USA : l’oeil qui tue

« Une fourmi noire, sur une pierre noire, dans la nuit noire, Dieu la voit ». Ce pieux adage pour expliquer jadis aux enfants l’omniscience divine illustrerait bien de nos jours l’acuité du regard américain sur tout point du globe.

Sauf qu’on sait maintenant que l’espionnage n’est pas seulement visuel. Si l’oeil des satellites distingue partout, de jour comme de nuit, des détails de quelques centimètres, l’oreille des ordinateurs entend tout ce qui se dit par voie électronique. Pas une conversation sur le net, pas un courriel, pas un message privé qui n’échappe à ce fameux PRISM que dénonce Snowden. Ce lieu d’échange privilégié, plus libre que ne le fut aucun et dont on saluait la mise en place comme un cadeau de l’Amérique, apparaît un énorme piège : une immense toile d’araignée où toute notre intimité se fait surprendre par des voyeurs aux aguets, des espions états-uniens.

« Il n’y a là rien de vraiment grave», diront ceux qui sont servilement attachés à la puissance yankee. Pas directement, certes. Mais il y a quand même une violation de la vie privée des citoyens d’un pays, punissable dans ce pays lui-même, par des ressortissants d’un pays étranger. Alors que la mise sous écoute téléphonique doit en France être ordonnée par la justice.

La mise sous écoute électronique pourrait se faire librement et, qui plus est, par des espions étrangers ! Snowden nous l’a appris, les particuliers sont mis sur écoute, mais également les entreprises, les partis politiques, les ministères, les ambassades… jusqu’à la commission européenne. Bref, c’est un espionnage total, à tous les niveaux et qui bafoue toutes les souverainetés nationales, qui est mis en place au profit des seuls États-Unis d’Amérique.

« Il n’y a pas là mort d’homme », pourrait-on au moins dire. En France, non. Ailleurs, si. L’œil qui scrute la terre est un œil meurtrier. Les mêmes américains qui écoutent ce qui se dit n’importe où peuvent préparer presque n’importe où des assassinats et les exécuter par voie de drones. Assassinats souvent massifs, qui n’épargnent ni les femmes, ni les enfants, et qui se font sur des critères définis par les USA. On compte déjà près de cinq mille meurtres par télécommande : ces meurtres, perpétrés dans des pays avec lesquels les États-Unis ne sont pas en guerre, apparaissent (un philosophe l’a bien montré) comme les plus lâches de tous les temps.

Dire que l’espionnage visuel par voie de satellite et l’espionnage électronique par l’intermédiaire de PRISM exposent chacun d’entre nous au risque du meurtre télécommandé tient de la paranoïa. Les drones n’interviennent pas partout. On les voit mal intervenir dans un pays de l’OTAN et encore moins -une guerre nucléaire pouvant en résulter- en Russie ou en Chine. Leur action semble devoir se cantonner comme actuellement à l’ouest du Pakistan et au sud du Yémen.

Cependant, selon le Washington Post, l’administration Obama s’apprête à déployer sa flotte de drones dans de nouvelles régions du monde afin de surveiller « les trafiquants de drogue, les pirates et d’autres cibles qui inquiètent les autorités américaines ». Un porte-parole du département de la défense a affirmé que l’armée « s’engage à intensifier les activités des drones à travers l’Asie et le Pacifique ». Le Washington Post mentionne aussi la Colombie comme autre théâtre de guerre où les drones américains seront probablement davantage utilisés. Les États-Unis, en collaboration avec l’armée colombienne, ont déjà déployé des drones dans ce pays pour lutter contre les « narco-terroristes ».

Cette extension de l’action des drones montre bien la continuité qu’il y a entre l’entreprise d’espionnage universel et l’entreprise d’extermination de tous les individus qui peuvent apparaître potentiellement dangereux ou simplement nuisibles pour les intérêts des États-Unis. Le drone devient à la fois la partie visible et avancée de l’action d’espionnage dont il est le complément mobile et l’instrument de mort imparable que les militaires américains peuvent télécommander. Dès qu’il est l’un, il peut toujours devenir l’autre. Et l’idée que la puissance militaire américaine est utilisée en ce moment et de façon accrue comme un gigantesque œil projetant la mort n’est pas une idée fantasmatique. Elle nous permet de nous représenter justement une réalité dont l’action s’est déjà exercée, a progressé au Pakistan de façon foudroyante (neuf frappes de 2004 à 2007, 118 en 2010) , s’accentue en ce moment au Yémen et menace même de s’étendre à l’Amérique latine.

Face à cette terrifiante réalité, les réactions jusqu’alors apparaissent quasiment insignifiantes. Sans doute quelques citoyens américains courageux l’ont-ils fait connaître et dénoncée. Mais l’espoir que ce volet de l’entreprise de domination puisse cesser du fait des Américains eux mêmes apparaît ridicule quand on considère que le remplacement des républicains par les démocrates réputés plus pacifistes a précisément abouti à mettre ce volet en place ! On attend encore d’autre part que des juristes, spécialistes du droit international, prononcent des réquisitoires fermes contre cette violation flagrante de toute justice.

On attend une condamnation solennelle de l’ONU. On attend en vain.

Les réactions des États (Européens, notamment) qui se considèrent garantis d’un raid de drones, tout en sachant qu’ils font l’objet d’un espionnage massif, sont tout simplement consternantes. La France s’est abaissée plus bas que terre dans l’affaire Snowden. Elle a refusé d’aider l’homme qui dénonçait le comportement délictueux envers elle d’un « soi-disant » allié. Pis, elle a outragé le président bolivien sur des soupçons infondés. Comment attendre d’elle une dénonciation de l’espionnage par ces drones tandis qu’elle ne cesse de compter sur eux dans sa guerre colonialiste au Mali ? Et la façon dont elle a bombardé à outrance jusque dans leurs refuges les islamistes maliens ne la prépare guère à réclamer l’arrêt des frappes par télécommande !

La France pourtant a su faire preuve de vigilance, de prescience et de courage au cours de l’Histoire. Elle a été la première à mener le combat des droits de l’homme. Elle a pris une part essentielle à la naissance de la Société des Nations. Elle a lancé la croisade des brigades internationales contre le franquisme. Enfin, elle a combattu Hitler, trop tard sans doute, mais avant d’autres et quand elle était la plus exposée ! Avec de Gaulle, elle a dénoncé la guerre du Viet-Nam. Avec Chirac, l’invasion de l’Irak. Comment pourrait-elle ne pas voir et ne pas dire fort que les Etats-Unis sont en train de franchir un pas de plus dans l’impérialisme et qu’après leur mépris du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, leur mépris du droit à chacun de protéger sa vie privée comme sa vie tout court s’affiche dans leur entreprise d’espionnage massif et d’attaques par drones ?

À quel cauchemar le monde se prépare-t-il avec ces alliés-là ? Sommes-nous disposés en nous taisant à en être les complices ?

Clément Dousset

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3 commentaires

  1. Simon dit :

    Vivement l’effondrement du Dollars! C’est que ça coûte des sous tout ce militaire et toute cette surveillance.

  2. ONU l’ouvre enfin sur les assassinats ciblés :  » ces drones sont utilisés selon un mode opératoire qui pourrait bien constituer une violation du droit international humanitaire et des droits de l’homme »

    http://fonzibrain.wordpress.com/2009/10/30/onu-louvre-enfin-sur-les-assassinats-cibles-ces-drones-sont-utilises-selon-un-mode-operatoire-qui-pourrait-bien-constituer-une-violation-du-droit-international-humanitaire-et-des-droits-de-lh/

  3. lionel dit :

    Merci Clément pour cet article.

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