L’Allemagne défend sa souveraineté monétaire, par Gabriel Rabhi

grece-allemagne-euroV2Gabriel Rabhi, auteur du documentaire « Dette, crise, chômage : qui crée l’argent ? » revient sur le rapport de force entre la Grèce et l’Allemagne. Pour lui, l’euro étant un mark déguisé, en défendant bec et ongles le remboursement intégral de la dette grecque, l’Allemagne défend le fonctionnement de la zone euro et donc sa propre souveraineté monétaire.

L’absence de « redistribution » – transfert de l’Allemagne vers la Grèce, ou les autres pays de l’euro-zone plus pauvres – se manifeste de manière symptomatique dans l’euro-système, et plus particulièrement dans le dispositif TARGET. La banque centrale allemande accumule des dettes de la BC grecque, mais aussi de toutes les autres banques centrales. Pour éviter cela, il faut que toutes les économies « marchent au même pas », autant sur leurs balances commerciales que leurs taux d’emprunt (dette publique). Et comme l’euro est un mark déguisé, pour n’en pas dénaturer les fondements, l’Allemagne a besoin que l’ordo-libéralisme qui sied tant à ses intérêts ne soit pas remplacé par une tolérance vis-à-vis des états endettés, alors que nombre d’autres pays de la zone ont besoin d’une politique monétaire plus accommodante (relance, crédit, liquidité plus abondante, inflation plus élevée) voir de restructuration de leurs dettes.

Avec l’euro, les politiques monétaires ne sont pas multiples. Pour l’Allemagne, le déséquilibre de l’euro-système doit se traduire par l’appauvrissement des pays endettés, pas par des annulations de dette, sans quoi l’euro n’a plus le même intérêt pour elle, et même pire, il lui serait défavorable. Or, la construction politique de l’euro-zone n’a pu se faire qu’aux conditions de l’Allemagne : une banque centrale qui vise 2% d’inflation, protège l’épargne allemande, et des dispositions dans les traités qui renforcent une orientation ordo-libérale.

Rappelons que la construction européenne est une volonté du bloc atlantiste : au lendemain de la seconde guerre mondiale, les vainqueurs américains et russes se sont disputés l’influence sur l’Europe en ruine. Les américains sont resté la seule grande puissance, et leur soucis fut d’arrimer l’Europe au bloc atlantiste, contre la Russie. Le rapprochement entre l’Allemagne et la Russie, puis l’Europe entière, formerait un bloc capable de remettre en cause la domination des Etats-Unis. C’est encore aujourd’hui le cas, et l’Ukraine est le pont que les américains ont saccagé pour tracer une ligne de démarcation claire entre leur zone d’influence Otanienne et le bloc sino-russe émergeant.

L’impérialisme se fait aussi avec la monnaie. Le dollar est un instrument de domination et donc, d’extorsion de richesses. Les Etats-Unis vivent sur le dos du reste du monde grâce à leur monnaie, elle même protégée par leur complexe militaro-industriel. L’impérialisme monétaire allemand est une chasse gardée. En Europe, les américains sont militairement souverains (Otan, bases militaires, commandement) mais sur le plan monétaire, et donc économique, il s’agit bien d’une zone souveraine allemande.

L’Allemagne veut discipliner ses sujets. La Grèce ne doit pas laisser le sentiment qu’il est possible de remettre en question sa dette, et donc d’effacer les déséquilibres naturels de la zone euro, déséquilibres favorables à l’économie allemande, déséquilibres qui forment techniquement la zone souveraine allemande. Du moins, s’il y a annulation de dette, cela ne peut se faire dans la zone de souveraineté de l’Allemagne, d’où la proposition de Grexit temporaire par le ministre allemand.

Ils sont donc là dans l’intransigeance, ou l’exemple. Le message est simple : « Si vous voulez changer les règles, cela se fait en dehors de la zone euro. Si vous voulez rester dans la zone euro, payez vos dettes – celles qui se manifestent dans les déséquilibres de l’euro-système – et respectez la politique monétaire du souverain ».

L’oncle Sam ne laissera pas son bébé se démanteler. Le projet politique, et même géostratégique de la construction européenne rentre en conflit avec la réalité des concessions accordées à l’Allemagne lors de la création de l’euro. Sans ces concessions, l’Allemagne ne serait pas rentré dans l’euro. Ces deux souverainetés rentrent en conflit :

-> La souveraineté de l’Allemagne au travers de l’euro
-> La souveraineté des Etats-Unis au travers de l’Otan et des futurs traités transatlantiques (Tafta, Tisa…)

D’où l’implication des Etats-Unis qui tentent de contraindre l’Allemagne à des concessions à sa souveraineté monétaire, au profit des enjeux stratégiques Américains : ce n’est pas gagné. Malgré tout, les Etats-Unis devront miser sur le plus fort, sur celui qui est le plus à même, en Europe, de préserver la structure Européenne qu’ils ont tant désiré.

La solution à cette crise serait plus d’Europe : l’étape suivante est l’intégration budgétaire. Mais là aussi, c’est remettre en cause les bénéfices que l’Allemagne tire de l’euro, et lui proposer un plan aussi lourd que la réunification passée. La tension entre les petits, qui n’ont pas envie de devoir s’appauvrir à cause de leur dette (France, Italie, Espagne, etc), et l’Allemagne et les pays du nord, qui souhaitent conserver leur privilège, va être réelle. La chancellerie allemande pourrait très bien obtenir gain de cause : exclure la Grèce de la zone euro pour ne laisser aucun choix aux autres pays. Et si la Grèce reste dans la zone euro, alors elle connaitra encore plus d’austérité. Ou alors, l’Allemagne claque la porte de l’euro, et c’est tout l’édifice qui s’écroule.

Les prochains jours vont être décisifs non seulement pour les Grecs, mais surtout sur l’orientation politique de l’union monétaire et la condition futur des pays membres.

Gabriel Rabhi

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