« Le salaire c’est la reconnaissance que nous produisons de la valeur » – Bernard Friot

bernard-friot-600Bernard Friot est sociologue et économiste, il est devenu professeur émérite à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense en 2009. Ayant débuté sa carrière en 1971 en tant que maître de conférences en économie, il écrit plusieurs ouvrages en français, tels que L’enjeu des retraitesEt la cotisation sociale créera l’emploi ou encore L’enjeu des salaires. Il est aussi le co-auteur de deux ouvrages en anglais, Wage and Welfare et The Wage Under Attack: Employment Policies in Europe. Il a longuement travaillé sur les origines de la Sécurité sociale, le sujet de sa thèse d’État d’économie portera d’ailleurs sur la construction de cette dernière des années 1920 à 1980. Il a étudié ce que l’on entend plus généralement sous le nom des « acquis sociaux » ainsi que le « statut de la fonction publique », il en explique donc la genèse, ainsi que l’évolution au fil des années. Bernard Friot milite au cours de ses interventions pour la mise en place d’un « salaire à vie », qu’il ne faut pas confondre avec un « revenu de base », « revenu universel », ou « revenu minimum ». Le 3 juin 2015, le Cercle des Volontaires a souhaité assister à la conférence-débat intitulée « Histoire et actualité des réalisations du Conseil National de la Résistance : sécurité sociale et statut de la fonction publique », organisée par Devenons Citoyens, au Moulin à café (Paris).

Au début de son exposé, Bernard Friot retrace l’historique des politiques sociales qui ont été mises en place à l’initiative du Conseil National de la Résistance (CNR) suite à la Libération, entre 1945 et 1947 principalement. Des mesures que Denis Kessler, président du Siècle – un club très sélectif dont le diner mensuel commence à être suivi de près par les citoyens alarmés (également ancien vice-président du MEDEF, présentement PDG du groupe SCOR, administrateur de BNP Paribas SA, Dassault Aviation et Invesco Ltd), enjoignait à « défaire méthodiquement » dans un article mis en ligne, puis retiré sur le site du magazine Challenges. Statut de la fonction publique, Sécurité sociale, lois diverses sur les comités d’entreprises, nationalisations multiples et lois sur les libertés fondamentales comme celle de la presse sont les axes majeurs qui sont extraits du Programme du Conseil National de la Résistance du 15 mars 1944. On comprend aisément la lutte qui s’installe dès lors entre le patronat et la classe ouvrière sur de telles problématiques.

Afin d’expliquer le rapport entre le salaire et l’emploi, Bernard Friot nous raconte comment les premières idées visant à fixer un salaire lié au grade et non au poste du salarié vont émerger, au milieu du XIXème siècle, au sein du monde militaire dans un premier temps. Par la suite, c’est cette spécificité qui va amener à ériger un régime où le fonctionnaire sera salarié à vie ; son salaire étant attaché à sa personne, il est payé par rapport à son grade, et non par rapport à son poste. « L’idée que l’on soit payé à vie est un scandale total pour la classe dirigeante » déclare le sociologue, qui affirme que les élites ont un mépris pour les fonctionnaires, et que cela est dû à leur sécurité face à l’emploi grâce à ce salariat à vie. Il explique que le salariat à vie est un moyen de lutter contre le capitalisme, et que c’est pour cette raison que les statuts de la fonction publique sont sans cesse remis en cause par les différents gouvernements successifs, comme le demandait d’ailleurs Denis Kessler. Il y a là de quoi remettre au goût du jour l’Appel du Conseil National de la Résistance datant de 2004.

La Sécurité sociale étant son premier objet d’étude, il entreprend une explication détaillée de son fonctionnement, depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui, et dispense certains rappels historiques non négligeables sur les objectifs premiers de cette institution, et sur les modifications auxquelles elle sera soumise par les différentes réformes. L’économiste défend avant tout les volontés sociales qui étaient exprimées dans les premières réformes, puis dans la continuité de celles des années 1960, il raconte notamment la création des centres hospitaliers universitaires, et la tentative de lier le monde universitaire au monde médical qui avait été entreprise ainsi.

Sa thèse principale demeure celle du salaire à vie, théorie qu’il va présenter tout le long de sa présentation, selon lui « le salaire c’est la reconnaissance que nous produisons de la valeur », et il soutient que l’on ne s’arrête jamais de produire de la valeur, ce qu’il explique notamment avec l’exemple des retraités qui déclarent avoir plus d’activité une fois libéré de leur emploi, et surtout de leur employeur. « Nous ne sommes pas des êtres de besoin, nous sommes des producteurs de valeur » affirme-t-il, c’est pourquoi il milite pour la mise en place d’un salaire à vie dès l’âge de 18 ans, afin de permettre à chacun de s’épanouir une fois émancipé du dictat de l’emploi et du marché du travail. Il refuse l’emploi du terme « revenu » qui assimilerait l’homme à un consommateur et à un être uniquement pourvu de besoins, que le travail lui permettrait d’assouvir au travers du revenu dispensé à contre-cœur par nos employeurs-mécènes.

Bernard Friot dénonce fermement la « religion de l’emploi ». Il la tourne au ridicule, peignant les conseillers de Pôle Emploi en curés auprès desquels les méchants chômeurs devraient se confesser de ne pas être suffisamment employables : « Le droit d’un chômeur c’est d’adapter son employabilité pour mieux se faire exploiter, c’est ça le droit d’un chômeur ». Il déconstruit certains mythes, notamment celui du plein emploi durant la période des Trente Glorieuses, « Le chômage n’a pas été créé, il a été révélé » affirme-t-il, et, ce qui semble encore plus surprenant c’est ce qu’il conclue de ses travaux : « Nous sommes beaucoup plus proche du plein emploi quantitativement que dans les années 60 ». Toutefois, il n’est pas du tout pour le plein emploi puisque « réclamer du plein emploi c’est réclamer plein d’employeurs », ce qui s’éloigne de l’idéal d’émancipation du travail et du capitalisme qu’il prône.

La société qu’il envisage n’en serait donc pas une où l’on se tournerait les pouces, puisque selon lui, « nous produisons quand nous ne sommes pas soumis à un employeur ». Enfin libéré de ce dernier, on pourrait anticiper une création de valeur supplémentaire selon Bernard Friot, ce qui pourra sembler à la fois repoussant et attirant aux membres du MEDEF. Au cours de la conférence, il défend le programme des communistes contre celui des gaullistes et des socialistes, mais ne souhaite pas une organisation de la propriété qui serait collectiviste. « Nous crevons de ne pas être propriétaires » déclare-t-il, « nous ne sommes pas propriétaires de nos outils de travail » ajoute-t-il. Son programme peut être assimilé par certains à du marxisme, Bernard Friot rejoint la pensée communiste lorsqu’il déclare : « il faut supprimer la propriété lucrative immobilière ». Si certaines de ses idées peuvent donc sembler paradoxales ou provocantes, elles n’en demeurent pas moins enrichissantes et intéressantes, et amènent à penser à une autre conception de la société et à une autre vision de la place que le travail doit y occuper.

Propos recueillis par Gérôme-Mary Trebor et Nico Las.
Article rédigé par Arby.

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2 commentaires

  1. sami dit :

    Trop fort bernard friot ,voilà un type qui se bat pour améliorer la vie des gens et personne ne le soutient ou personne ne le croit !Incroyable

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