Maîtres et serviteurs au pays du cèdre

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28 avril 2013, journée de soutien aux travailleurs migrants du Liban contre le système du garant (photos Raha Askarizadeh, pour INSAN)

Bien que le Liban soit signataire de conventions telles que la Déclaration des droits de l’homme, la convention du Commissariat aux réfugiés, la convention des droits civils et politiques, la convention pour les droits de l’enfant, ainsi que d’autres accords internationaux, une « entité opaque » formule et exécute des procédures arbitraires à l’encontre des employés de maison et leurs familles. J’ai nommé la Sécurité Générale libanaise.

Les travailleurs immigrés employés dans l’entretien ou dans le personnel de maison viennent de plusieurs pays dits sous-développés tels les Philippines, le Bangladesh, le Sri Lanka, le Népal, l’Éthiopie, le Soudan, Madagascar, et d’autres pays d’Afrique ou d’Asie.
Un rapport de l’ O.N.G. libanaise INSAN de 2010, expose cette situation exceptionnelle mettant en lumière les négligences des droits et les abus à l’encontre de ces travailleurs livrés dans l’intimité des foyers libanais au bon vouloir de leur « propriétaire » selon une tradition datant des années 30 : la « Kefala ».
Ce modèle, toujours en vigueur, séparé du code du travail ordinaire, s’appliquait alors à de jeunes filles libanaises, syriennes, palestiniennes, kurdes et égyptiennes, de la ruralité, envoyées dans des familles de la ville par un accord de parrainage, le chef de famille prenant celles-ci sous son entière responsabilité, lui offrant du travail (les tâches ménagères, les enfants), le logis, la nourriture et une « éducation ». Cette forme d’arrangement n’est manifestement plus du tout en conformité avec la situation actuelle.

En effet, suite à la guerre civile 75-89 et à la fuite des travailleurs Egyptiens et Syriens, on a recouru, en suivant le modèle des pays du Golfe, à une main d’œuvre préférablement étrangère, donc plus rentable et moins regardante quant à ses droits fondamentaux.

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Migrants du Liban dénonçant leurs conditions de travail au pays du cèdre

Le « contrat standard », qui est rédigé en arabe, est signé par les employés à leur arrivée, sans qu’ils n’aient pu le lire. Ce vide légal et souvent l’absence d’éducation civique et juridique réciproque des parties (employeurs-employés), a facilité tous les abus, relayés ensuite dans les rubriques des faits divers des journaux locaux. (En cas de litiges, démissions, conflits, décès, l’on accordera généralement à l’employeur la confiance dans sa version des faits, puisque les employés n’ont pas de protection juridique et sont considérés comme « des enfants »).
Le code du travail libanais classe en catégories par types de travail et salaires et range dans les catégories 3 et 4 ces employés de maison et d’entretien qui sont exclusivement dévolus aux travailleurs immigrés et par ce fait traités en bloc en ce qui concerne l’attribution de leur (non)-droits. Ceci en toute illégalité du point de vue des accords internationaux pourtant signés.
Ce contrat stipule ou non certaines conditions pour le moins restrictives pourtant en vigueur par la suite, dont par exemple : la confiscation du passeport, l’interdiction du mariage et de la procréation, la contrainte à la libre circulation en dehors du lieu de travail, un seul jour de repos par semaine, etc… Ce que ce contrat ne stipule évidemment pas semble devenir le blanc-seing pour les maltraitances psychiques, physiques et autres auxquelles beaucoup d’employées ont couramment droit ! (accusations de toutes sortes, viols et parfois décès non-élucidés )

Mais l’afflux de réfugiés syriens est venu en plus exacerber ces problèmes non-résolus des réfugiés palestiniens (dont l’égalité juridique pose depuis longtemps un problème aux autorités et à la société) et ces travailleurs domestiques immigrés d’autres origines seront oubliés ou sacrifiés.
Le ministère de l’éducation a pourtant mis en place des cours du soir mais seulement pour les réfugiés Syriens, et faute de moyens financiers et de personnel, ceux-ci n’accueilleront dans le meilleur des cas que le quart d’entre eux.
Les emplois étant limités, ainsi que les places sur les bancs d’écoles, voici que la Sécurité Générale a émis pour l’année 2014-2015 de nouvelles directives arbitraires (car non-communiquées, sauf aux établissements scolaires) enjoignant aux immigrés non-arabes parents d’enfants scolarisés au Liban de quitter avec ceux-ci le territoire sous 48 heures, et refusant le renouvellement de leur visa !
L’expulsion est, en droit, prescrit aux individus représentant une menace pour la nation, et en temps de guerre cela peut se comprendre, cependant si maintenant toutes les femmes de ménage doivent être expulsées sans preuve pour cause d’espionnage ou menace…alors libanaises ! à vos balais !
Il faut savoir que l’inscription à l’école des enfants dépend de l’obtention d’un permis de travail des parents, et vice versa ! Et qu’il était permis jusqu’ici aux enfants scolarisés de poursuivre leurs études pour des périodes renouvelables.

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Meeting de FENASOL. Madame Malkandraarachige (debout à droite) est la doyenne des travailleurs du Sri Lanka

L’ultimatum donné, avec un délai si court imparti aux familles innocentes pour partir, a provoqué de facto l’entrée dans l’illégalité de beaucoup d’entre elles, aggravé leur précarité, et les a mis sous la menace imminente d’une arrestation, d’une incarcération et d’une expulsion du pays à leur frais.
Comment, par ailleurs, se plier à une loi quand on demeure dans l’ignorance de son existence. La Sécurité Générale refuse de communiquer officiellement sur les motivations de ses directives. Et ceci touche actuellement presque un quart de la population ! Comment ne pas s’interroger sur les raisons de telles décisions et sur leur contre-productivité.
Les consulats s’organisent timidement pour avertir leurs ressortissants, et pour certains d’entre-eux, les évacuer, mais ils ne semblent pas vouloir entamer une bataille juridique et diplomatique pour régler la question. Ce n’est peut-être pas de leur ressort mais tout de même … aucun cas d’abus signalé faisant l’objet d’une procédure pénale n’a encore abouti au dédommagement et/ou à la victoire d’une victime.

Des manifestations ont également eu lieu, notamment à l’initiative d’une association en vue de créer un syndicat dédié à cette cause, FENASOL. Le ministère du travail a répondu à cette tentative par un refus, accompagné de l’argument qu’un projet de loi était déjà en préparation, lequel, cependant, est depuis deux ans sur la table sans avoir été ratifié.
La vacance actuelle du pouvoir n’arrange pas les prises de décisions, c’est évident, mais elle semble néanmoins profiter à certains groupes d’intérêts privés et aux agences qui font venir ces immigrés et fonctionnent dans un vide juridique, maintenant ainsi leur profits au plus haut. Car grossièrement parlant, au Liban, le libéralisme économique semble être le seul consensus général !

A la conférence de presse donnée par INSAN le 26-02-2015 , un auditeur s’exprimant en anglo-américain , quand arriva la séance des questions ne pût s’empêcher d’accuser le racisme, y voyant là la principale cause du problème. Il fit une métaphore pour s’expliquer en nous proposant de remplacer quelque africaine par une suédoise et l’on comprendrait mieux par inversion le racisme en action. Se faisant il trahissait lui-même ses propres présupposés ! (Il oubliait par ailleurs que dans l’histoire, des populations « blanches » avaient aussi été réduites en esclavage par d’autre « races » – d’où l’expression : la traite de blanches). Cette invocation simpliste et courante du racisme comme panacée intellectuelle veut nous cacher quelque chose d’encore plus prosaïque, le profit illimité et la marchandisation de l’homme par l’homme.

Nous ne souhaitons pas stigmatiser l’ensemble des Libanais ayant recours aux employés de maison, nous savons qu’en majorité, les rapports humains restent harmonieux, du moins nous l’espérons, cependant il serait temps que cette activité soit enfin gérée en toute transparence et légalité, et nous appelons pour cela les juristes et le public Libanais à relayer et agir pour plus de justice et d’humanité.

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Logo de l’ONG Insan pour la défense des droits humains au Liban

sources:
INSAN: www.insanassociation.org
FENASOL: mahmoud-chehade@hotmail.com
Mariela Acuna :doctorante en anthropologie sociale EHESS
merci à Lily.

Fabien Chas

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2 commentaires

  1. rolala dit :

    On abandonne pas facilement l’esclavage.
    D’un autre coté vu les pays d’ou ils viennent la plupart doivent être content de leur sort.
    Et si ce système s’arrête cela créera probablement juste plus de clochard.

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