En Algérie : dénigrer n’est pas évaluer – Le sacré et le sacrilège sous influence du sortilège

Celui qui ignore la géographie ne peut prévoir ni la géopolitique ni la géostratégie dans les relations internationales et ne peut parler de diplomatie vivante. La géopolitique étudie les défis qu’impose la géographie aux politiques.

L’école algérienne est dite « sinistrée » mais personne n’a pris le soin de faire au préalable un diagnostic du système éducatif. Tout ce qui a été dit à ce propos n’est que verbiage. Le diagnostic le plus surprenant est venu du Premier ministre Abdelmalek Sellal tant son identification des causes de la « faillite » dudit système est élémentaire, impliquant en conséquences des recommandations irréalistes.

La critique sans évaluation est improductive

Les directeurs de l’Éducation ont été conviés le 30 août 2013 à une conférence nationale pour évaluer les préparatifs de la rentrée scolaire 2013/2014 au lycée des mathématiques de Kouba. Le Premier ministre y prit la parole. Il ne mâcha pas ses mots pour dénigrer les défaillances du système éducatif. Sans se référer à aucune évaluation professionnelle du secteur.

Après un constat laconique, il se lance alors dans la hiérarchisation des sciences utiles et des sciences inutiles selon une échelle qu’il est le seul à imaginer. Il est vrai que les mathématiques, science de la logique et du raisonnement, sont la « clé de toutes les autres sciences » (1), constituent un facteur important dans la renaissance d’une nation et que toutes les sciences font appel à cette matière. Mais à elle seule, elle ne saurait suffire. Cette logique et ce raisonnement ne sont-ils pas déterminés par le langage ? Avant la logique il doit y avoir une science du langage. Nous reviendrons sur l’importance de la langue car sans elle aucune interprétation des autres sciences n’est possible.

Il lance ensuite avec enthousiasme : « Une société qui ne se forme pas dans les mathématiques et les sciences n’a pas d’avenir »… « Elle reste avec la poésie et ……… » (2) (Il cite un verset du Coran qu’il croyait un vers d’un poème).

Il pousse encore la défense des sciences exactes pour fustiger la poésie : « Je ne vois pas comment construire un pays avec de la poésie » (3).

Les sciences sociales et humaines n’ont pas leur place dans notre système éducatif. Il fait apprendre, tel un maître donnant un cours magistral, à l’assistance que le « pétrole ne doit pas être extrait par la géographie. »… « Il nous faut des cadres non en histoire et en géographie » (4).

Deux observations :

• En parlant de sciences, il oublie de préciser que le vocable science dans son acception la plus large englobe les sciences naturelles (physique, chimie, science de l’univers, santé…), les sciences technologiques (communication, informatique, électronique…), les sciences humaines (histoire, géographie, économie, sociologie, psychologie…), et les sciences dites exactes (les mathématiques). Donc l’histoire et la géographie font bien partie des sciences.

• Qu’entend-il par cadres ? Sachant que dans toutes les branches d’activité existent des cadres même en histoire et géographie. Il est plausible qu’il ait une autre conception du « cadre »  que celle qui définit le cadre comme une personne appartenant à la catégorie supérieure des salariés.

Ceci étant, je dirais que le pétrole ne peut être extrait sans la géographie et précisément la géographie mathématique dont font partie notamment la topographie et la cartographie. Sans carte géographique les meilleurs cadres en Hydrocarbures ne sauraient localiser l’endroit exact où doit se faire le forage.

La connaissance du monde passe par la Géographie

Peut-on concevoir le développement d’une nation qui n’intègre pas dans ses programmes éducatifs la géographie ?

La réponse est non, car il est admis que le développement repose sur une approche multidisciplinaire pour affronter les contraintes dans tous les secteurs économiques et sociaux d’un pays donné. Parmi ces disciplines, la géographie y a son importance et son impact direct sur le développement du pays est reconnu.

Jadis, sans les cartes géographiques, les Européens n’auraient pas fait les grandes découvertes du monde qui ont permis l’essor considérable du commerce mondial et l’enrichissement des pays qui y prirent part (les navires se déplaçaient et continuent à se déplacer dans les océans grâce à la carte géographique). La colonisation par les Européens, notamment de l’Afrique et les découvertes de nouvelles routes maritimes hier, et aujourd’hui des routes aériennes n’auraient pu être pensées sans la carte géographique.

 

Carte des lignes maritimes

La géographie n’est plus généraliste, elle s’est spécialisée pour servir le développement économique d’un pays. La géographie économique étudie la répartition spatiale et la localisation des activités économiques. Elle s’intéresse notamment :

– aux ressources naturelles du pays et à leur localisation par rapport à la population (main-d’œuvre, consommateurs, …). Les décideurs économiques tiennent compte, dans la recherche de plus de rentabilité, de la géographie pour éliminer les contraintes d’implantation de leurs lieux de production et de commercialisation ;

– l’accès aux voies et infrastructures de communication : transport maritime, aérien et terrestre et transport d’information : poste, communication internet (etc.) ;

Le dirigeant clairvoyant qui, cherche à mieux comprendre le monde pour mieux décider d’une stratégie politique, compose avec les connaissances de la géographie humaine (sociales, culturelles, économiques, mathématiques….). Napoléon Bonaparte l’ayant clairement compris affirmait « Tout État fait la politique de sa géographie » (5).

La géographie est au service de la diplomatie pour le positionnement d’une nation sur la scène internationale, et ce à travers deux outils des sciences humaines qui sont :

1. La géopolitique, qui étudie l’influence des facteurs géographiques sur la politique des États et des relations internationales par l’observation de leur géographie des Etats et de leur politique ; « La géopolitique est le terrain de manœuvre de la puissance locale, régionale ou mondiale » (6) et qui s’intéresse aux facteurs qui influent sur les alliances tant sur le plan économique, énergétique que militaire etc.

La géographie militaire, une discipline antique, est nécessaire aux stratèges tant pour le renseignement que pour la conduite de la guerre. (Attaque, défense, repli…)

2. La géostratégie, qui étudie l’influence des données géographiques sur toute stratégie et la fabrication des espaces par la guerre. Elle implique la géographie de chaque État, sa situation historique et politique en regard pour ses voisins, examinés au travers des études stratégiques. Bref, toute stratégie est basée sur l’influence des données géographiques.

Je peux comprendre pourquoi l’État Algérien n’intègre point dans sa politique extérieure la géopolitique et la géostratégie. Dans le même ordre d’idée, Omar Berbiche juge notre diplomatie convalescente : « la diplomatie algérienne, qui contemple du balcon, la restructuration des relations internationales et les alliances géopolitiques se faire et se défaire sans elle, et parfois contre ses propres intérêts stratégiques, est réduite à subir les événements ». (7)

Redonner aux algériens l’amour de la langue

Le rayonnement d’un pays dans le monde ne se fait que par sa culture. A l’inverse des sciences et des mathématiques, la littérature et la philosophie ont influé et influent encore les modes de pensée des sociétés et du monde.

La langue occupe un rôle primordial dans la construction de l’identité « la pensée fait le langage en se faisant par le langage » (8).

Toute science ne peut se transmettre et se répandre dans le monde si elle n’est pas véhiculée par une langue. Si les travaux des anciens savants comme Tales, Omar Khayyâm, El Khawarizmi ou autres Newton et Einstein nous sont parvenus, c’est grâce à leur maîtrise de la langue. Car les formules mathématiques ne pourraient être expliquées que par la langue sinon elles deviennent une suite de nombres sans vie.

 

Omar Khayyâm

L’un des plus célèbres livres du mathématicien El Khawarizmi, « Abrégé du calcul par la restauration de la comparaison » (9), contient six chapitres consacrés chacun à un type d’équation. Le plus étonnant est que ce livre ne contient aucun chiffre rien que des lettres.

Nos dirigeants, dont la majorité ne maîtrisent aucune langue, pensent que la langue n’est qu’un outil d’expression, de communication ou un ensemble de sons. Ils ne sont pas en mesure de la voir comme l’expression d’une pensée et d’une vision du monde d’un peuple : « On ne peut dissocier une langue de sa culture et de son contexte dans laquelle elle existe » (10).

Elle véhicule la culture d’un peuple, au sens très larges du terme, l’ensemble de ses connaissances dans tous les domaines (historiques, culturelles, scientifiques, sociales, religieuses….). Elle est l’élément constitutif de l’identité culturelle, sociale et existentielle d’un peuple. « On ne devrait pas parler de langue et de culture au sein de l’éducation, mais de l’éducation au sein de sa langue et de sa culture » (11).

Il leur sied de s’exprimer même devant leurs citoyens dans la langue de Bugeaud et de Bigeard connus pour leurs crimes perpétrés contre le peuple algérien.

Notre langue nationale subit depuis une quinzaine d’années des attaques insidieuses et apparentes de la part de ceux qui sont constitutionnellement tenus de la promouvoir. Ils font tout pour réduire son usage dans tous les domaines et souffre d’un manque volontaire de valorisation de l’Etat. Une violation flagrante de la constitution, document sans aucune importance que l’on modifie à loisir a des fins personnelles en y ajoutant une virgule.

Dans notre pays. Il est très difficile pour nos dirigeants d’appréhender la langue comme étant un des symboles de notre identité et de la souveraineté nationales.

Ah ! Si le temps nous ramenait au moyen-âge…

« Il ne faut pas que vous restiez prisonnier du Moyen-âge » (12) clame fort M. Sellal. Sans l’histoire, celui-ci n’aurait jamais parlé de « Moyen-âge », car cette expression du XIIème siècle est donnée par un historien, Christophe Kellner, professeur d’histoire à l’université de Halle.

Les historiens, encore eux, nous apprennent qu’à cette époque, la langue arabe était la langue universelle des sciences, les ouvrages scientifiques étaient écrits en langue arabe. Au Moyen âge, le flambeau des Arabes illuminait les ténèbres de l’ignorance où sombrait l’Europe. Cette dernière a été longtemps influencée par la pensée, la culture et les sciences des arabes. Nul n’ignore que durant le moyen âge, la ville Bejaia avait joué un rôle important dans la diffusion des chiffres arabes à l’Europe. C’est dans cette ville que le mathématicien Italien Léonardo Finobaccio y apprit les chiffres arabes et la notation algébrique et les fit connaître en Europe. Ah ! si nous revenions à cette époque, le moyen-âge. Je suis tout à fait d’accord avec le premier ministre pour l’apprentissage de toutes les langues étrangères après la maîtrise totale de notre langue nationale.

Le problème ne réside pas dans la langue mais dans notre incapacité de la promouvoir et notre état de servitude à l’ancienne puissance coloniale dont l’esprit hante encore nos institutions et notre administration.

Si la langue arabe n’était pas une langue de sciences et d’essor pour les nations, l’Europe médiévale ne l’aurait pas apprise et surtout admise sachant que les conquérants ayant précédé les Arabes n’ont jamais pu imposer leur langue. « Quant on étudie leurs travaux scientifiques et leurs découvertes, on voit qu’aucun peuple n’en produisit d’autant aussi grands dans un de temps aussi court ». (13)

Ne soyons pas complexés en utilisant notre belle langue qui est plus vivante que certaines autres langues. Il est avéré qu’aucune nation ne peut se développer avec une autre langue que la sienne.

L’incompétence et l’effet Dunning Kruger

Celui qui ne donne pas d’importance à la psychologie ne peut commander des études sur les raisonnements et des conduites économiques individuelles ou de groupes.

Cette discipline diagnostique bien l’incompétence à tous les niveaux. Deux psychologues américains, David Dunning et Justin Kruger, ont étudié l’effet de l’incompétence. Leurs résultats sont clairs : « les personnes incompétentes ne se rendent pas compte de leur incompétence. Ils sont incapables de s’auto évaluer objectivement et de voir leurs lacunes mêmes les plus manifestes. Certains de leur compétences, ils se donnent des atouts fictifs et se permettent de dire des sottises qu’ils considèrent comme vérité. Ils ont le monopole de la compétence et de la connaissance. »

Les conclusions de leurs travaux s’appliquent parfaitement à notre pays où les moins incompétents surestiment leurs compétences pendant que les compétents sont marginalisés ou sous – utilisés au point de. Les premiers, au sommet refusent de reconnaître la compétence des derniers qui finiront par sous – estimer leur niveau de compétence et/ou s’exiler.

Comme le disait si bien Rabelais « L’ignorance est la mère de tous les maux ». Je dirais que lorsque la honte devient synonyme de gloire, n’ayez pas honte de dire haut et fort ce que vous avez honte de penser car le politique incompétent vit de l’ignorance des peuples.

Parfois, le silence est sagesse.

Laid Seraghni


Références :

(1) Lefrère Marc : Professeur de philosophie Périgueux.

(2), (3), (4) et (12) L’expression du 1 septembre 2013.

(5) et (6) Alexandre Defay, professeur agrégé hors classe en géographie est chercheur au centre de géostratégie de l’Ecole Normale Supérieure. Atlas stratégique/géopolitique des rapports de forces dans le monde- Gérard Challian et Jean-Pierre Rageau- La Fayard 1993.

(7) El Watan du 22 septembre 2013.

(8) Henri Delacroix : Philosophe et psychologue français né le 2 décembre 1873 et décédé le 3 décembre 1937 à Paris. Il est l’auteur de « la pensée et le langage »

(9) Ahmed Djebbar : Mathématicien, historien des sciences et des mathématiques et professeur émérite à l’université de Lille. Il est Algérien, né à Ain defla.

(10) et (11) Sylvia Robert : Consultante en engineering pédagogue.

(12) voir (2)

(13) Gustave Le Bon : né le 7 mai 1841 et décédé le 13 décembre 1931, il est médecin, anthropologue, psychologue social, sociologue. En un mot un « esprit universel ».

Omar Khayyâm : Poète persan né en 1048 très connu pour sa poésie notamment les « Robayat El Khayyâm », les « quatrains », il était un savant remarquable à son époque. Il était philosophe, astronome et mathématicien. Ses études sur les équations cubiques sont connues. Il réforma le calendrier grec et introduit l’année bissextile et mesura la longueur de l’année comme étant 365,24219858156 jours.

Al Khawarizmi : Né vers 703 dans la région de Kawarizm, il était géographe, mathématicien, astrologue et astronome. Ses écrits rédigés en langue arabes ont permis l’introduction de l’Algèbre en Europe. Son apport aux mathématiques fut tel qu’il est également surnommé « le père de l’Algèbre ». Il est le premier à exposer un ensemble de méthode pour résoudre les équations du 1er et 2ème degrés.

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