Christian Campiche, journaliste suisse depuis 30 ans : « Le rôle du journaliste est un rôle citoyen »

Christian Campiche interviewé à Lausanne

Christian Campiche, journaliste suisse multi-casquettes depuis 30 ans, analyse pendant une heure l’état des médias suisses, et du journalisme en général. Au travers de sa riche expérience, il confie ses craintes, mais aussi ses espoirs pour l’avenir.

Vous pouvez notamment retrouver Christian Campiche sur son site internet www.lameduse.ch 
Et sur celui de l’Edito : www.edito-online.ch
Voici la retranscription de l’interview :

Vous êtes le co-auteur d’Info-Pop Corn, enquête au coeur des médias Suisse, pouvez vous vous présenter et expliquer le titre de votre livre, et ce qui vous a amené à l’écrire ?

Je suis journaliste en Suisse depuis une trentaine d’année. J’ai notamment travaillé dans les rubriques économiques de plusieurs journaux. J’ai dirigé les rubriques économiques du Journal de Genève et de La Liberté à Fribourg. J’ai aussi été rédacteur en chef adjoint du magazine Bilan ainsi que du quotidien Lajefi. J’ai été amené à écrire ce livre avec Richard Haschinger, un collègue alémanique zurichois, qui est aussi un vieux briscard du journalisme, il a notamment été correspondant à Washington pour un grand quotidien zurichois. Je qualifie ce livre de testament car j’ai la soixantaine passée et j’ai voulu exprimer un peu toutes les critiques que j’avais à prononcer à l’égard d’un système. Car c’est un système qui a dégénéré, et qui aboutit à une situation qu’on pourrait quasiment qualifier de système d’information dans une dictature soft.

Est ce que vous pouvez expliquer ce que vous appelez système, et en quoi il aurait dégénéré ?

Il faut voir qu’au départ, en Suisse – je pars toujours de la situation en Suisse mais elle n’est pas fondamentalement différente de la situation internationale. On pourrait repréciser après en quoi il y a des différences. La Suisse a souffert d’une concentration des médias très forte depuis environ 25 ans. Le résultat de cette concentration est que vous avez de moins en moins de journaux et que certaines régions pâtissent d’une mauvaise qualité de l’information. Moi-même je suis Suisse, mais de Suisse français, donc une région qui compte un peu moins de deux millions d’habitants et qui est particulièrement vulnérable. Je pense qu’en Suisse on pouvait encore être fiers d’avoir une diversité de journaux très forte jusqu’à encore relativement peu de temps, et que cette diversité est en train malheureusement de disparaître. Et c’est au détriment de la démocratie.

Un des piliers de votre livre est la critique des journaux gratuits, en quoi ceux-ci posent problème selon vous ?

Je ne critique pas seulement les journaux gratuits. C’est une tendance qui est commune à la presse, une tendance qui est de mélanger la publicité, la communication, et le rédactionnel. Evidemment les journaux gratuits constituent l’exemple le plus mauvais dans la mesure où l’information de qualité a la portion congrue, on peut même se demander s’il y en a vraiment. Le but de ces journaux gratuits est d’attirer un maximum de publicité. Donc déjà là, vous avez au départ un vice de forme fondamental pour la l’information.

En 2005 nous avons créé avec 4 ou 5 confrères de Suisse française un groupement qui s’appelle Info en danger. Nous avons lancé un appel qui a été signé par 600 journalistes en Suisse française, ce qui est beaucoup pour la Suisse française, demandant aux éditeurs davantage de moyens pour exercer leur métier. Parce que nous avons constaté que les journalistes avaient de moins en moins de temps et d’argent, parce que le temps c’est de l’argent aussi. L’information pâtissait de cette situation, et à la suite de cet appel et le succès de celui-ci, nous avons lancé une pétition demandant aux éditeurs davantage de moyens, et il y avait surtout dans cette pétition une nette critique des rédactions en chef qui ne jouent plus leur rôle de défense de leur rédaction, au contre les rédacteurs en chef sont devenus en grande partie des porte-paroles de l’éditeur et travaillent pour l’éditeur. Vous me direz qu’ils sont payés par eux donc c’est en partie logique, mais je pense que le rédacteur en chef, devrait être du côté des journalistes et s’investir à leurs côtés pour défendre leurs problèmes.

Cet appel d’Info en Danger a eu un certain écho en Suisse Romande. Moi-même, je suis devenu un peu le porte-parole de cette association et j’ai donné toute une série de conférence pendant plusieurs années en Suisse Romande et aussi un peu en Suisse alémanique pour porter la voix de ces journalistes mécontents. Et petit à petit, je pense qu’il y a eu une certaine prise de conscience dans la population. Des étudiants sont venus me voir, ils préparaient des mémoires. Il y a aussi eu quelques publications sur ce sujet, et je crois qu’Info en Danger est aussi l’aboutissement de ces efforts. Maintenant, l’association a été dissoute avec la constatation que le message d’Info en Danger concernait plutôt la collusion entre le rédactionnel et la publicité, et qu’il fallait dépasser ce problème. Actuellement, les problèmes que l’on constate dans les médias restent actuels en ce qui concerne ce mélange des genres douteux, mais ils s’agit plutôt de dénoncer une manipulation globale qui est beaucoup plus pernicieuse et beaucoup plus dangereuse encore. C’est une manipulation qui ne se cache même plus. Il s’agit d’une manipulation qui vient des milieux de la communication. Il faut voir qu’en Suisse maintenant vous avez plus de communicateurs à Berne, de gens qui sont PR (Relations Presse) que de journalistes. Nous avons fait un calcul, il y a deux PR par journaliste à Berne parmi les correspondants du Palais Fédéral.

Donc les journalistes sont finalement de moins en moins armés pour affronter ces hordes de communicants… Quel devrait être selon vous le rôle du journaliste dans les médias, et le rôle des médias dans la démocratie ?

Le rôle du journaliste, ou le rôle des médias – ça devrait être la même chose finalement – c’est un rôle citoyen. Je pense que le débat sur le journalisme ou les médias,ne peut être dissocié du débat démocratique. Il est clair que si on ne croit pas dans la démocratie, il est inutile de parler de journalisme, en tout cas tel qu’il a été développé il y a une centaine d’années. Le journalisme et les médias sont là pour servir d’intermédiaire entre les pouvoirs, qui existeront toujours d’une certaine manière, et les citoyens. Si on empêche les journalistes d’exercer leur métier, il est clair que l’on porte atteinte à la démocratie. La Démocratie, avec un grand D, il faut l’expliciter, car beaucoup s’en emparent pour arriver à leurs fins. Moi je pense que la démocratie actuelle évolue, elle est sur le terrain, elle se voit dans les quartiers, elle se voit au niveau environnemental. Là, on observe de très fortes lacunes dans les journaux et les médias en général. Les médias en ligne permettent d’apporter une information plus nerveuse et beaucoup plus suivie sur certains problèmes. Par exemple sur une catastrophe pétrolière comme celle de l’Erika, vous avez pendant X jours l’actualité qui est centrée sur cette catastrophe qui fait la Une, puis, petit à petit, on l’oublie, on passe à autre chose et on ne revient plus dessus alors qu’au contraire on devrait apporter un suivi. Ca, c’est un des aspects de l’information qui n’est pas assez soignée.

Je pense aussi à une actualité très locale. Je vis à Lausanne, qui est une ville relativement agréable de 200 000 habitants. On envisage actuellement d’élargir les quais de la gare pour laisser passer plus de trains, car il y a beaucoup de trafic ferroviaire entre Lausanne et sa grande voisine Genève, ce qui est tout à fait légitime. Alors, qu’envisage-t-on ? Ils envisagent d’élargit au détriment d’une rue populaire, où plusieurs centaines de personnes seront touchées. Ces personnes ont déjà reçu un avis des CFF qui sont propriétaire de ces immeubles qui dit « Allez trouver un logement ailleurs dans un espace de deux ans ». C’est un délai plus ou moins raisonnable, mais il faut voir que dans le contexte actuel de la crise du logement, ce n’est pas du tout évident de trouver chaussure à son pied à ce niveau là. D’autant plus que ces logements sont en plein centre, tout près de la gare, et en plus bon marché. Il est donc complètement illusoire de penser que ces gens vont se recaser à bon compte. Alors là, je crois qu’il y aurait pour les journaux matière à un très bon travail, mais malheureusement ce travail ne se fait pas du tout.

Est ce que le fait que des grands groupes industriels soient dans le capital de ces journaux joue dans le fait que les journalistes ne couvrent pas cet angle ?

En France, il y a très peu de journaux qui n’appartiennent pas à un groupe industriel ou bancaire, en Suisse c’est moins le cas. Ceci dit, le groupe Hersant est venu s’installer en Suisse, donc on ne peut pas dire que ça ne soit pas le cas. En Suisse, ce sont plutôt des éditeurs, qui font de l’édition leur métier. Encore faut-il savoir si ces éditeurs continuent à faire de l’édition leur métier principal. En Suisse, vous avez un grand groupe qui se nomme Tamédia, qui est de Zurich, qui a racheté il y a 2 ou 3 ans, ce qui était le principal groupe de Suisse romande : Edipresse. Si vous voulez, du Baudan au Léman, vous n’avez plus qu’un seul groupe qui possède la majorité des journaux, et surtout les journaux de Suisse française. Vous avez à côté un autre groupe qui s’appelle Reingier qui est un grand groupe qui détient plutôt des magazines et non des quotidiens, mais ce groupe est dans ce qu’on appelle l’entertainement… On peut se demander à quel point ce groupe est encore un groupe de presse puisqu’il fait de l’argent dans le divertissement. C’est d’ailleurs comme cela qu’il entretien encore des médias qui apportent un contenu relativement satisfaisant, et qui sont sa danseuse. Vous avez un troisième groupe, qui est certes plus petit en Suisse, mais grand à l’échelle française et européenne : le groupe Hersant. Ce groupe est confronté à de grandes difficultés en France, mais en Suisse il a tout de même 3 ou 4 quotidiens. A côté, vous avez quelques journaux indépendants, surtout en Suisse romande, dont La Liberté. En Suisse allemande vous avez plus de concurrence, avec notamment à Zurich le No Zeitung qui est un grand journal conservateur, mais de qualité, qui est peut être encore le dernier journal de Suisse à avoir une vocation exhaustive, même si il a réduit de beaucoup son réseau de correspondants à l’étranger.

Donc vous voyez, c’est un peu « peau de chagrin ». Actuellement, la situation est très mauvaise au niveau du contenu et de l’information d’une manière générale en ce qui concerne la presse traditionnelle. Car cette presse traditionnelle s’est réduite de beaucoup en Suisse. Pour prendre un exemple dans le canton de Vaux il y avait autrefois peut être 6 quotidiens régionaux, et aujourd’hui vous n’en avez plus qu’un seul. C’est le quotidien 24 heures qui est sur Lausanne.

Le fait que les groupes de presse grossissent, que le nombre de titres s’amoindrissent… Est-ce que les médias, qui sont censés être un contre-pouvoir, ne sont pas en train de devenir un pouvoir, sans contre-pouvoir ?

Oui, c’est juste. C’est une bonne question car la question du contre-pouvoir, elle est essentielle. Moi je dis toujours que les médias doivent récupérer le rôle de contre pouvoir qu’ils ont perdu. Un média ne doit pas être un instrument du pouvoir, et de plus en plus il l’est. Votre question est donc tout à fait pertinente. Les médias en général glissent sur une pente dangereuse de ce côté là.

Que reste-t-il alors aux citoyens et aux journalistes qui croient encore en la mission journalistique pour organiser une sorte de résistance médiatique ? Il y aurait internet par exemple, mais ce média peut-il rivaliser avec la presse papier ou la télévision ?

Il faut encore savoir de quoi on parle. Je pense que pour rivaliser avec un média papier, radiophonique ou télévisé, le journal en ligne doit offrir une qualité suffisante. Or, pour avoir cette qualité il faut avoir certains moyens. C’est là que le bât blesse car le modèle économique n’est pas du tout trouvé pour les médias de qualité en ligne. En France, vous avez Médiapart qui a, d’après ses propres chiffres, a sorti des chiffres rouges. Mais il s’agit d’un exemple quasiment unique. En Suisse, c’est encore beaucoup plus difficile du fait de la petitesse du lectorat. En Suisse romande vous n’avez que deux millions d’habitants, comparé aux 50 millions de la France, c’est très petit. Je recherche moi même ce modèle économique, car j’ai créé il y a une dizaine d’année le site www.lameduse.ch, dont l’ambition est devenir un quotidien en ligne. Actuellement, j’avoue que je suis dans l’impasse, parce que je ne trouve pas la quadrature du Cercle, c’est un peu le serpent qui se mord la queue. Pour avoir des bons contenus il faudrait des moyens, et pour avoir des moyens il faut aussi du contenu. Donc à moins d’investir de ma poche plusieurs centaines de milliers de francs, je ne trouverais pas la solution… A moins de trouver un mécène ou un sponsor qui dise « Moi je crois dans votre projet, je vous donne tant d’argent pour démarrer et vous y allez. »

On pourrait s’attendre à des réactions de la part des journalistes face à l’incapacité qu’ils ont d’exercer leur profession. Est ce qu’il y a des résistances en interne dans les rédactions ? Est ce que les écoles de journalisme ne forment pas aujourd’hui à faire cette nouvelle forme de journalisme qui n’est plus du journalisme.

Oui, les écoles de journalisme pourraient avoir tendance à confondre communication et publicité, communication et journalisme. Ce sont deux métiers totalement différents. Je le dis toujours aux jeunes journalistes : « Si tu viens dans ce métier c’est très bien, mais je te préviens, ne le fait pas comme tremplin pour passer ensuite comme communicateur et devenir un porte-parole d’un pouvoir politique ou économique ». Ce sont deux métiers totalement différents, ce sont deux vocations. Je ne sais même pas si communicateur est une véritable vocation, si ce n’est celle de vouloir faire de l’argent. En tout cas ils gagnent plus d’argent qu’un journaliste, c’est certain. Les écoles doivent être consciente qu’on ne forme pas un journaliste de la même manière que l’on forme un communicateur. On ne devrait pas mélanger les deux ou en tout cas avertir avec un grand panneau rouge et dire « ici communication », « ici médias ». Il n’est pas interdit d’avoir quelques cours de communication pour savoir ce qu’il y a de l’autre côté. J’ai été mandaté par la Confédération suisse pour faire une étude sur les écoles de journalisme en Suisse, sur l’harmonisation de la formation. J’ai découvert qu’une vingtaine d’écoles en Suisse formaient au journalisme et que 90% d’entre elles n’avaient pas l’éthique nécessaire pour former ces journalistes. Le plus grave était que beaucoup de rédacteurs en chef n’avaient même pas conscience de cela. Donc ils accueillent de jeunes journalistes sans savoir comment ils sont formés.

Il est certain que nous sommes au coeur du problème. La formation est essentielle et je crois que les rédactions ne devraient pas accepter de journalistes qui viennent de n’importe quelle école. A tout le moins, ils devraient, au sein du journal, les encadrer. En Suisse, pour avoir la carte de journaliste dit professionnel, il faut avoir fait deux ans de stage dans un journal. Ces deux ans de stage sont important, car là on est coaché par un autre journaliste qui va vous inculquer les règles principales du métier et surtout, on n’en parle jamais assez, pratiquement vous faire apprendre par coeur la déclaration des devoirs et des droits du journaliste. C’est une déclaration en dix grands points avec des sous chapitres. Ces points devraient être dans la tête des journalistes pratiquement tous les jours, affichés devant eux dans le journal… C’est leur bible. C’est très important, on l’oublie beaucoup trop souvent.

C’est plutôt une aubaine pour les responsables de journaux d’avoir des journalistes castrés. S’ils sont dépendants de la publicité, et qu’ils sont en chasse à l’audience, s’ils ont des journalistes qui ne sont déontologiquement corrects, c’est plutôt une bonne chose pour eux.

Ca serait une bonne chose pour leurs éditeurs, dans la mesure où leurs éditeurs veulent atteindre une marge bénéficiaire de 15 à 20% comme certains grands groupes à Zurich. Là c’est certain que ça serait une aubaine pour l’éditeur. D’où l’importance d’avoir à la tête des journaux des rédacteurs en chef qui soient vraiment des gens qui aient une éthique, et qui soignent leur devoir qui est d’informer le citoyen.

Pensez-vous qu’ils aient la marge nécessaire pour faire cette bonne information ?

Beaucoup ne l’ont pas malheureusement. C’est bien le problème. Mais là, peut être que d’une part les journalistes devraient au sein de la rédaction, je sais bien que ce n’est pas toujours facile, poser beaucoup plus de questions et faire pression sur le rédacteur en chef pour qu’il respecte ces consignes. Le journaliste a le droit de dire : « J’estime que je n’ai pas été formé pour faire un article complaisant à l’égard de telle maison, ou de telle marque ». Il sera d’autant plus légitimé à le dire que la déclaration des devoirs et des droits que tous les journalistes membres d’un syndicat qui donne la carte de presse doivent signer. Ils peuvent aussi faire pression sur le rédacteur en chef. Ce dernier pratique du mobbing à l’égard de journalistes qui ne suivent pas ses consignes, dans le sens d’une gentillesse particulière à l’égard des annonceurs. Les rédactions sont équipées, ou peuvent s’équiper elles-mêmes en créant des sociétés de rédacteurs. Il faut entretenir la flamme dans ces sociétés de rédacteurs et les réunir souvent. C’est même un devoir de la part de ces sociétés de rédacteurs de poser des questions. A leur rédacteur en chef d’abord et aussi aux éditeurs. Ca c’est la mission des journalistes.

Mais le journaliste doit être beaucoup plus courageux à mon avis. Je dis toujours qu’il faut un certain courage dans cette profession, ainsi qu’un engagement. Il faut croire en certaines valeurs, croire dans le débat citoyen, croire dans cette mission. C’est un peu des grands mots mais si on n’a pas la conscience de ce devoir, on accompli mal son métier de journaliste.

Un deuxième aspect est le rôle du lectorat. J’ai été amené à donner quelques conférences sur le sujet, et les gens me disent : « Mais qu’est ce qu’on peut faire ? ». Je leur dit « Ecoutez, si vous n’êtes pas content avec l’information que donne un journal, vous vous désabonnez, vous n’achetez plus ce journal. » On a les médias qu’on mérite. Il y a une trentaine d’années je l’ai fait deux trois fois. J’étais abonné à un magazine français dont j’appréciais certaines signatures. Et on a congédié ces journalistes, et dans la foulée j’ai envoyé une lettre aux éditeurs pour leur expliquer que je résiliais mon abonnement pour cette raison bien précise. Je l’ai fait une deuxième fois en Suisse avec ce quotidien, lorsqu’on a fait la même chose avec un trio de rédacteurs en chef que j’appréciais. Et je peux vous dire que même si c’est isolé, chaque lecteur que perd un journal, c’est une perte importante. Alors si vous motivez votre désabonnement pour telle ou telle raison, vous verrez que le journal va manifester ses regrets et que c’est vraiment plus sincère que ça n’a l’air au premier abord.

Le risque d’une sorte de rébellion des journalistes qui exigeraient davantage de qualité de leur rédaction, serait finalement d’être épuré. Le seul point d’attache qui permettrait de les soutenir seraient les citoyens.

- Tout à fait

Est ce que vous pensez qu’il y a suffisamment d’éducation à la critique des médias. Est ce que les citoyens sont suffisamment armés pour distinguer une bonne information d’une mauvaise information ?

On peut être étonné. Je pense qu’il ne faut jamais sous estimer le lecteur quel qu’il soit. Malgré tout, je pense qu’il y a un lectorat assez suiviste. On eut regretter, effectivement, que beaucoup de gens ne se posent pas assez de questions, surtout par rapport au journal télévisé. Ils sont un peu comme des lucioles à 20h, surtout dans certaines catégories de la population qui bougent peu et qui ouvrent leur téléviseur à 20h et regardent ça comme la grand messe. Là, je pense qu’il est difficile d’agir contre cela. Par contre je crois qu’il y a une partie de la population qui est très critique et qui déjà manifeste cette critique en ne s’abonnant pas au journal du cru forcément, mais en achetant des petits journaux, ou en écoutant certaines radios plus marginales. Cette population agit en connaissance de cause. Evidemment, elle est assez minoritaire. Mais je pense que cette population là est très active, et peut être même beaucoup plus influente qu’on pense. C’est pour ça que je crois qu’un journaliste qui tient à ses idées, et surtout qui a un certain mode de travail et qui voit que dans un journal traditionnel ce genre d’activité n’est pas respectée, il peut se tourner vers d’autres médias peut être moins connus mais qui n’en sont pas moins respectés. Je crois que c’est là l’essentiel.

L’essentiel ce n’est pas de parler à une masse de gens qui écoutent plus ou moins dans un ronron, l’essentiel c’est aussi d’agir en se respectant soi-même, surtout en ayant le courage de ses opinions. J’admet que ce n’est pas facile non plus parce que dans un réseau marginal, vous allez perdre peut être une partie de votre salaire, c’est bien cela le problème. Quels sont ces réseaux marginaux ? En Suisse vous avez à Genève un journal qui s’appelle le Courrier, à Lausanne vous avez le journal satirique Vigous. Mais ces journaux n’ont pas de gros moyens, donc il ne faut pas s’attendre à être engagé comme dans un grand journal, et il faut consentir à certains sacrifices qui ne sont pas évidents.

C’est la même chose sur Internet. On pourrait y offrir une presse de qualité, mais actuellement, en tout cas en Suisse, cette presse de qualité ne nourrit pas son homme. Nous sommes dans une situation difficile, parfois même tragique pour beaucoup de journalistes. Je suis vice président d’une organisation professionnelle qui s’appelle Impressum, qui est la principale de Suisse et qui regroupe 5 500 membres. Je suis aux première loges pour voir combien souffrent beaucoup de confrères et de consoeurs qui sont parfois très mal traités dans les journaux. Ils souffrent parfois de mobing, quand ils ne sont tout simplement pas écarté d’un journal dans des conditions très précaires.

Face à ces médias des médias et aux manquements déontologiques des journalistes, certains citoyens s’improvisent journalistes. On a eu le développement de la blogosphère dans les années 90, et il y a aujourd’hui des sites Internet qui permettent de donner la parole aux citoyens comme AgoraVox, ou le Plus en France. Que pensez-vous du développement du journalisme citoyen ?

Là aussi je suis assez prudent parce que on a eu tendance dans un premier temps à dire « voilà, c’est la fin du journalisme traditionnel car maintenant tout le monde peut faire du journalisme, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas du tout vrai, car le journalisme est quand même un métier. Je le compare facilement au métier de médecin ou d’avocat. Pourquoi ? Même si on n’apprend pas du tout la même chose et qu’on n’est pas dans les mêmes secteurs – quoi qu’encore pourrait dire qu’un journaliste est proche d’un psychologue ou d’un psychiatre que d’autre chose – mais c’est une profession qu’on apprend. Il faut vérifier les sources, il faut savoir écrire, il faut un semble de conditions, il faut respecter le lecteur… Ce sont surtout des conditions éthiques, et ces conditions éthiques s’entrainent. Surtout, au départ, on ne s’improvise pas journaliste. Je crois que toute personne en faire l’exercice et s’entrainer à envoyer une nouvelle et elle verra que ce n’est pas si facile. Pour revenir au journalisme-citoyen, je pense qu’on doit évidemment accepter qu’il y a une évolution technique qui fait qu’on obtient une information autrement que par le téléphone traditionnel, ou le vieux télex. Il faut tenir compte de Facebook, de Twitter… Petit à petit il y a une évolution. Donc maintenant, l’évolution si vous voulez elle est permanente, il y en aura d’autres. C’est très bien que l’on puisse communiquer de manière très rapide, d’autant plus que quand il y a de grands évènements on est informés en direct. Mais au niveau de la vérification, on peut se poser beaucoup de questions.

L’avantage du journalisme-citoyen, à mon sens, est cette indépendance qui est garantie par le fait que ce travail ne soit pas rémunéré. Cela permet d’avoir des travaux qui ne sont pas couverts par les grands médias traditionnels. Même s’il peut y avoir des problèmes déontologiques, finalement, les travaux des journalistes citoyens pourraient être utilisés comme base de travail par les journalistes traditionnels qui pourraient faire un travail de recoupement afin de voir si les informations sont pertinentes. Je pense à des sujets tabous, comme par exemple le 11 septembre 2001 en France. Très peu de médias traditionnels ont fait le boulot, cela s’est avant tout fait sur Internet…

Oui c’est juste. Mais encore une fois, il ne faut pas réinventer la roue. Les personnes dont vous parlez sont des informateurs. Les informateurs ont existé de tous temps. Mais de là à dire qu’ils sont des journalistes… Je crois que le débat se trouve ici. Il faut faire très attention. J’ai des responsabilités dans le cadre d’un grand syndicat, je sais qu’on ne peut pas donner la carte de presse à n’importe qui. Il est clair que l’informateur bien documenté est toujours bienvenu dans une salle de rédaction. A la longue, il va tisser des liens de confiance avec cette rédaction, et peut être même qu’un jour, s’il a un talent rédactionnel, il pourra devenir journaliste. Ca, c’est le jeu du professionnel, c’est d’avoir des contacts dans la population. Le journaliste ne peut pas travailler dans sa tour d’ivoire, il doit toujours avoir des contacts avec des gens. Mais comme je le disais précédemment, il ne faut pas dire : un million de journalistes en plus parce que c’est un million de personnes qui sont sur Facebook.

Je disais simplement qu’il pourrait s’agir d’une source d’information alternative qui pouvait venir compléter le travail de la presse traditionnelle.

Il est le bienvenue. Mais je dis que le problème est dans la presse traditionnelle. La presse traditionnelle formée, d’après des critères de formation éthique, sachant pour qui, pourquoi elle travaille, avec cette mission démocratique. ce journalisme là doit retrouver sa pertinence, son sens critique et se battre pour cela. C’est là l’enjeu et ce sont les journalistes professionnels qui doivent retrouver leur dignité.

Est ce que vous pouvez me dire un mot de l’objectivité journalistique ? Il y a certains journaux qui se présentent comme des journaux d’information, mais indubitablement, rien que le choix des sujets induit un biais qui fait que ce n’est pas un journal d’information à proprement parler, mais un journal d’opinion. Que pensez-vous de cette fausse objectivité ?

Ca aussi c’est un débat qui n’est pas du tout récent. Le débat entre journalisme d’opinion et d’information date des débuts du journalisme moderne. Moi-même je ne suis pas du tout opposé au journalisme d’opinion, dans la mesure où il est affiché comme tel. Je crois même qu’il est plus honnête. Je crois qu’au début des années 70, on a commencé à déprécier le journalisme d’opinion pour au contraire, sanctifier le journalisme d’information à la manière des grands journalistes d’enquête comme John Woodward aux Etats-Unis avec l’affaire Watergate. Beaucoup de journalistes depuis lors ne rêve que d’aller sur les traces de leurs illustres prédécesseurs. C’est très bien, mais il n’y a pas que cela. Le journalisme ce n’est pas que de l’enquête poussée, c’est peut être aussi un journalisme plus modeste, un journalisme d’agencier. Il y a aussi une grande responsabilité à ce niveau, c’est un travail beaucoup plus ingrat puisque son nom n’apparaît pas en grandes lettres multicolores dans les médias, par contre il a un devoir d’information fiable. Et puis à côté, vous avez le journaliste d’opinion. Il est très important, c’est un journalisme courageux, engagé.

Moi je défend le journalisme d’opinion, mais il doit être affiché comme tel. Il est une règle qu’on vous apprend dans les écoles, c’est qu’il ne faut pas mélanger le commentaire et l’information. Donc il faut bien séparer les deux. A partir de là, si vous avez un journal qui affiche sa tendance, c’est encore mieux. Au cours des quarante dernières années, les journaux ont dit : « moi je suis neutre ». Il n’y a pas de pire hypocrisie, les journaux ne sont jamais totalement neutres ! Je préfère un bon journal d’opinion qui soit de gauche ou de droite, qu’un journal d’information qui se prétend au dessus de tous le satures parce qu’il distillerait une information qui échappe à toutes tentatives de formuler une idée et d’influencer le lecteur.

Un des principes de la fabrique du consentement de Chomsky est justement de placer le public dans un flux continu d’information qui fait que finalement, il n’a pas le temps de s’arrêter pour analyser l’information. Est-ce que le journalisme d’opinion, ce n’est pas justement s’arrêter et prendre le temps d’analyser et de donner du sens à toutes ces informations qui sont diffusées par ces agenciers ou journaux ?

Absolument. Il est fondamental. Et je constate malheureusement que ce journalisme d’opinion disparaît, ou alors qu’il devient insipide. Vous voyez un vague commentaire qui essaie d’apporter un plus par rapport à l’actualité, mais qui tombe dans les poncifs habituels qui est de surtout de ne pas choquer. Ou alors ce qu’on voit plus souvent, du populisme. Mais je pense que le rôle de l’opinion est de véritablement éclairer un point d’actualité. Autrefois vous aviez des correspondants politiques dans les capitales qui écrivaient le papier global du fait du jour, et puis à côté, ils faisaient systématiquement leur commentaire. Je pense que ce stakhanovisme là ne doit pas forcément être encouragé, car la qualité du commentaire ne doit pas dépendre d’un état de fatigue à une journée déjà très lourde. Lorsque je travaillais au Journal de Genève, nous commencions le commentaire le matin, et nous avions toute la journée pour le faire. C’était un honneur de le faire, et on se donnait de la peine. Un commentaire ne doit pas être réalisé à la sauvette. Disons qu’un commentaire écrit sur le vif n’est pas forcément mauvais au contraire, on peut parfois ne pas faire autrement.

Lorsqu’en 2001, quand je travaillais à la Liberté, il y a eu des événements quasiment tous les jours. Il y a d’abord eu l’effondrement des tours le 11 septembre, puis l’effondrement de Suisse Air, la compagnie aérienne suisse, il y a eu une série de faits divers sanglants notamment en Suisse, il y’a eu une chute des bourses… Tous les jours on devait commenter, et c’était souvent le soir parce que par exemple dans l’affaire Suiss Air le gouvernement réagissait pas des communiqués à 19h. Donc il fallait écrire dans une ambiance survoltée en fin de journée alors que les rotatives avaient déjà commencé à tourner. Mais cela avait quelque chose de fascinant aussi en même temps. Je ne sais pas si mes commentaires étaient plus mauvais à ce moment là qu’à d’autres époques où j’avais toute la journée pour les faire.

Une question conclusive. Lorsqu’on regarde l’histoire, chaque période pré-révolutionnaire est toujours précédée de l’émergence de nouveaux médias, comme ce qu’on observe aujourd’hui avec Internet, ou de journaux papiers qui essaient d’avoir un traitement différent de l’information. Est-ce que selon vous cette soif de démocratie, cette soif de liberté de la presse, peut mener vers un changement politique ?

De toute évidence oui, parce que s’il y a tellement de pressions sur les journalistes et qu’il y a tellement de communicateurs qui essaient de leur dire ce qu’ils doivent écrire, c’est qu’on se rend bien compte que le pouvoir pourrait rebasculer du côté d’un véritable contre-pouvoir. Il est évident que l’enjeu est grand et qu’Internet, dans la mesure où ce sont des médias en ligne faits avec certains moyens et qui apportent de la qualité, peut être un très grand espoir dans l’avenir de l’information. J’en suis absolument convaincu. Actuellement, nous sommes un peu à la croisée des chemins. Il est difficile de dire si cet espoir sera écouté dans un temps relativement proche. Je reste toujours optimiste à long terme. Je pense qu’à plus long terme nous allons avoir une évolution positive parce que c’est ainsi dans l’histoire de l’humanité.

Il y a des périodes plus sombres, suivies de périodes moins obscurantistes. Mais actuellement nous sommes dans une période de tentation totalitaire assez grande. Nous sommes quand même dans un état quelque part de guerre, de guerre larvée, de guerre économique. Cette guerre n’est pas officielle, on parle de petites guerres, de conflits locaux, mais en fait il ne faut pas se leurrer, nous sommes dans une guerre mondiale. Une guerre pour l’appropriation des ressources naturelles, du pétrole… Des fois, il faut se pincer, il faut se dire que l’espoir est là pour pouvoir résister à ces gigantesques pressions. Personnellement, je suis convaincu, avec les moyens que nous avons, qu’un jour nous pourrons apporter une information qui soit digne de ce nom.

URL de cet article


4 commentaires

    Laissez un commentaire

    Why ask?