Pour Catherine II, Damas détient « la clé de la maison Russie » et pour Poutine « elle est la clé de la nouvelle ère »

Vladimir Poutine, le 9 juillet 2012. | AP/Alexander Nemenov

Les événements qui se déroulent actuellement en Syrie ne sont pas les conséquences d’une quête de démocratie et de liberté initiée par et pour les syriens. Il s’agit d’un des théâtres de l’ordre mondial que les Etats-Unis, aidé de ses vassaux prédateurs, cherchent à imposer. La Russie, l’une des nations s’étant le plus vivement opposé à l’ingérence étrangère dans la région, réclame avec d’autre pays non-alignés, un rééquilibrage des relations internationales. Le point de départ de cette nouvelle configuration géopolitique sera-t-il Damas ? L’avenir de la Russie semble s’y jouer actuellement. Poutine, sur la ligne de Catherine II (1) qui considérait que « Damas détient la clé de maison Russie », comprend bien que « Damas est la clé d’une nouvelle ère ».

Depuis le début des contestations en Syrie, la Russie, appuyée notamment par la Chine et l’Iran, a pesé de tout son poids pour faire échouer les différentes tentatives pour instaurer un changement de régime. En effet, elle était persuadée que si le plan des Occidentaux réussissait, elle se trouverait reléguée à un rôle de second plan, et son intégrité territoriale se trouverait menacée.

C’est pourquoi, dès le début de la crise, la Russie s’est montrée très ferme et s’est opposée à toute intervention militaire, et ce malgré les pressions du Conseil de sécurité, de l’Assemblée générale de l’ONU et de la Ligue arabe. A chaque tentative visant la reproduction du scénario libyen ou yéménite, elle opposait un refus catégorique.

De façon hypocrite, les Occidentaux ne semble pas comprendre les raisons de la position russe en expliquent la politique de Moscou par ses seuls intérêts économiques et logistiques (base navale de Tartous).

Mais, selon le directeur du Centre d’analyse sur les stratégies et les technologies de Moscou Rousslan Poukhov – « penser que la Russie soutient Damas en raison des ventes d’armes est une aberration ! C’est totalement hors sujet » (2)

Si les objectifs de conquête de la liberté et de la démocratie sont avancés par les puissances occidentales pour soutenir les rebelles, c’est en fait le rôle résistant de la Syrie qui est visé. En effet, en soutenant les mouvements des résistances palestiniennes et libanaises, la Syrie a fait avorter tous les plans américains pour la mise en place du Grand Moyen-Orient dans lequel les Etats arabes seraient atomisés et soumis au diktat israélien. Par ailleurs, l’alliance stratégique établie avec l’Iran a encore consolidé l’axe de résistance aux plans élaborés pour la région depuis l’étranger.



Pourquoi la Russie ne laissera-t-elle pas les prédateurs occidentaux accomplir leurs plans ?

Car si la Syrie venait à tomber, de sérieuses menaces pèseraient sur ce pays et les plus manifestes sont :

A- SUR LE PLAN ECONOMIQUE

Vladimir Poutine sait que, pour que son pays puisse prétendre au statut de grande puissance pesant sur la scène internationale, il doit en renforcer le développement économique et militaire, et rendre sa politique étrangère plus agressive. « En d’autres termes, nous ne devrions tenter personne en nous s’autorisant d’être faible. » (3) avait déclaré le Président russe. Et dans cette notion de puissance, le facteur économique est déterminant. A ce propos, dans une interview accordée à la BBC, Douglas MC Williams, le Directeur du centre de recherches Britannique (CBER) a affirmé que « la Russie sera la quatrième puissance économique mondiale 2020 » (4)

Si l’opposition syrienne l’emportait, cela signifierait que la bataille féroce pour le contrôle des sources d’énergie tournera en faveur des Etats-Unis et de leurs alliés permettant à ceux-ci d’étendre leur influence de la Syrie, jusqu’en Australie. Les implications qui en découleraient seraient :

- L’avortement du programme ambitieux de développement économique basé sur la réduction de la dépendance de l’économie envers les matières premières, et de grands moyens alloués à l’innovation et la haute-technologie.  Ce projet étant avant tout financé par les exportations gazières, la perte de la Syrie dans le projet entraînerait mécaniquement une perte de recettes. Gazprom, en 2011 contrôlait déjà plus de 80% de la production de gaz mondiale pour 118 milliards de dollars de recettes.

En vue d’empêcher que ces recettes atteignent le niveau escompté, il devient impératif de torpiller l’exportation du gaz russe vers l‘Europe au travers des gazoducs paneuropéens en projet ; le South Stream et le Nord Stream. Les pays européens devraient être approvisionnés en gaz iranien par le Nabucco (5), gazoduc reliant l’Iran à l’Europe centrale passant par la Turquie. Le Qatar pourrait faire transiter son gaz destiné à l’Europe par la nouvelle Syrie amie, écartant définitivement l’alimentation de ce continent par le gaz russe.

De ce fait, la Russie ne pourrait qu’enterrer son programme de développement, notamment son ambition en matière d’armement. Pour 2011/2020, la Russie prévoit une enveloppe financière de 650 milliards de dollars » (6) au titre d’un programme et « 114 milliards de dollars au titre de la modernisation des équipements » (7)

Les USA contrôleraient le Liban, la Syrie et l’Iran et par conséquent maitriseraient les sources d’approvisionnement énergétique situant dans un espace géographique et stratégique énergétique Liban Syrie, Irak et Iran. D’où cette lutte atroce pour faire tomber la Syrie.

A- AU PLAN SECURITAIRE :

Poursuivant la politique d’endiguement mis en place en 1946 par Georges. F. Kennan (8), les actions d’encerclement de la Russie seront relancées. Cette stratégie, en matière de géopolitique, est fondée sur la ligne Brezinski (9) qui prévoyait la domination de l’Union Soviétique en deux étapes, l’encerclement de la Russie en premier lieu pour ensuite passer à sa déstabilisation, et mieux contrôler son espace périphérique. Cette stratégie est aussi valable pour la Russie d’aujourd’hui. La politique de Gorbatchev (que Poutine qualifiait de « La plus grande catastrophe du XXème siècle » (10) ) serait de retour pour démanteler définitivement la Fédération de Russie. Ce démantèlement induirait probablement un transfert au nord du Caucase des djihadistes, qui opèrent actuellement en Syrie, en vue d’y instaurer une république islamique. Il est rappelé que le nord du Caucase (Daghestan et Tchétchénie) est une région à prédominance musulmane. Doku Umarov (11) ne l’avait-il pas appelé « l’Emirat caucasien. » en 2007 ? (12)

Un des pivots américains dans la région montrera ses crocs pour la restauration de l’Empire Ottoman. Il s’agit de la Turquie qui, base avancée des intérêts américains en Eurasie, rêve toujours d’un empire qui s’étendrait jusqu’à l’Asie centrale, en ex territoires soviétiques (Azerbaïdjan, Kazakhstan, Turkménistan, Tadjikistan et Kirghizistan).


L’éventualité de leur intégration dans une alliance avec l’ancien occupant pourrait être envisagée. Elle est encouragée par les Etats–Unis pour faire désintégrer la Communauté des Etats Indépendants composée de 11 sur 15 anciennes républiques soviétiques créée le 8 décembre 1991 par le Traité de Minsk. Il est clairement établi que cette puissance soutient discrètement les mouvements séparatistes et ethno-religieux dans l’optique de briser définitivement la Communauté des Etats Indépendants. (CEI).

B- AU PLAN STRATEGIQUE.

Vladimir Poutine, dans le prolongement de la ligne de Catherine II, considère Damas comme étant le point de départ du nouvel ordre mondial. Si cette capitale tombait, la Russie perdrait définitivement son rêve de retrouver son statut de grande puissance dans le monde du temps de la guerre froide. L’inflexion des rapports serait en son désavantage avec, en sus, une humiliation diplomatique.

En effet, une fois la Syrie soumise, l’Iran à son tour sera attaqué. L’axe chiite Syrie-Irak-Iran brisé, il se trouvera alors sous la botte de l’Arabie Saoudite qui imposera la normalisation des relations avec Israël aux autres pays arabes.

Ainsi, le proche orient sera modelé géographiquement au profit exclusivement des Etats – Unis et d’Israël, et de leurs vassaux occidentaux et arabes. L’espace sunnite » modéré » dominera l’espace géographique qui s’étend du Maghreb, au Pakistan et l’Afghanistan en passant par la Turquie et la corne Africaine. La barrière séparant la Turquie aux autres pays de confession musulmane sunnite n’existera plus.

La Turquie membre de l’Otan, pourrait bloquer la flotte russe en mer Noire et lui interdire l’accès à la méditerranée.

Ainsi, la Russie aura devant elle un espace hostile qui s’étendra alors de la France à l’Ouest jusqu’à la Chine à l’Est. Elle sera chassée définitivement de la région du Grand Moyen-Orient, où elle était naguère si présente.

A la lumière de ce qui précède, nous estimons que le soutien de Moscou à Damas est indéfectible car dicté par des impératifs liés à l’existence même de la fédération de Russie. Pour contrer les manœuvres de l’Occident destinés à la déstabiliser et la fragiliser sur la scène internationale, le Russie fera tout ce qu’elle peut pour que l’ordre géopolitique du Moyen-Orient ne subisse aucun changement. Grâce au levier énergétique, elle cherche à renverser les alliances en se rapprochant de l’Europe, de la Chine, de l’Iran et de l’Inde. Elle compte créer un espace eurasien pour contrer l’hyperpuissante Américaine.

SERAGHNI Laid.

références :

1- Catherine II, impératrice de Russie (1762-1796), surnommée Catherine la grande. Elle disait « je laisse à la prospérité de juger impartialement ce que je fais pour la Russie. ». Durant le plus long règne de l’histoire de la Russie, outre le développement et la modernisation de la société russe, elle tint tête à tous les envahisseurs voisins ou lointains.
2- 2- Le figaro du 31 mai 2012.
3- Atlantico du 21 février 2012.
4- RIA Novosil du 27 décembre 2012.
5- Nabucco dont le titre initial est Nabuchodonosor est un opéra de Verdi. Il évoque l’épisode de l’esclavage des juifs à Babylone. Cela dénote que tout l’enjeu en Syrie est centré autour de la sécurité d’Israël.

6- voix de la Russie 14 décembre 2012.
7- Géostratégique.net du 6 mars 2012.
8- Diplomate, politologue et historien américain dont les thèses eurent une grande influence sur la politique américaine en vers l’Union Soviétique au sortie de la deuxième guerre mondiale.
9- Z Brezinski : politologue américain, il a été entre autres, conseiller à la sécurité nationale du Président des Etats-Unis Jimmy Carter, de 1979 à 1981.
10- La dépêche .fr du 20 février 2012
11- Né en 1964 en Tchétchénie, Doku Umarov fut en 2005 le cinquième président de la république d’Ichkérie (Tchétchénie). Il abolit cette dernière pour en 2007 pour la remplacer par un « Emirat Tchétchénie » dont il s’autoproclamé émir.
12- affaires géostratégiques. Info du 22 octobre 2012

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