Livre : « L’insurrection qui vient » du Comité Invisible

l-insurrection-qui-vient-cover-200Vous vous rappelez peut-être du passage télévisé de Mathieu Burnel fin Octobre 2014, qui annonçait de manière provocatrice sur le plateau de Ce Soir Ou Jamais : « L’insurrection est arrivée ». Il faisait alors référence à l’ouvrage du Comité Invisible, publié en 2007 aux éditions La Fabrique, intitulé « L’insurrection qui vient ». Ce dernier titrait alors avec une formule qui ne manquera pas d’interpeller jusque de l’autre côté de l’Atlantique et bien évidemment en France, avec l’« affaire de Tarnac » – cette fameuse histoire de terrorisme montée de toutes pièces par quelques fonctionnaires de l’État français, faisant le lien entre un groupe de jeunes, dont Mathieu Burnel, vivant en autonomie à Tarnac, l’action de vandalisme sur des lignes de chemin de fer, pourtant revendiquée par un groupe allemand en novembre 2008 et enfin le livre du Comité Invisible, L’insurrection qui vient.

Publié en 2007, avant l’ajout d’une Mise au point en 2009, l’œuvre s’inscrit dans le contexte de la « crise des banlieues », de la « crise des subprimes » ou encore des crises économiques stimulées ou simulées à travers l’Union Européenne, et le reste du monde durant cette période. Très marqué par le mouvement de grèves et de blocages contre le CPE, ainsi que par les émeutes de Novembre 2005, le texte dresse un état des lieux de la France, et de l’État français plus engagé, voire enragé, que tous les partis de gauche ou de droite n’ont pu le faire durant ces trente dernières années. A leur adresse, le Comité Invisible écrit :

« La sphère de la représentation politique se clôt. De gauche à droite, c’est le même néant qui prend des poses de cador ou des airs de vierge, les mêmes têtes de gondole qui échangent leurs discours d’après les dernières trouvailles du service communication. »

Le langage qu’ils emploient est soutenu, la dialectique est imposante, et le livre devra sûrement être lu plusieurs fois afin de pouvoir en saisir pleinement le contenu, puisque c’est un vrai travail de synthèse des idées circulant de nos jours, mises à nues et disséquées, comme si les auteurs avaient voulu dresser l’état clinique de notre civilisation, pour mieux pouvoir en faire le deuil. De ce fait, le livre ne suit pas un plan très linéaire, ou encore rigoureux d’une méthode chronologique, il devient donc vite compréhensible que le lecteur puisse passer de l’approbation, au doute, puis à la confusion, l’énervement, ou encore au rire. On peut par exemple extraire ce genre de tirade, illustrant à merveille le fond, et la forme employés dans le livre :

« L’Occident, aujourd’hui, c’est un GI qui fonce sur Falloudja à bord d’un char Abraham M1 en écoutant du hard rock à plein tube. C’est un touriste perdu au milieu des plaines de Mongolie, moqué de tous et qui serre sa Carte Bleue comme son unique planche de salut. C’est un manager qui ne jure que par le jeu de go. C’est un jeune fille qui cherche son bonheur parmi les fringues, les mecs et les crèmes hydratantes. C’est un militant suisse des droits de l’homme qui se rend aux quatre coins de la planète, solidaire de toutes les révoltes pourvu qu’elles soient défaites. C’est un Espagnol qui se fout pas mal de la liberté politique depuis qu’on lui a garanti la liberté sexuelle. »

Empreint de la pensée des situationnistes, les auteurs disent eux-mêmes être « les scribes de la situation ». Provocants dans leur pertinence, ils vont jusqu’à déclarer que « ses rédacteurs n’en sont pas les auteurs » et, si l’on sait que certains cherchent parfois désespérément la reconnaissance littéraire, eux signent « d’un nom de collectif imaginaire ». Le livre est découpé d’abord en sept cercles, ce qui ne manquera pas de nous évoquer l’Enfer. Au travers du livre, c’est tour à tour l’hypothèse de la permanence du Moi, l’identité nationale, l’immigration, la santé, le chômage, l’écologie, et bien d’autres sujets dits sociétaux qui seront démystifiés. C’est un constat amer qui est tiré, sur l’état de ce qu’on appelle encore tous parmi nous société, une notion pourtant périmée pour le Comité Invisible, puisque si « elle n’était pas devenue cette abstraction définitive, elle désignerait l’ensemble des béquilles existentielles que l’on me tend pour me permettre de me traîner encore ». Si l’on croit y percevoir du cynisme parfois, et on n’y manquera pas à de multiples reprises, celui-ci n’est pas à méprendre pour du pessimisme, du défaitisme ou du fatalisme, puisqu’une fois sortis de l’enfer des sept premiers cercles ou chapitres, quatre autres, annexes, s’offrent à nous une fois lavés de nos peaux mortes, et de nos dernières illusions idylliques. Le Comité nous offre alors des pistes, des sentiers et des chemins possibles à arpenter, ainsi que des réflexions sur les luttes en cours, celles qui sont passées ou celles qui restent à venir, et tout cela avec une sorte d’optimisme clairvoyant, qui sonne parfois comme prophétique.

On comprend alors mieux le passage télévisé de Mathieu Burnel, les propos qu’il tient face à ses interlocuteurs, clairement dans un autre degré de compréhension des rapports dits sociaux, en marge totale avec les conventions établies du petit écran. La virulence de sa rhétorique à l’égard des représentants de la « politique classique », ces fameuses têtes de gondole dont nous parlent les membres du Comité Invisible, en plus de nous amuser avec élégance, dénote d’une conscience révolutionnaire à l’œuvre, de par l’utilisation d’un langage rarement entendu sur le tube cathodique, et c’est alors que tout le mépris que Mathieu Burnel leur adresse en devient une évidence même. Car si lui et les autres jeunes de la région n’étaient pas coupables des faits reprochés par la justice au moment de l’affaire de Tarnac, il se pourrait que depuis, la multiplication des émeutes, des ZADs [zones à défendre, ndlr], et autres actes de défiance à l’égard du régime en place, parfois peu ou pas du tout légaux, ne soit pas le symptôme du malaise de la jeunesse, le fait de l’augmentation du chômage chez les moins de 25 ans, le détachement d’une couche de la population face à la crise de la représentativité de la République, ou n’importe quel autre diagnostic que les organes de propagande traditionnels auraient pu émettre, mais un rejet, parfois inconscient, du système marchand, du pouvoir oligarchique et des institutions capitalisantes en place. Arrivé à cette constatation, comment résumer cela mieux que : l’insurrection est arrivée.

Arby

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