intégrisme religieux wahhabite bailleur de fonds des fondamentalistes musulmans. Toutes ces barbaries se font écho entre elles, se succèdent et s’imbriquent pour former une sinistre alliance où leurs intérêts valent bien plus que la vie de quelques malheureux otages ou victimes d’attentats sans mentionner celle des indigènes.

Tant que cette géniale infamie ne sera pas dénoncée, que les véritables enjeux du conflit ne seront pas mieux compris, le terrorisme et le fanatisme domineront la scène moyen-orientale et seront un effroyable recours au carcan du totalitarisme qui se refermera inexorablement sur les libertés et la pensée démocratique (22) dans le monde.

Fayez Chergui


(1) La Grande-Bretagne

(2) Secte sunnite fermée et brutale prônant une version de l’Islam qui ramènerait le monde arabe à l’époque des ancêtres où la parole héritée serait autorité indiscutable. Les Wahhabites règnent encore en Arabie Saoudite alliés à la dynastie des Séoud.

(3) Déclaration de Balfour, 2 novembre 1917. Les 100 clés du Proche-Orient ; A. Gresh, D. Vidal. Hachette, page 547.

(4) De 1299 à 1922, l’Empire ottoman recouvrait l’Anatolie, les Balkans, le pourtour de la Mer Noire, la Syrie, la Palestine, la Mésopotamie, la péninsule arabique et l’Afrique du Nord.

(5) Géopolitique du XVIe siècle, page 29 à 42 et page 94. Jean-Michel Sallmann; éditions du Seuil.

(6) Conflit sanglant entre Druzes et maronites au Mont Liban en 1840 et 1860; génocide kurde et arménien en 1915.

(7) L’Irak, la Palestine et la Transjordanie seront sous mandat britannique. La Syrie et le Liban sous mandat français.

(8) La Nahda fut une véritable renaissance arabe à la fois politique, culturelle et religieuse. Elle fut une idéologie ouverte aux doctrines occidentales. Les hommes qui l’ont initiée étaient de différentes allégeances religieuses, et formés pour la plupart dans les universités occidentales.

(9) Le Shin Beth est le service de contre-espionnage et de la sécurité intérieure de l’État d’Israël qui, dès 1967, favorisait l’émergence du Hamas contre l’OLP laïque, de Yasser Arafat. Quelques centaines d’intégristes subiront un entrainement paramilitaire en Israël , en Jordanie et dans l’enclave chrétienne de l’extrême droite libanaise. Devil’s game par Robert Dreyfuss, éditions Metropolitan Books (page 191).

(10) Le sionisme contre Israël, p.44

(11) L’état des Juifs. P.44 ; la découverte. De Théodor Herzl (1860-1904) journaliste Viennois considéré comme l’idéologue du mouvement sioniste.

(12) Le sionisme contre Israël ; Maspéro. P44.

(13) ibid. p57

(14) La population palestinienne.

(15) Les classes moyennes seront entraînées dans le nouveau pays, bon gré mal gré. Herzl ; l’État des Juifs
p.76.

(16) L’émergence d’un islamisme rigoriste couplée à la création d’Israël provoquera dans les communautés chrétiennes un mouvement de repli sectaire envers les premiers et une admiration aveugle aux seconds.

(17) La guerre israélienne de l’information; éd. la découverte. Joss Dray et Denis Sieffert.

(18) L’industrie de l’Holocauste; éd. La Fabrique ; Norman G. Finkelstein.

(19) La carte du futur État juif esquissée par Théodore Herzl en 1904 englobe la Syrie, le Liban, la Jordanie, le Nord de l’Arabie Saoudite, l’ouest de l’Égypte bordé par le NIL jusqu’à l’Euphrate en Iraq.

(20) Il y a une analogie à faire entre le parcours des communautés juives Occidentales aux XIXème et XXème siècles perçus comme différentes parce que juives et celui des Arabes perçues différentes parce que musulmanes et les conséquences du transfert de cette perception du plan politique au plan social. Hannah Arendt y porte une analyse tellement limpide et claire que l’on peu éteindre la lumière. Sur l’antisémitisme ; éd. point. Chapitre 3 ; les Juifs et la société.

(21) Étayé sur une dichotomie entre bons ; l’Occident, et les forces du mal réduites à une notion : le fanatisme islamique.

(22) Au nom de la lutte antiterroriste, le Patriot Act sera adopté par le Congrès américain qui restreindra les libertés aux États-Unis. Le Canada adoptera sa loi antiterroriste en décembre 2001, la France, la loi Vaillan le 15 novembre 2001, ect. De triste mémoire ce sont des lois similaires qui furent l’assise des régimes totalitaires nazi et communiste. De plus il est curieux de constater qu’à chaque fois qu’une administration occidentale est en difficulté ses services de sécurité déjouent un attentat, arrête un terroriste et elle se retrouve de nouveau sur la sellette.

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1 commentaire

  1. plethon1 dit :

    bon article synthétique. Mais je pense qu’il manque des éléments sur les intérêt stratégiques occidentaux tels que le pétrole, le canal suez,etc…
    Ainsi que de la relation particulière des saoudiens avec “perfide albion”..
    Mais merci de ce travail qui est fort enrichissant pour notre compréhension actuelle. Je renvoie les lecteurs à mes articles sur le monde musulman, ainsi que l’article sur lawrence d’Arabie et la première révolution arabe qui se trouvent sur ce site.

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