L’hôpital pour les nuls

hopital-300Suite à l’annonce du décès le 15 février dernier d’une dame de 61 ans à l’hôpital Cochin (Paris, 14ème), où l’on ne s’est aperçu de sa mort qu’à 21h alors que cette dernière avait été placée en « zone de surveillance » vers 17h, de vives réactions m’ont envahie ! Le choc, la colère mais surtout l’incompréhension. Comment cela peut-il encore arriver de nos jours ? Je me suis penchée sur le sujet pour trouver la réponse à cette question…

J’ai la chance, enfin je ne sais pas si l’on peut appeler cela de la chance, d’avoir un proche qui travaille dans un hôpital civil et militaire de la région parisienne. J’ai donc un petit aperçu, voire des remontées d’informations de ce qu’il se passe dans le milieu hospitalier. Bien sûr, pour des raisons de confidentialité et pour éviter les représailles à son encontre, je ne peux citer ni le nom de l’hôpital ni ceux de ses salariés… Mais tous les faits relayés ici sont relatifs à cette même structure.

Je vais d’abord commencer par les conditions de travail du personnel médical car celles-ci sont directement liées à la façon dont les patients sont suivis et traités.

Dans cet hôpital, les civils et les militaires travaillent ensemble. Comme nous le savons tous, un militaire s’engage pour servir son pays ; il n’a aucune attribution et aucun temps de travail défini. A contrario, un civil signe un contrat avec des tâches et un temps de labeur spécifiques, et tout cela sous « l’étroite » réglementation du code du travail.

Ce qui est surprenant, c’est d’apprendre qu’un civil travaille de la même façon qu’un militaire, et que de ce fait, le code du travail est largement négligé « pour le bon fonctionnement de l’hôpital ».

L’on demande aux civils, au même titre qu’aux militaires, d’être polyvalents, mais leur temps de travail n’est pas respecté. À titre d’exemple : à partir de six heures de service, une trêve d’au moins 20 minutes est obligatoire (Code du travail, art. L. 3121-33). Oubliez-la, un employé planifié de 12h30 à 19h45 n’a, en réalité, aucune pause !

Revenons maintenant à cette polyvalence exigée. Si nous prenons l’exemple du poste de brancardier – et que nous consultons la fiche des métiers sur le site du ministère des affaires sociales et de la santé –  cette fonction consiste à transporter, accompagner, assurer l’acheminement des patients au sein d’un établissement de soins mais aussi à accueillir, installer le patient, aménager son environnement (confort et sécurité), nettoyer et entretenir les équipements (machines, outillages, véhicules relatifs à son domaine d’activité), surveiller l’état de santé des personnes, etc. Cependant, en y regardant de plus près, au-delà de sa fonction première qui devrait se « résumer » à transporter les patients, un brancardier employé aux urgences de cet hôpital de la région parisienne, se doit également de chercher du sang, d’apporter des bilans sanguins, de ramener les résultats, se charger des bouteilles d’oxygène et d’apporter les traitements de chimiothérapie, etc., et tout cela dans un hôpital qui ne comprend pas qu’un seul service mais environ 19 !

Les conditions de travail y sont dures, très dures et le personnel se fait de plus en plus rare. Dans les bonnes journées, 4 brancardiers sont planifiés, dans les pires, un seul doit tout assurer à lui seul… Imaginez-vous la situation, une seule personne pour 19 services !

La nuit, les services sont moins animés que durant la journée : moins de personnel présent, donc beaucoup plus de travail pour le personnel programmé. Un brancardier est affecté à tout l’hôpital alors que selon l’article R4543-19 du code du travail, un travailleur isolé doit pouvoir signaler la moindre situation de détresse et être secouru dans les meilleurs délais. Comment un brancardier s’occupant la nuit de 19 services peut-il « signaler sa détresse » et « être secouru dans les meilleurs délais » alors qu’il est seul ? Et que les services sont beaucoup plus désertés que pendant la journée ?

De plus, les brancardiers sont équipés d’un téléphone de fonction qui permet à tous les services de l’hôpital de les joindre pour leur attribuer des tâches : amener un patient à la radio, un autre au scanner, les envoyer chercher du sang et amener les résultats des analyses, apporter un traitement de chimio, etc. Si tous les brancardiers sont déjà affectés à une mission et que le téléphone continue de sonner pour d’autres impératifs plus urgents, comment peuvent-ils se rendre à de multiples endroits et effectuer ces tâches le plus rapidement possible ? Les requêtes étant toutes plus urgentes les unes que les autres, il leur est évidemment impossible de toutes les honorer ! Une situation qui génère moult tensions entre les collègues et dégrade plus encore les conditions de travail déjà difficiles du personnel soignant.

Maintenant que nous avons évoqué ces différents points concernant les conditions de travail des employés, penchons-nous sur le sort des patients.

Restons avec l’exemple de notre brancardier censé transporter le patient, surveiller son état de santé, et se charger, seul, de toutes les tâches susmentionnées pour 19 services à la fois… Même en se pliant en quatre pour faire de son mieux, cela relève de l’impossible ! Résultat : le patient est forcément négligé et mal suivi.

urgencesNous ne sommes pas sans savoir que le temps d’attente aux urgences est de plus en plus long. Cela n’est pas uniquement la faute du (manque de) personnel mais également celle de certains « malades » qui se rendent souvent aux urgences pour n’importe quel bobo bénin, accaparant ainsi la disponibilité du personnel soignant (pour « presque rien » dans certains cas), au détriment du sort d’autres patients en situation d’urgence véritable !

L’attente se fait ressentir aux urgences mais comme dans nombre de service, les couloirs ou recoin de l’hôpital appelés plus professionnellement « zones de surveillance » sont submergées… Les patients, qu’ils soient jeunes ou vieux, sont forcément délaissés, alors que certains auraient besoin d’une attention accrue, notamment les enfants et les personnes âgées, souvent plus fragiles que les autres…

Comment peut-on laisser attendre un monsieur de 90 ans tout seul dans un couloir durant six heures pour une simple radio, sans aucun moyen de s’hydrater ou de simplement se rendre aux toilettes ? On le laissera se déféquer dessus sans même s’en apercevoir. Heureusement qu’un brancardier, passé par là, s’en sera rendu compte et aura pu lui venir en aide. Une situation bien évidemment inadmissible pour les patients comme pour le personnel !

Si cette problématique et cette surcharge de travail s’appliquent à un brancardier, inutile de préciser qu’elles touchent tous les services de l’hôpital, submergés de travail tandis que le nombre de patients ne cesse d’augmenter. La raison en est simple : pour exister (dans notre système ultra-marchand), un hôpital doit être rentable et qu’est-ce qui assure sa rentabilité ? Le nombre de patients !

De l’infirmière au médecin en passant par le chirurgien, tous sont débordés de travail et se doivent d’être toujours plus efficaces, productifs, attentifs et irréprochables (j’entends par là le fait de ne pas fauter). Car rappelons-le, des vies humaine sont entre leurs mains. Étant-donné que le nombre de patients ne diminue pas, comment le personnel, en sous-effectif, peut-il assurer son travail convenablement et accomplir toutes les tâches requises sans commettre de fautes ?

Une confusion de prescription médicamenteuse par une infirmière, un patient emmené par erreur à une IRM… Autant de loupés plus ou moins bénins (et réels, en l’occurrence) dans ces deux cas de figure qui auraient pu avoir des conséquences bien plus graves… Un logiciel de production de traitement nommé « Urqual », installé pour la fluidité du travail et toujours plus de productivité, permet le suivi informatique des patients tout au long de leur séjour aux urgences, mais celui-ci commet des erreurs d’administration de traitement, ce qui peut être très dangereux !

Tout cela parce que l’hôpital, pour rester ouvert, doit être rentable et de ce fait, accepter toujours plus de malades en proposant du multi service, un peu comme une banque. En plus des urgences et des soins classiques d’un hôpital, ce dernier s’ouvre à la chirurgie esthétique pour ramener plus d’argent… À n’y rien comprendre… Des hôpitaux spécifiques sont pourtant prévus à cet effet, mais non, l’appel du gain semble toujours prioritaire !

Il ne faut pas nier et surtout bien mettre en évidence le fait que le personnel est parfaitement conscient de cette situation. Il ne cesse d’en alerter sa hiérarchie qui préfère reste muette face à ces appels à l’aide ou lui répond de façon formelle « qu’elle le sait bien, mais qu’elle ne peut rien y faire » !

Un Colonel médecin des urgences a fait faire un audit de l’hôpital à ses frais, pour mettre en exergue les dysfonctionnements de l’hôpital. Une fois réalisé, il a confié ses conclusions alarmantes au Général, chef des urgences. Ce-dernier n’a certainement pas du apprécier cette démarche puisque le médecin attend toujours la réponse de son supérieur… Il est en effet très mal vu d’oser révéler les problèmes d’une institution !

Nous savons désormais que le nerf de la guerre est l’argent et que s’il n’y a pas plus de recrutement, c’est bien-entendu pour cette même raison ! Pourtant, l’armée a plus d’un tour dans son sac et est capable de trouver des bras nécessaires afin de palier au manque d’effectifs.

L’armée dispose en effet de petits contrats appelés VSSA (Volontaire du Service de Santé des Armées), permettant l’embauche de nouveaux militaires pour un salaire des plus précaires, aux environs de 750 euros par mois avec logis inclus (précisons que le logement est une simple chambre). Évidemment, il s’agit d’un contrat à temps plein ! Mais qui aurait envie d’aller travailler dans un hôpital dans des conditions aussi mauvaises pour 750 euros par mois ?

L’armée dispose également de nombreux militaires, plus ou moins occupés dans leurs casernes… Ne serait-il pas judicieux de faire des ordres de mission et de les envoyer dans les hôpitaux dont le manque de personnel est clairement ressenti ? Cela renforcerait les équipes et ne coûterait pas un centime à l’institution ! Cette suggestion a d’ailleurs été soumise par un employé à son chef de service, qui n’a pu que l’approuver sans pouvoir l’appliquer !

Pourquoi cette situation persiste-elle alors que des solutions sont apportées ? Pourquoi le système de santé ne change-t-il pas alors que de plus en plus de scandales médicaux éclatent au grand jour ?

Quand les chefs de service et/ou les directeurs des centres hospitaliers ne subiront plus les pressions des hauts fonctionnaires de notre système médical, et que ceux-ci comprendront qu’on ne peut pas à la fois avoir comme objectif de faire du profit et de traiter les patients humainement, alors les choses changeront…

Amélie Carlier


Sources :

Décès aux urgences de l’hôpital Cochin : l’enquête pointe des « dysfonctionnements » (RTL.fr)

Métier : Brancardier(ère) (sante.gouv.fr)

En savoir plus… L’HIA Percy (defense.gouv.fr)

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A propos de l'auteur :

Née en 1990, j’ai effectué un master en Management de projets humanitaires et culturels. Curieuse depuis toujours, la passion de la réinformation s’est déclenchée notamment avec le documentaire « Les nouveaux chiens de garde » de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. De nombreux sujets m’intéressent, de la spiritualité à la géostratégie en passant par le féminisme. Consciente qu’aujourd’hui on nous faire croire à l’essentiel du matériel, j’aspire à vivre dans une société plus humaine et moins artificielle. Pour cela, je m’efforce de mettre en pratique la célèbre phrase de Gandhi : Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde.

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2 commentaires

  1. steff dit :

    C’est important de dire ce qui se passe vraiment dans la société !

  2. marco dit :

    Pour mettre ce récit en perspective, je souhaites y apporter la dimension temps. J’ai 37 ans et fréquente l’hôpital public depuis mes huit mois.
    Malgré que l’on se gausse des innombrables progrès médicaux je ne constate que du recul, pour un hôpital plus cher et moins humain: cherchez l’erreur…

    A chaque fois que l’on remonte la chaîne des problèmes qui gangrène une institution, on aboutit au haut fonctionnaire, qui cache, empêche, forme des représailles… réagissons !

    Il y a des solutions aux problèmes qui rongent notre société, elles sont simples et humaines. J’affirme que c’est par simple bêtise que nous passons à coté.

    La première mesure extrêmement urgente à mettre en œuvre est de rétablir un service national civique/militaire. Cette mesure affectera l’emploi, la compétitivité et soutiendra notre modèle humaniste en perdition. C’est aussi une (des) mesure(s) permettant de répondre au gros problèmes de cohésion, notamment chez les jeunes, notamment des différentes communautés.

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