Le problème n’est pas le chômage mais la répartition des revenus !

inegaliteLe chômage a atteint un record historique en France. Selon les sources et les catégories que l’on retient on aboutit à des résultats différents. L’INSEE fait état de 3,5 millions de chômeurs en catégorie A et de plus de 6 millions si l’on somme les catégories A, B, C, D, et E. Une approche plus complète incluant les personnes non repertoriées dans les statistiques officielles recense plus de 10 millions de chômeurs. Les variations sont donc énormes selon la méthode retenue. En revanche, la tendance haussière fait consensus. Quelle que soit la source des données et la méthode de calcul, aucun analyste ne remet en cause le fait que le chômage a fortement augmenté depuis les années 70.

Cependant le taux de chômage est calculé en fonction du nombre d’actifs, et non en fonction de la population totale du pays. Pour comprendre l’organisation globale de la société française il faut s’interesser au nombre d’actifs (chômeurs et occupant un poste) par rapport à l’ensemble de la population.

Actifs en poste V4

 Sur les 30 dernières années, la proportion d’actifs au sein de la population française a légèrement augmenté, passant de 44,3% en 1982 à 44,9% en 2013 (selon les chiffres du Bureau International du Travail, seules statistiques concernant l’emploi fournies par l’INSEE sur une longue période ).  En revanche le taux d’actifs en poste (non chômeurs) a, quant à lui, diminué de plus de 1 point, passant de de 41,5% à 40,4% sur la même période. Cela signifie qu’une part de moins en moins grande de la population totale occupe un poste (salarié ou non salarié). Autrement dit, une part plus grande de la population qu’il y a 30 ans est libérée du travail au sens communément admis, c’est à dire une activité donnant lieu a une rémunération matérielle. Nous ne parlons donc pas ici du travail non rémunéré qui ne fait l’objet d’aucune étude, bien qu’indispensable au bon fonctionnement de notre société (activité familiales ou associatives, travail domestique etc…).

La question est maintenant de savoir si cette diminution de la proportion de la population qui travaille s’accompagne d’une diminution de la richesse créé par habitant. Il convient donc d’étudier l’évolution du PIB par habitant, soit de la richesse créée en France par personne au cours d’une année.

PIB par hab v7

Il apparait clairement que le PIB par habitant a trés fortement augmenté au cours de 30 dernières années, puisqu’il est passé de 21 000 euros à 31 000 euros, soit une augmentation de presque 50% sur une période au cours de laquelle, le nombre d’actifs en poste a légèrement diminué. Cela signifie que nous arrivons à produire beaucoup plus de richesses avec un peu moins de travailleurs. De ce point de vue, le chômage n’est pas un problème mais plutôt une réussite. Nous avons réussi à libérer d’un travail souvent pénible une partie des actifs, tout en augmentant la richesse créée par habitant. Cela est dû aux formidables gains de productivité en partie liés aux avancées technologiques. On note cependant que le PIB par habitant n’augmente plus depuis 2007.

Il reste à examiner le point fondamental : cette énorme augmentation de richesse des 30 dernières années bénéficie-t-elle à tous ? Vérifions l’intuition selon laquelle les inégalités augmentent, étudions l’indice de Gini.

Gini V3

L’évolution de l’indice de Gini montre trés clairement une forte augmentation des inégalités depuis le début des années 90, alors qu’elles ne cessaient de diminuer depuis au moins 1975. Ainsi, la hausse moyenne de la richesse par habitant cache une réalité qui est que cette hausse ne profite pas à tous de manière équitable. On voit en particulier comment la crise de 2008/2009 a été un moteur puissant d’augmentation des inégalités.

Une autre série de données fournie par l’INSEE permet de confirmer cette tendance. Il s’agit de la répartition des revenus par tranche de la population.

Répartition revenusV4

On voit clairement que sur la période 1996-2012 la part des revenus captée a diminué pour l’ensemble de la population à l’exception des 10% ayant les revenus les plus importants, qui captaient 25,1% de l’ensemble des revenus en 2012, contre 22,5% en 1996 (soit +2,6 points). Qui plus est, il convient d’être prudent sur les chiffres de l’INSEE car il ne tiennent pas compte de revenus masqués qui permettent à une partie des plus riches d’échapper partiellement à l’impôt via des systèmes d’évasion fiscale. L’autre élément important à prendre en compte est qu’à l’intérieur même de la tranche des 10% les plus riches, il existe probablement une très grande dispersion des revenus entre la classe moyenne supérieure et les grandes fortunes. Mais ce niveau de détail n’est pas fourni par l’INSEE.

En revanche, une étude de l’économiste Camille Landais, spécialiste de l’analyse des transferts sociaux, de la fiscalité et des inégalités économiques, compare l’évolution des revenus du 0,01 % les plus riches par rapport au reste de la population. Nous nous permettons de reprendre ci-dessous un graphique, issus de Les hauts revenus en France (1998-2006) : Une explosion des inégalités ?.

hauts revenus

Cela confirme sans l’ombre d’un doute que les très hauts revenus, non contents d’être sans commune mesure avec ceux du reste des français, augmentent incroyablement plus vite que ces derniers, et que cette tendance s’accèlère depuis 1998. A tel point que la somme des 100 plus grosses fortunes de France a vu son poids face à la machine étatique exploser depuis 1996, ce qui ne va pas sans poser la question du rapport de force entre les intêrets populaires censés être représentés par les élus et les intêrets privés de quelques milliardaires. Le graphique suivant montre cette évolution sur les 20 dernières années.

100fortunes&etat

On note qu’il s’agit ici des fortunes professionnelles, ce qui exclue les biens personnels des interessés. Ces chiffres sont donc à majorer, même s’il est impossible de dire dans quelle mesure. On peut néanmoins en conclure que les 100 premières fortunes cumulent un patrimoine professionnel dont le montant est aujourd’hui pratiquement égal au budget de l’État. Outre les implications politiques d’une telle réalité, la richesse créée par habitant n’augmentant plus (depuis 2007), la captation d’une part plus importante des revenus par un petit groupe s’accompagne nécessairement de la diminution des revenus du reste de la population, et a donc des implications sociales désastreuses.

Notre analyse confirme, s’il était besoin, que la richesse créée par habitant n’a jamais été aussi importante en France, et ce en dépit du fait qu’une proportion de la population plus faible occupe un poste, salarié ou non. Le pari d’une vie confortable pour tous avec un plus petit nombre de travailleurs, soit moins de travail imposé pour chacun, comme le rappelle Paul Jorion dans cet extrait de « Ce soir ou jamais », est donc virtuellement atteint. Virtuellement, car dans les faits il est invalidé par la voracité d’une toute petite caste qui est en train de s’accaparer peu à peu toutes les richesses au dépens du plus grand nombre.

Baptiste Mannaia

Revoir l’extrait de “Ce soir ou jamais” :

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